Du city marketing au lobbying : les villes acteurs dinfluence

Prof. Olivier Arifon, consultant at Protocol International,
research fellow at Universite libre de Bruxelles

Email : olivier.arifon@ulb.ac.be

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Le concept de city branding, soit, pour une ville, le choix d’un positionnement, puis d’une marque est une branche relativement récente des sciences de la communication. Proche du city marketing, il est d’origine britannique et se développe à partir de 1996 sous l’impulsion de Simon Anholt, consultant, éditeur du journal « Place branding and public diplomacy ». Le City branding tire ses concepts, méthodes et approches du marketing des produits et services. Un point important est la divergence entre « ce qui (nous) rapproche », la construction d’un lien et « ce qui (nous) est unique », facteur de division symbolique. Souvent, le City branding s’adresse à des cibles externes à la ville en insistant sur la valorisation touristique, l’attractivité économique et la créativité, premières étapes d’une politique d’influence.

Les villes, ici essentiellement les métropoles pour des raisons d’analyse[1], sont devenues des acteurs d’influence en développant des actions de lobbying et, concrètement, en installant des bureaux à Bruxelles. A l’échelle de l’Union, les actions de lobbying visent à obtenir de l’information et défendre les intérêts des métropoles. Cet article présente le city branding puis explique comment les villes, devenues en vingt ans des acteurs qui comptent dans l’Union, développent des logiques d’influence et de lobbying à Bruxelles. Cette influence se place à côté des États et non contre, car les villes sont devenues des acteurs à part entière du jeu politique.

 

  • City branding et complexité

Le city branding, appelé en France marketing urbain, utilise les techniques du marketing des produits pour la promotion (le cas d’un logo) et pour la valorisation des villes, lors d’une politique plus globale. 

 

Ceci repose sur l’idée qu’un territoire peut devenir une marque, avec une identité et des valeurs propres (Anhlot, 2010). C’est mettre l’ensemble du territoire en cohérence afin de toucher certains publics, des entreprises ou de valoriser la ville à travers des événements. Le city branding (et son corollaire pour les États, le nation branding) contribue à structurer la diversité et les composants culturels et économiques d’un territoire en un récit capable de convaincre les publics locaux et extérieurs. « Vivre la marque » par les citoyens et par les autres publics de la ville est le résultat souhaité par les professionnels du marketing. Ceci pose plusieurs questions : la marque peut-elle opérer comme un parapluie et couvrir la diversité des acteurs et partenaires ? Les citoyens et visiteurs peuvent-ils développer un sentiment de relation ou une affiliation, avec la marque, questions traitées par (Meyronin, 2015). Au-delà d’un discours parfois uniquement performatif, le city branding pose plusieurs questions :

  • La ville est multidimensionnelle et complexe,
  • Un accord sur ce qui doit être promu est difficile à trouver et à délimiter entre les multiples acteurs,
  • La fabrique de la ville est le fait de ses habitants et des visiteurs, processus éloigné de celui du marketing des produits et services,
  • Le service marketing (d’une ville) peut difficilement contrôler le contenu et les résultats des acteurs,
  • Une pression existe pour associer tous les acteurs, ce qui est souvent complexe et contre-productif,
  • Les acteurs du marketing sont souvent sous forte pression politique,

Le marketing des villes est souvent éloigné de la culture des acteurs locaux, certains d’entre eux y voient une démarche commerciale. (Inspiré de Moilanen, 2015, p. 221).

 

  • Des compétitions internationales et régionales

En vingt ans, une compétition nationale et internationale se sont imposées aux villes sur un espace international est la suivante. Les années 1990 et 2000 voient émerger des villes plus autonomes par rapport aux États nations, eux-mêmes construction du 19e siècle. Dans le contexte de mondialisation et, en Europe, du soutien de la Commission aux Régions et territoires, les villes développent des activités internationales, construisent des réseaux et partagent des bonnes pratiques (Beal, Pinson, 2014). Distinguer les métropoles, villes capitales et villes internationales, souvent les plus actives est important. Les villes internationales - ou global cities – se caractérisent par leur capital humain, les idées ou encore lorsque les villes sont des nœuds dans un système économique (Sassen, 2007). Une ville internationale est un lieu où le capital, l’information, les idées et les biens et services et les personnes peuvent circuler et interagir.[2]

Figure 1  - Exemple du classement des villes internationales du Global Power City Index, Mori fondation, 2016.

(Pinson, Vion, 2000) propose une analyse centrée sur les formes et perceptions de la ville et non sur les flux et les nœuds. Une ville internationale se perçoit comme un produit lorsque la ville se dote de « signes extérieurs de l’internationalité », à savoir équipements et bâtiments par des architectes souvent renommés. Ce que confirme Cynthia Ghorra Gobin (2015, p. 89) : « la métropole du 21e siècle participe d’un local inséré dans le territoire national et d’un espace inter métropolitain opérant à l’échelle mondiale ».

 

Figure 2 - La capitainerie du port d’Anvers, par Zaha Hadid, 2016, signe d’internationalité – Source : www.lalibre.be.

La ville, considérée pour ses qualités organisationnelles devient une entité capable de consensus afin de développer des projets, tournois sportifs, événements culturels, festivals… Enfin, la ville apparait comme un espace doté d’avantages compétitifs. Ce sont les clusters et pôles d’excellence, par exemple Dijon et la gastronomie, Grenoble et les nanotechnologies. Bien entendu, les moments peuvent se chevaucher selon les contextes locaux. (Pinson, Vion, 2000, p. 98) indiquent « combien les logiques d’internationalisation des villes et leurs politiques empruntent à des dynamiques proprement locales », les pouvoirs des maires contribuant à la perception des actions de promotion par les acteurs internes et externes. Fortes de ces dimensions, les villes se sont également orientées vers des actions d’influence et de lobbying.

 

  • Le lobbying, une activité 100 % différente du city branding

Les métropoles sont devenues des acteurs d’influence, développant des actions de lobbying, concrètement pour l’échelle européenne en installant des bureaux à Bruxelles. Ceci est devenu possible suite aux modifications des périmètres d’actions des États et au soutien de l’Union européenne (UE) aux régions et villes, considérées comme des acteurs d’efficacité sur les politiques de cohésion. En 1992, le traité de Maastricht a conduit à la création du comité des régions et en 2004, le traité de l’Union européenne reconnaît comme interlocuteurs les régions (Goergen, 2004 : 132-136).

Les nombreuses définitions de l’influence et du lobbying font référence aux processus envers les décisionnaires en vue de servir des intérêts. Le lobbying est une activité officielle, du moins dans l’Union européenne, qui vise à influencer les processus de décisions. En 2011, le Parlement européen définit les activités des représentants d’intérêts comme : « Toutes activités (…) menées pour influencer directement ou indirectement la formulation ou l’implémentation des politiques et les processus de décisions des institutions européennes, quel que soit le canal ou le média utilisé (…)[3]. »

 

  • Que font les villes avec un bureau à Bruxelles ?

Rappelons d’abord les trois organes politiques de l’UE : le Conseil de l’UE, la Commission et le Parlement. Le premier est souvent hors d’atteinte pour les villes, car les États ont peu de raison de dialoguer avec leurs métropoles. Le deuxième, la Commission européenne permet aux élus des villes (et des régions) de discuter avec les fonctionnaires de la Commission sur les applications des directives et des politiques, notamment la politique de cohésion. Le Parlement européen permet un lien entre membres du Parlement et les villes et un lieu d’influence dont les contours sont incertains.

Les villes (et les régions), environ 40 d’après notre enquête, ont à Bruxelles un triple enjeu : « s’affirmer sur la scène européenne pour mieux s’imposer au niveau local, ou encore renforcer (leurs) position (s) par rapport aux États centraux. C’est aussi dans la perspective du développement de l’activité même du lobbying à Bruxelles, le moyen de venir directement influencer les politiques dessinées dans la capitale belge, mais qui seront demain à mettre en œuvre sur les territoires locaux. » (Payre, 2012.)

La première activité d’un bureau installé à Bruxelles est généralement la veille sur les directives, règlements et projets offrant des possibilités de financement.

La deuxième activité est l’adhésion à un ou plusieurs réseaux, dont un est central, Eurocities fondé en 1989, compte au 3 mars 2017, 186 membres[4]. Une des fonctions des villes et de ce réseau consiste à mettre l’urbain à l’agenda européen, selon une logique de « raising awareness » et dans une démarche de coproduction de l’action publique. Pour en savoir plus, nous avons obtenu trois entretiens avec les villes de Stockholm et de Strasbourg et Vienne.

Un entretien avec M. Gustaf Lundgren est révélateur[5]. La ville de Stockholm et 26 municipalités de sa région sont à Bruxelles depuis 1994[6]. Au départ, installée dans le but d’attirer des touristes, puis des investissements, la ville a évolué vers une activité plus large : une action de représentation d’intérêts. Selon M. Lundgren : « influencer les politiques de l’Union. » La promotion des réalisations en matière de réduction de bruit, de politique de l’air ou de qualité de vie est une des actions majeures. En d’autres termes, l’action de Stockholm vise à incarner et à matérialiser les politiques de l’EU en matière de développement local et de cohésion auprès des fonctionnaires

de la Commission. Les contacts avec le Conseil sont menés par la représentation permanente, car la dimension politique nationale est du ressort de l’ambassade. Les Directions générales les plus visitées sont les DG recherche, environnement, Regio et Connect. Stockholm Region est membre de Eurocities et de la Conférence des Régions Périphériques Maritimes.

Les relations avec le Parlement sont limitées. Les parlementaires suédois, cible naturelle du bureau de Stockholm à Bruxelles, sont membres de commissions souvent éloignées des problématiques locales de la ville. Déjeuners et contacts sont toutefois organisés.

 

Le deuxième entretien s’est déroulé avec Mme Michaela Kauer, de la ville de Vienne qui a ouvert un bureau en 1996[7]. Il analyse les politiques de l’Union, organise des rencontres avec des experts, favorise les contacts, prépare des visites et des formations pour les acteurs viennois et agit comme ambassadeur de la culture et de la qualité de vie de la capitale. La ville est membre de Eurocities et d’environ 20 autres réseaux, de l’espace germanique, européen et international. L’Autriche est, comme la République fédérale d’Allemagne, composée de Länders dont les représentants peuvent participer aux travaux du Conseil. De plus, l’État autrichien peut être lié par une position commune des Länders.

Un lobbying en direction de la Commission est également en place. Vienne souligne son implication dans l’agenda urbain de l’Union[8]. Les actions en direction du Parlement se font durant les phases préparatoires des textes, en essayant d’être très proactives.

Le troisième entretien avec M. Cédric Virciglio permet de voir la stratégie de Strasbourg et de la région Alsace[9]. Installé à Bruxelles depuis 1990, le bureau Alsace Europe regroupe dix entités politiques du territoire alsacien, dont Strasbourg, Colmar, Mulhouse, l’université de Strasbourg et les chambres de commerce. Le bureau emploie cinq personnes et se définit comme un outil politique au service du territoire. Les missions sont au nombre de six :

  1. Information et veille.
  2. Lobbying législatif et financier,
  3. Ingénierie de projets, réponses aux projets européens,
  4. Formation des élus et des fonctionnaires de la région aux logiques de l’UE.
  5. Accueil et organisation de délégations, afin de présenter aux Institutions des projets en développement,
  6. Coordination des dix partenaires du bureau auprès de l’UE.

Strasbourg (et non le bureau) est membre de Eurocities, du réseau des villes onusiennes et de ERRIN.

Les contacts avec le Conseil de L’Union sont nuls et du ressort de la Représentation permanente. La Commission est la cible prioritaire et le bureau organise des rendez-vous avec les fonctionnaires et commissaires.

Enfin, les relations avec le Parlement sont régulières, avec un accent sur les députés français et, territoire frontalier oblige, avec les députés allemands. Une des particularités du bureau Alsace Europe est l’habitude de travailler et la proximité culturelle avec les structures allemandes.

Enfin, le bureau peut également apporter son soutien lorsque le territoire, ici souvent Strasbourg, est candidat pour accueillir un grand événement qui valorise ses spécialités. Ainsi la réunion ERTICO, l’association des acteurs du transport intelligent se tient à Strasbourg en juin 2017. Or, l’un des pôles de compétitivité de la région traite le véhicule du futur.

En conclusion, les actions de ces villes s’inscrivent bien dans le phénomène de rééchelonnement des États (rescaling states, Brenner, 2004) qui touche tous les pays. L’État, en phase de réorganisation, et non de décomposition, permet des nouvelles interactions des territoires. « Les métropoles sont devenues des acteurs hybrides » selon Cynthia Ghorra-Gobin. Le local, indissociable du global numérisé et connecté, dispose de marges de manœuvre nouvelles. Et si les habitants vivent en même temps l’ici et l’ailleurs, les hommes politiques et les villes se cherchent.

 
 

[1] Ville principale d’un pays ou d’une région : ville globale à l’international, métropole à l’échelle nationale. Source : dictionnaire d’Antidote.


[2] Le cas d’Amsterdam est intéressant. Avec 800 000 habitants, la ville se classe 8e dans le GPCI. (Voir Arifon, O. (2017) https://theconversation.com/rescaling-through-city-branding-the-case-of-...).

[3] www.europarl.europa.eu.


[5] Policy Manager, Stockholm Region EU Office, 6 mars 2017, Bruxelles

[6] www.stockholmregion.org

[7] Directrice du bureau de liaison de Vienne, 15 mars 2017, Bruxelles

[8] https://ec.europa.eu/futurium/en/urban-agenda, site spécialisé de l’Union.

[9] Directeur du Bureau Alsace Europe, 8 mars 2017, Bruxelles

Références

ANHOLT, Simon, Places : Identity, Image and Reputation. Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2010.

BEAL, Vincent, PINSON Gilles, « When Mayors Go Global: International Strategies, Urban Governance and Leadership ». International Journal of Urban and Regional Research 38 (1): 302‑17, 2014.

BRENNER, Neil, New states spaces, urban government and the rescaling of statehood, Oxford University Press, Oxford, 2004, 384 p.

GOERGEN, Pascal, Le Lobbying Des Villes et Des Régions Auprès de l’Union Européenne, 2004, 224 pages.

GHORRA-GOBIN, Cynthia, La métropolisation en question. Vol. 1re éd. Paris : Presses universitaires de France, 2015.

MEYRONIN, Benoit, GAYET, Jacques & COLLOMB, Gérard, Marketing territorial : eneux et pratiques, Paris, Vuibert, 2015.

MOILANEN, Tuevo, Challenges of city branding: A comparative study of 10 European cities. Place Branding and Public Diplomacy, 11(3), 216–225, 2015.

PAYRE, Renaud, SPAHIC, Mili, « Le tout petit monde des politiques urbaines européennes. Réseaux de villes et métiers urbains de l’Europe : le cas du CCRE et d’Eurocities ». Pôle Sud, no 37 (janvier) : 117‑37, 2013.

SASSEN, Saksia, A Sociology of Globalization (Contemporary Societies), W.W. Norton, 2007.

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Intervention : « Espaces urbains et développement de la criminalité en Afrique de l’Ouest »

Introduction sur la transition démographique urbaine crisogène

Mamadou BADJI - Faculté de Droit - Université de Dakar

Saliou FAYE, Chercheur - Faculté de Droit - Université de Dakar

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Sur une superficie de 6 140 178km2, soit environ un cinquième du continent africain, l’Afrique de l’Ouest se caractérise aussi par sa croissance démographique. Depuis les indépendances, la plupart des pays de la région ont doublé leurs populations entre 20 et 30 ans, et triplé celle-ci dans l’espace temporel de 30 à 45 ans. Aujourd’hui, sa population avoisine les 320 millions d’habitants, soit 30% de la population du continent.  

Cette forte croissance démographique s’accompagne d’un mouvement d’urbanisation rapide[1], dont l’histoire est relativement récente[2]. L’auteure Coquery-Vidrovitch la retrace en mettant l’accent sur les processus économiques et sociaux et révèle que l’urbanisation est passée entre 1920 et 1960 de moins de 5% à près de 15%[3]. Rurale à 95% au cours du premier tiers du XXe siècle, la population urbaine de l’Afrique de l’Ouest est passée à 14% au lendemain de la seconde guerre mondiale, à environ 50 millions en 1980 (34% de la population), 80 millions en 1990 (41% de la population)  et à 124 millions à l'horizon 2020 (selon les estimations). Cette dynamique d’urbanisation dans la région présente toutefois des variations dans le temps et entre les Etats. Si en 1960, le Sénégal, le Ghana et la Centrafrique avec respectivement 28%, 23% et 21% d’urbanisation se classaient parmi les pays les plus urbanisés, le Nigéria, aujourd’hui leader, ne comptait que 15% d’urbains tandis que le Niger, le Tchad, le Mali, la Gambie, la Guinée Bissau et la Mauritanie présentaient un taux d’urbanisation de moins de 10%. C’est à partir des années 2000 qu’un nouvel ordre s’est établi avec le Nigéria qui compte près de 58% d’urbains et la Gambie qui a connu la plus forte croissance, passant de 6% d’urbanisation en 1960 à près de 40% en 2000, multipliant son taux d’urbanisation par près de 7. Cette dynamique se poursuit avec le Tchad et la Mauritanie qui passent respectivement de 6% et 9% d’urbanisation en 1960 à 30% et 50% en 2000, multipliant par 5 leur taux d’urbanisation. Il en est de même de la côte d’Ivoire qui a affiché 54% d’urbains en 2000.

Une des tendances lourdes de l’urbanisation en Afrique de l’Ouest est donc son caractère accéléré et déstructuré, dans un contexte de disproportionnalité multiple, variée et chaotique. Le défi de la maitrise de la population urbaine se pose par conséquent avec acuité. En effet, la « bidonvillisation », en forte progression, donne une nouvelle configuration à la plupart des villes suscitant parfois la reconstitution des « villages dans les villes »[4], et génère des lieux de la « débrouillardise »[5] et des « petits métiers »[6]. A ce titre, les villes africaines de façon générale ont pendant longtemps été considérées comme étant « des ensembles urbains mal fagotés » et « bricolés à la hâte »[7].

C’est dans ce contexte global que se développe la criminalité en Afrique de l’ouest. Cette intervention à la 9e édition du Festival de Géopolitique de Grenoble, entend mettre la lumière sur un paradoxe : l’urbanisation qui, en principe, devrait contribuer à réduire la criminalité, est, dans la plupart des villes d’Afrique de l’Ouest, un espace crisogène débouchant sur l’accentuation de la criminalité. Elle met en exergue, d’une part, l’évolution et les transformations de la criminalité (I) et, de l’autre, les facteurs incitatifs et les facteurs d’attraction (II).

 

  1. Les linéaments de la criminalité urbaine en Afrique de l’Ouest

La criminalité urbaine en Afrique de l’Ouest et sa problématisation sont relativement récentes. La période coloniale était surtout marquée par la perpétration d’infractions mineures de déviance, sanctionnées par la loi et la population carcérale était souvent mobilisée dans les grands chantiers[8]. La criminalité urbaine violente et organisée était limitée à cette époque à quelques pays (dont le Nigeria -surtout-, le Sénégal et la Côte d’Ivoire) abritant des villes à fortes opportunités économiques ou peuplées de sociétés belligènes. Elle concernait aussi bien les populations autochtones que celles allochtones. L’implantation des villes coloniales dans les territoires « utiles » et à fortes potentialités expliquait dans une certaine mesure l’enchérissement des enjeux débouchant à la commission d’actes criminels.

La criminalité urbaine pendant cette période présentait aussi une coloration politique liée à l’émergence de leaders noirs, conscients des enjeux et très engagés politiquement. Le Sénégal qui a une tradition électorale ancienne (1848) a connu très tôt la criminalité urbaine liée à des motifs politiques. Celle-ci prenait à cette époque les contours d’une forme de rejet de l’ordre politique et social établi par le colonisateur. Le banditisme criminel n’est apparu réellement qu’à la veille des indépendances. C’est dans les années 1950 que des malfaiteurs tels que « Yadikoon » et les groupes de « Fack men » (dénomination souvent attribuée aux enfants de la rue devenus adultes et hors la loi) ont forgé une réputation remettant en cause la sûreté urbaine.

Au Nigéria, les préoccupations urbanistique et policière ont émergé concomitamment, notamment dans les deux plus grandes villes, Lagos et Ibadan. C’est à partir des années 1930 que la problématique de la criminalité urbaine est inscrite au cœur des politiques publiques locales grâce à l’effet d’agenda joué par la presse sur fond d’une sérieuse préoccupation policière. L’auteur Laurent Fourchard retrace l’histoire de certaines bandes de jeunes organisées dans les villes du Sud-Ouest nigérian[9]. Leur modus operandi était classique et les personnes peu familiarisées avec la ville constituées les cibles privilégiées. Si jusqu’aux années 1950, la criminalité ne concernait principalement que les villes à forte concentration économique, celle-ci a touché d’autres régions avec la progression de l’urbanisation. Les jeunes des quartiers périphériques défavorisés, les communautés de migrants et enfants de la rue, exclus du système, étaient catégorisées parmi les populations les plus pourvoyeuses de criminels. Les zones de perpétration, initialement réduites aux localités les moins bien protégées, se sont par la suite étendues à l'ensemble de la ville touchant les quartiers d’affaires, les quartiers résidentiels, les zones industrielles, les principaux axes routiers, etc. Le phénomène de la criminalité urbaine au Nigéria a pris de l’ampleur au XXIe siècle quand les chefs de guerre locaux recouraient à l’assassinat commandité dans les Cités Etats Yoruba[10].

Par ailleurs, les centres urbains précoloniaux qui se sont développés dans la région hors des littoraux et des fleuves tels que Ouagadougou (Burkina Faso), Kano (Nigéria), Kumasi au pays des Ashantis (Ghana), Tombouctou (Mali), très importants en termes d’échanges commerciales et culturelles, étaient moins concernés par la criminalité du fait des modes de gouvernance locale et des mécanismes traditionnels de règlement des conflits assez performants.

Un autre aspect du développement de la criminalité urbaine concerne sa récente dimension genre. Si pendant longtemps les femmes n’étaient que des victimes de la criminalité urbaine, elles sont devenues, avec la montée de l’extrémisme violent et de la radicalisation débouchant sur le terrorisme, des actrices à part entière. Elles sont de plus en plus impliquées dans les organisations de criminalité transnationale organisée et les organisations terroristes, qui recrutement essentiellement en Afrique de l’Ouest dans les communautés souffrant des exclusions sociales, économiques et politiques (Mali, Bassin du Lac Tchad, Burkina Faso, Mauritanie, etc.), lesquelles se concentrent principalement dans les bidonvilles et les banlieues proches et lointaines des grandes villes et celles transfrontalières. La dimension genre du développement de la criminalité en Afrique de l’Ouest concerne aussi des phénomènes d’urbanité avec la fréquence des cas de viol suivi d’assassinat, d’infanticide, etc. Au Sénégal, beaucoup de jeunes filles « enceintées » hors mariage préfèrent donner la mort à leur nouveau-né plutôt que de subir la honte de la communauté. On peut donner l’exemple des femmes issues de l’exode rural qui sont peu préparées aux réalités de la vie en milieu urbain et qui sont souvent bernées et enceintées.

Les évolutions les plus récentes de la criminalité urbaine sont liées à l’introduction récente des TICs en Afrique. Il s’agit principalement de la cybercriminalité. Partie du Nigeria avec la « fraude 419 », elle touche aujourd’hui la majorité des pays de l’Afrique de l’Ouest. Des « brouteurs » (surnom local des cyberescrocs) des cybercafés d’Abidjan aux « Sakawa Boys » du Ghana qui affirment recourir à des rituels ancestraux de magie noire pour gagner la confiance de leurs victimes dans les pièges du « Love chat », en passant par les « gai-men » béninois avec l’arnaque de la petite annonce, la région est devenue le lit de l’ingénierie de la cybercriminalité.

Au total, l’espace urbain est devenu en Afrique de l’Ouest plus que jamais crisogène, où s’engouffrent les auteurs de toutes les formes de criminalité. Il convient alors de chercher les facteurs incitatifs et les facteurs d’attraction qui y favorisent le développement de la criminalité.

 

  1. Les facteurs incitatifs et les facteurs d’attraction du développement de la criminalité urbaine en Afrique de l’Ouest

La problématique de la criminalité en milieu urbain interpelle plusieurs disciplines. Si les géographes, les urbanistes et les anthropologues abordent la question sous l’angle de l'aménagement urbain, des politiques de logement et de santé sans jamais évoquer les liens avec les éventuelles pratiques criminelles locales, les historiens, les politistes, les juristes l’appréhendent sans la relier à la géographie de la ville. A l’analyse, des facteurs incitatifs et d’attraction ressortent des différentes approches.

D’abord, le premier facteur du développement de la criminalité urbaine en Afrique de l’Ouest est l’ « exit option », au sens de Albert O. Hirschman[11]. L’explosion démographique des centres urbains entraine des conséquences importantes en termes d’infrastructures d’accueil et de délivrance de services publics sociaux de base. Or les politiques publiques urbaines sont, dans la majorité des cas, largement insuffisantes pour apporter des réponses vigoureuses et efficaces aux demandes (voir la crise de la faim en 2007 ; la crise de l’énergie et la crise de l’eau à Dakar ; le taux de déperdition scolaire, etc.) Cette situation favorise et nourrie des exclusions sociales, accentue l’injustice sociale et la ségrégation spatiale, etc. La « voice option », étant encore globalement timide et peu efficace dans un contexte de démocratisation encore fragile et de défaillance des institutions politiques et administratives, la situation crée des fenêtres de criminalité - exit option - où s’engouffrent certaines catégories de la population. S’y ajoute, dans le cas des pays qui ont opté une urbanisation par le haut tels que le Sénégal, l’érection de certaines localités rurales en zones urbaines pour des raisons essentiellement politiques. Le découpage administratif effectué dans ce sens répond à des préoccupations électorales. Or l’on constate que la plupart des localités en question sont très faiblement dotées de ressources suffisamment nécessaires pour impulser leur propre développement, tandis que les « nouveaux » citadins portent de nouvelles revendications sociales. L’euphorie de l’érection de leur localité en ville est très rapidement estompée par une grande désillusion, d’où la conflictualité observée à plusieurs niveaux.

Ensuite, l’hypertrophie des mégalopoles, la pression urbaine favorisant une « économie de survie » qui impose aux populations de trouver de nouvelles formes d’activités (pour la plupart du temps liée à l’économie informelle) et l’image plutôt glamour de certaines villes, parmi lesquelles les villes capitales et celles littorales les plus exposées car présentant plus d’opportunités économiques, suscitent chez certaines populations, surtout la population citadine jeune et celle issue de la migration, de la déviance dans un premier, puis de la criminalité dans certains cas. En Côte d’Ivoire, comme dans la plupart des pays de la région d’ailleurs, l’inégale distribution des richesses nationales constitue un facteur répulsif. La recrudescence de la criminalité urbaine s’observe dans les villes telles que Abidjan, capitale administrative et poumon économique du pays, lieu de convergence du phénomène migratoire ; Bouaké, deuxième centre économique, ville carrefour par excellence, point de passage et lieu de régulation du flux migratoire tant en provenance du reste du pays qu’en provenance des pays voisins. Il en est de même des « agrovilles » ivoiriennes telles que Abengourou, Agboville, Daloa, Gagnoa, Korhogo, Man, etc. Le développement de la criminalité suit donc l’axe des réseaux urbains à fortes opportunités économiques. Dans d’autres pays tels que la Mauritanie, le Niger, le Tchad, les avancées de la désertification et les effets du changement climatique ont entrainé la migration d’importantes populations rurales vers les villes, à la recherche de meilleurs moyens de subside.

En outre, la croissance de la population urbaine en Afrique de l’Ouest est accompagnée d’un développement de l’anonymat. Les préoccupations urbanistiques et policières en termes d’identification des personnes ne sont pas pour la plupart du temps prises en compte. Les cités récentes avec une forte concentration humaine venant d’horizons divers sont les plus concernées par ce cas de figure. Par ailleurs, certains espaces urbains sont victimes de leur immensité territoriale. Ce qui ne milite pas en faveur d’une distribution efficace et effective des institutions politiques et administratives et est propice à la création de zones de non droit alimentées par des trafics illicites de tout genre : contrebandes, prise d’otage, trafics d’armes légers, de drogues, cellules djihadistes, etc. Cette situation est observée au Mali, en Mauritanie, au Niger, au Tchad, pour ne citer que ces pays. Ainsi, une croissance démographique soutenue, aggravée par une urbanisation rapide et extravertie, tonifie le développement de la criminalité urbaine en lui fournissant une base humaine large et anonyme.

Aussi, les traditions d’occupation de l’espace observées dans certaines sociétés telles que les lébous du Sénégal, sont favorables au développement de la criminalité. Les règles minima de l’urbanisation sont presque absentes. L’habitat y est anarchique et les quartiers concernés sont de vrais villages sociologiquement. Les conséquences sont majeures : à titre d’exemple, les forces de la police nationale ou de la gendarmerie ne peuvent pas se déployer aisément (avec leurs voitures) dans ces milieux pour faire leur travail convenablement. Cette même morphologie des espaces urbains érigés de façon sauvage est également observée dans les bidonvilles de la plus part des villes capitales et celles littorales ou autres villes présentant de fortes opportunités économiques. Au Sénégal, on peut citer l’exemple des quartiers « Bèye deuk » (Défriches et tu habites). Ce sont des périphéries qui accueillent en premier lieu, à côté des banlieues proches et lointaines, les populations issues de l’exode rural et autres migrants, dont certaines, n’étant pas réellement capacités pour la vie en milieu urbain et n’ayant pas les moyens de subside, versent facilement dans la déviance, exercent des activités informelles avant de tourner définitivement, pour une part, dans la criminalité. Elles constituent des zones d’expérience pour tous les « starts up » de la criminalité. Concernant les exclusions sociales et politiques, les exemples des Haritines en Mauritanie, des Haoussa et des peuls foulani ou Bororos dans les pays du Lac Tchad (Tchad, Niger, Nigéria, Cameroun et Bénin), des peuls, des halpoulaar et des Manding (Socés-Soninkés-Malinkés) de la sénégambie méridionale « Sénégal, Gambie et Guinée », etc. illustrent bien cette situation.

L’accès au foncier urbain, de plus en plus difficile, est devenu aussi une source de criminalité dans la plus part des pays d’Afrique de l’Ouest. Pour certains, la ville africaine est dévoreuse d’espaces, et sa morphologie se caractérise par un éclatement spatial. L’étalement urbain « dévore » les terres cultivables et fait naitre des problèmes liés à l’insécurité foncière ou au titre de propriété. Nombre d’auteurs sont d’avis que la ville africaine est à la fois prédatrice et dépendante. On y observe une présence d’espaces et d’activités agricoles. Cette symbiose urbanité/ruralité fait des villes africaines, des « villes rurales ». Des auteurs parlent même de « villagisation » stratégique des villes[12]. Enfin, les localités urbaines qui abritent une ou des universités - Dakar, N’Djaména, etc. - sont aussi des localités crisogènes, où les confrontations entre étudiants et forces de l’ordre deviennent de plus en plus meurtrières.

En conclusion

Il serait inexact de dire que la criminalité est systématiquement liée aux problèmes sociaux vécus par une part importante de la population urbaine en Afrique de l’Ouest. En revanche, il est clair que la ségrégation sociale, économique et spatiale induit à la criminalité. En effet, « la ville ‘générique’ veut se débarrasser des comportements anomiques ou les rendre invisibles. Mais, les violences s’adaptent aux formes spécifiques des territoires urbains et la forme de la ville détermine leur substance ; c’est pourquoi, les violences devraient être interprétées comme des réactions engendrées par l’organisation sociétale. L’avènement de l’urbanisme sécuritaire, loin de réduire les violences urbaines, les territorialisent. A la géographie de la sécurité correspond une géographie de la violence. Les sociétés, en passant de la gouvernementalité à la gouvernance de la sécurité, sont passées de la fragmentation à la ségrégation croissante des territoires urbains. »[13]

 

[1] Si dans certains pays l’unité urbaine est définie sur une base purement administrative (Sénégal, Burkina Faso, Guinée, etc.), d’autres pays ont choisi de fonder le statut urbain à partir d’un seuil quantitatif de la population locale (Ghana, Sierra Leone, Libéria, Nigeria, etc.).

[2] Hormis les « villes comptoirs » et d’autres encore plus anciennes telles que Tombouctou qui étaient déjà de grands centres urbains et lieux d’attraction du fait des réseaux de commerce, d’échanges culturelles et de salons du savoir, seul le Nigeria avait une tradition urbaine en Afrique de l’Ouest pendant la période précoloniale avec les cités Yorubas.

[3] Cf. Catherine Coquery-Vidrovitch, Histoire urbaine africaine : bilan, New York, Cambridge, University Press, 2008.

[4] M.Young et P. Willmott, Le village dans la ville, Paris, Centre de création industrielle, 1983.

[5] Jean-Marc Ela, Innovations sociales et renaissance en Afrique noire. Les défis du monde d’en bas, Paris, LHarmattan, 1998.

[6] Kengne Fodouop, Les petits métiers de rue et l’emploi. Le cas de Yaoundé, Yaoundé, Sopecam, 1991.

[7] Yves Pedrazzini et al. « Recherche sur l’espace public africain : des ‘brazzavilles noires’ à l’urban studio of Abidjan », in Jérôme Chenal et al., Quelques rues d’Afrique. Observations et gestion de l’espace public à Abidjan, Dakar et Nouakchott, (Ecole Polytechnique de Lausanne –EPFL-, Laboratoire de sociologie urbaine –LASUR-, 2009, 17-32.

[8] Séne I., « Colonisation française et main-d’œuvre carcérale au Sénégal : De l’emploi des détenus dans les campus pénaux sur les chantiers des travaux routiers (1927-1940) ». French colonial history 5, 2004, p.153-72.

[9] Laurent Fourchard, « Lagos and the invention of Juvenile Delinquency in Nigeria, 1920–60 », The Journal of African History, 2005.

[10] R. Watson, Civil Disorder is the Disease of Ibadan : Chieftaincy and Civic Culture in a Yoruba City, Oxford, James Currey, 2003.

[11] Albert O. Hirschman, Défection et prise de parole, 1970, trad. fr. 1972, rééd. Fayard, coll. « L'espace du politique », 1995.

[12] Jean-Marc Ela, La ville en Afrique noire, Paris, Karthala,  1983. L’auteur insiste sur l’historique, l’avènement de la ville en Afrique noire et surtout sur ce qu’il appelle la « villagisation » stratégique des villes.

[13] Charlotte Boisleau, Violences, sécurités et territoires, transformations urbaines à Bogota et Barcelone, Thèse de doctorat au Laboratoire de sociologie urbaine –LASUR- de l’école polytechnique fédérale de Lausanne. 

bally_frederic

Nature : une (géo)politique urbaine

Bally Frederic, ​Doctorant en sociologie,

​Université Savoie Mont-Blanc,

frederic.bally@univ-smb.fr

 

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Introduction

Ce texte vise à se saisir de la nature comme d’un enjeu politique et géopolitique dans un contexte urbain. En effet, la verdure urbaine est aujourd’hui l’objet de nombreuse convoitise et de lutte autant de perceptions que d’appropriation d’espaces. Les citoyens, ressentant un manque de nature en ville, et un besoin d’agir, mettent en œuvre une diversité d’actions que nous mettons ici en avant et qui posent les jalons de potentielles villes du futur. 

Le propos s’articulera en trois temps : nous présenterons rapidement le contexte environnemental de notre terrain de recherche, la ville de Lyon, puis nous étudierons trois initiatives citoyennes actives, leur construction et leurs impacts, pour enfin centrer le propos sur le Soft Power environnemental, et la force de la nature pour l’environnement urbain. L’enjeu étant de proposer une lecture géopolitique de la nature en milieu urbain.

 

  1. Contexte Lyonnais : contexte global et politiques locales

  1. Développement durable : la force d’une notion

À la suite du rapport Meadows, de la conférence de Stockholm des Nations Unies et du rapport Brundtland, la notion de développement durable émerge et consacre une prise de conscience globale de l’environnement, entérinée par la conférence de Rio en 1992. Une notion forte, mais qui fait l’objet de nombreuses critiques, notamment sur sa prise en compte de la croissance économique (Zaccaï 2002) (Buclet 2011). La charte d’Aalborg en 1994 vient mettre en avant le rôle des villes dans le développement durable, signée notamment par 200 villes européennes (Verhage and Leroy 2015).

Cette intégration du développement durable dans les agendas urbains va contribuer à modifier – lentement – l’organisation et l’aspect des villes. Dans un même temps, les aspirations des individus vivant en ville se tournent vers un désir de nature : une nature domestiquée par l’homme, qui a notamment fait son apparition en ville avec les jardins et parcs urbains du 19ème siècle. Dans le champ psychologique par exemple, on constate de plus en plus les apports de la nature sur le fonctionnement humain (Roszak, 2001), tandis que les champs des sciences dures ou naturelles viennent informer la manière dont cette nature permet de contrer des effets de la pollution et réduire ainsi l’empreinte écologique des villes. On redécouvre également sa beauté, son calme, ses bienfaits et donc la nécessité de la préserver (Bailly, 2012) , voire de la ramener dans les villes, après une « métropolisation subie ».

 

  1. Particularités et aménités environnementales du territoire lyonnais

La ville de Lyon bénéficie d’une situation particulièrement privilégiée au vu de sa proximité de la nature. Ainsi, les espaces naturels, agricoles, et paysagers occupent près de 45% du territoire de l’agglomération et permettent de conserver des zones de loisirs vertes et de garantir la pérennité d’une agriculture périurbaine. La ville est également traversée par le Rhône et la Saône, qui délimitent son hypercentre et permettent de disposer de trames bleues.

La communauté urbaine de Lyon a été créée le 31 décembre 1966, par décret de l’État. Située à la confluence du Rhône et de la Saône, elle regroupe notamment 59 communes sur le territoire lyonnais, pour 1,3 million d’habitants, soit 80% de la population du Rhône. À seulement 2 heures de Paris en TGV, la Métropole de Lyon a volonté de devenir une vitrine française européenne du développement urbain, avec un marketing territorial particulièrement fort incarné par la marque « Only Lyon » (Dumont 2013). La métropole et les villes se sont engagées dans une gestion durable des espaces verts avec des méthodes alternatives aux produits phytosanitaires  comme l’introduction d’insectes prédateurs, la végétalisation avec des plantes couvre-sols ou encore la récupération des eaux de pluie depuis 2004.  

La Métropole propose ainsi 12 000 hectares d’espaces naturels, avec 14 grands parcs, et 200 km de sentiers nature. Le plus emblématique de ces espaces est le parc de la Tête d’Or, qui couvre 105 hectares et abrite notamment un parc zoologique et un jardin botanique. Il fut l’un des premiers à adopter une Charte pour la nature en 2000. Ceux de Gerland, des Hauteurs et des Berges comptent également parmi les plus importants d’un réseau de 1200 points végétalisés. Le développement de la nature en ville est régi par la Charte de l’Arbre, qui résume les visions, principes et axes de recommandations pour une dynamique paysagère commune entre tous les acteurs du territoire. Cette gestion de la nature sur le territoire prend d’autant d’importance que Lyon est plus généralement associée à l’urbain, aux quartiers où se mêlaient historiquement industries et habitations (Saunier 1994).

 

  1. Les initiatives citoyennes : histoire et naissances

Face à une démocratie représentative en crise (Rosanvallon 2006), et une perception de risques non pris en compte (Bally 2015) malgré le contexte global et local volontaire en matière d’environnement, les acteurs citoyens mettent en œuvre des actions pour placer la nature au centre de la ville et de la vie. Des initiatives citoyennes environnementales se constituent et se généralisent : nous entendons par initiatives citoyennes des mouvements, partant de la société civile, bottom-up, qui inventent sur le territoire des solutions qui incarnent l’écologie, le développement durable au quotidien. Ces groupements sont le plus souvent associatifs, mais peuvent être également informels. Nous allons voir, en analysant différentes initiatives, les ressorts d’un tel engagement : un besoin de nature en ville, une volonté de réappropriation des espaces, une perception de risques environnementaux et d’une certaine morosité du monde urbain (Augoyard 1979).

 

  1. Les Incroyables Comestibles

Les Incroyables Comestibles est un mouvement né à Todmorden, Royaume-Uni, en 2008, sous l’impulsion de trois citoyennes, comme expérience d’autosuffisance alimentaire. L’enjeu est de transformer les espaces publics, à la fois pour donner plus de place à la nature, et pour réintégrer au centre-ville des espaces de production, afin de lutter autant contre la crise économique et réagir face à la crise environnementale. Cette émergence, et ce succès rendent compte de l’importance des préoccupations alimentaires dans certaines villes (Roig 2015) désindustrialisées des pays développés. Si ce mouvement Incredible Edible a atteint aujourd’hui 60 villes de France, peu ont pour l’instant enclenché, comme la ville d’Albi en 2014, un plan de basculement vers une autosuffisance alimentaire.

 

Les actions du collectif en France et dans le monde passe aussi par d’autres petites touches :  s’approprier les délaissés et les interstices urbains afin d’y implanter des parcelles potagères qui restent en libre accès pour les passants (Herman, 2010) par exemple, ou poser des bacs de plantes, de fleurs, ou d’herbes alimentaires : des espaces jardins accessibles à tous pour encourager à la fois les bonnes pratiques alimentaires et le partage.

Potagers urbains des Incroyables Comestibles

Source : Incroyables Comestibles.

Ces différents aménagements peuvent être vus comme des jardins de rue (C. Scribe, 2009) : des jardins hors-sol, qui ont pour rôle d’accompagner et de partager les voies urbaines très prégnantes. Ainsi, l’enjeu n’est plus seulement alimentaire, mais est également de renaturaliser les quartiers, avec des touches de verdure parmi la morosité perçue de l’urbain. 

 

  1. Guérilla Gardening

Au début des années 1970 à New York, une militante développe la bombe à graines, Seed Bomb, véritable symbole d’une volonté de réappropriation de l’espace urbain par des actes de désobéissance civile. L’enjeu était de remplir des boules de Noël de graines de fleurs et plantes, pour les lancer sur les terrains vagues, fermés et inoccupés, telle une grenade par-dessus une palissade. Arrivé en 2011 à Lyon, ce collectif cherche à amener des touches de nature en ville par ces bombes à graines naturelles, et par des tags végétaux;

Tags végétaux des Guerilla Gardening

Source : Pinterest Guerrilla Gardening

Là encore, ces formes d’aménagements peuvent être vu comme des micros implantations florales (C. Scribe, 2009) qui prennent place ci sur le moindre interstice vert urbain.

 

  1. Les jardins partagés

Toujours au début des années 1970, la ville de New York, en pleine crise économique, subit à la fois une dépopulation grandissante et le départ de nombreuses entreprises : les terrains vagues sont en augmentation constante et des petits collectifs d’habitants décident d’aller plus loin que les bombes à graines en aménageant ces terrains, en les entretenant, afin d’en faire des jardins accessibles à tous. L’enjeu est autant de retrouver la nature que de lutter contre des espaces ouverts à la criminalité, faisant fuir les habitants et gens de passage. Ce type de jardins communautaires arriveront fin des années 90 en France, sous le nom de jardins partagés.  

 

Sur le territoire lyonnais, on compte une cinquantaine de jardins partagés, qui se configurent ainsi de manière très différente des autres formes de jardinage urbain : ils présentent différents espaces organisés de manière collective. Tout ou presque est fait pour favoriser les interactions et l’expérimentation. On trouve notamment un espace de jardinage qui reste collectif, c’est-à-dire que tout le monde peut y mettre sa graine, en fonction de ses aspirations, mais aussi de ses compétences. On trouve également un espace d’expérimentation, où les jardiniers font planter des fruits, légumes qui ne poussent normalement pas dans la région, ou dont ils n’ont pas la maitrise du processus de production, un espace plus décoratif, avec des fleurs, ou de la nature sauvage et un espace détente et convivialité;

Jardins partagés

Source : Frédéric Bally

Ces jardins offrent la possibilité pour des habitants d’être au contact de la nature, de participer à la vie de leur quartier et d’une communauté. Ces hyper-lieux (Lussault 2017) peuvent aussi être perçus comme moteur d’une citoyenneté, à rebours de celle attendue par les pouvoirs publics, qui remet en cause la société de consommation, les choix politiques en matière d’environnement ou en matière d’aménagement urbain notamment. Ils deviennent des lieux de création, d’échanges, de passage, de transmission, de contestation (Schmelzkopf, 1995), mais aussi des paysages urbains à part entière. Plus globalement, les initiatives citoyennes étudiées ont des effets sur la ville et sur certains quartiers : elles proposent des aménités paysagères dans le cas des jardins, des touches de verdures pour harmoniser l’urbain qui ont des effets positifs sur la régulation de la chaleur notamment (Clergeau 2012). Elles participent ainsi à l’offre de services écosystémiques (Clergeau 2015) du territoire, avec également des formations à destination des plus jeunes, pour une sensibilisation à la nature et à ses cycles, et co-construisent donc le territoire urbain avec la ville (Bally 2016).

 

  1. Un Soft Power environnemental ?

  1. Le soft Power des initiatives citoyennes

Si la protection de l’environnement est une cause universelle, elle ne fait pas encore consensus chez tous. Nous posons l’hypothèse que la nature et le concept de développement durable produisent un soft Power environnemental : c’est à dire l’imposition de valeurs, leurs généralisations, de manière douce, passive. Ces initiatives citoyennes, rencontrées et étudiées ici, jouent particulièrement de ce soft Power pour se généraliser dans différentes sociétés. Les jardins partagés se sont ainsi propagés, à partir des années 70, dans tout un ensemble de sociétés modernes, sans pourtant qu’il n’existe de véritable modèle, ou de mouvement global. Ce sont des valeurs, de sensibilité à la nature, à la biodiversité, d’une certaine citoyenneté, des idées de réappropriation d’un droit à la ville (Lefebvre 1968) (Schmelzkopf, 2002), de piratage de l’espace et de contestation (Schmelzkopf, 1995). Ces espaces permettent d’incuber des citoyens et de produire, de reproduire ces valeurs (Welsh & MacRae, 1998). Ce type de jardin se retrouve par exemple au Canada, en Angleterre, en Hongrie.

Le mouvement des Incroyables Comestibles s’est lui aussi propagé au niveau mondial, avec pas moins de 700 groupes dans différents pays comme les États-Unis, la Nouvelle-Zélande, l’Australie ou encore le Japon. Leurs actions symboliques, leur Slogan « Food to share », et leurs différentes apparitions dans les médias leur permettent de séduire de plus en plus de personnes. Guérilla Gardening est également présent dans une trentaine de pays, avec son esthétique de la nature en ville.

Il faut cependant souligner les limites de ces initiatives à une généralisation : elles sont marquées notamment par un fort Turn-Over, une incertitude vis-à-vis de leur avenir[1] et des tensions internes.

 

  1. La nature au fondement d’un nouvel ordre urbain ?

La nature joue déjà un rôle très important dans la mise en avant d’un territoire (Devaux 2015), dans une société où les territoires sont en concurrence extrême pour attirer des touristes, mais aussi des travailleurs. Il faut séduire les futurs habitants potentiels. C’est également le moyen de mettre en avant les acteurs politiques qui ont joué un rôle dans le développement de cette vision de l’urbain : la nature devient ici un enjeu de pouvoir et de Marketing (Rosemberg 2000). Comme le symbolisent très bien les écoquartiers, qui ont permis de faire reconnaître certaines villes comme Malmö, Fribourg en Allemagne, Grenoble également.

Autre exemple, la renaissance de la ville de Détroit, par un certain nombre d’initiatives citoyennes mettant au centre la nature en ville, et notamment les jardins partagés et l’agriculture urbaine. Ici, la nature joue également un rôle dans le pouvoir d’attraction des villes. Enfin, les Incroyables Comestibles ont permis à la ville de Todmorden de devenir un lieu de passage incontournable pour les amateurs de nature en ville, et pour ceux qui désirent reproduire l’expérience localement.

Dans le contexte actuel, où l’on tente de penser et de créer le modèle futur des villes, comme les Smart Cities, les Green Cities ou les Sustainable Cities, notamment en pensant prioritairement au bien-être de la population, la nature va jouer un rôle primordial. Elle a par exemple pleinement fait partie du storytelling de Stockholm, ville qui a construit son image de ville nature, depuis une quinzaine d’années (Mohnike, 2010). De même pour la cité-État de Singapour, qui, de par ses aménagements urbains et la mise en place de technologies pour économiser l’énergie au quotidien, s’impose lentement comme une ville verte[2].

 

Conclusion

La nature se trouve aujourd’hui au cœur des enjeux du futur, pour rendre les villes à la fois belles, attractives, dynamiques, viables et pour favoriser le bien-être de ses habitants. Elle est devenue un véritable enjeu de lutte géopolitique, à la fois au niveau mondial, avec une lutte pour les ressources naturelles, et à la fois dans le milieu urbain avec des visions citoyennes, et politiques qui se confrontent, parfois se rejoignent, pour construire les villes de demain. 

[1] Les jardins partagés ne savent souvent pas si leur convention d’occupation, valable une année, sera renouvelé ou si le terrain va être utilisé par la ville pour autre chose.

[2] « 3 Ways Singapore models Green city living » : http://mashable.com/2016/03/07/singapore-urban-sustainability/#GmB6JsKiguqj

Bibliographie 

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BALLY, Frederic, “Appropriation de L’espace Urbain Par Les Acteurs Citoyens : Le Capital Environnemental Au Prisme Des Valeurs Citoyennes.” Limoges, Conférence au colloque Capital environnemental : représentations, pratiques, dominations, appropriations spatiales, 2015, 15p.

BALLY, Frederic. 2016. “Quels Impacts Perceptibles Pour Les Services Écosystémiques Coproduits Sur Le Territoire de Lyon ?” Colloque international presented at the Services écosystémiques : apports et pertinence dans les milieux urbains, Tours.

BUCLET, Nicolas, Le territoire, entre liberté et durabilité. 1 vols. Paris, France, Suisse: Presses universitaires de France, 2011, 213 p.

CLERGEAU, Philippe, “Services écologiques et Trame Verte Urbaine.” VertigO - la revue électronique en sciences de l’environnement, no. Hors-série 12, May 2012. https://vertigo.revues.org/11834.

CLERGEAU, Philippe, “La biodiversité au coeur de la cité.” Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, no. 40, December 2015, p. 13–13.

DEVAUX, Camille, L’habitat participatif: de l’initiative habitante à l’action publique. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2015, 396 p.

DUMONT, Gérard.-François, “Lyon : la revanche d’une métropole ?” Population & Avenir, no. 712, april 2013, p. 3–3.

LEFEBVRE, Henri, Le Droit à la ville. Paris, France: Éditions Anthropos, 1968, 164 p.

LUSSAULT, Michel, Hyper-lieux - Les nouvelles géographies de la mondialisation. Paris: Le Seuil, 2017, 320 p.

MOHNIKE Thomas, Raconter la ville dans la nature suédoise. Une forme narrative paradoxale dans les récits identitaires actuels en Suède. In Hajek I., Hamman P., Lévy J.-P. (dir.), De la ville durable à la nature en ville, Presses Universitaires du Septentrion, 2015, p. 193-209.

ROIG, Jonathan, “Les Incroyables Comestibles dans les villes du nord de l’Angleterre.” Pour, no. 224, april 2015, p. 111–117.

ROSANVALLON, Pierre, La Contre-Démocratie: La Politique À L’âge de La Défiance. Les Livres Du Nouveau Monde. Paris: Seuil, 2006, 345 p.

ROSEMBERG, Muriel, “Le marketing urbain en question production d’espace et de discours dans quatre projets de villes.” Paris: Anthropos, 2000, 188 p.

SAUNIER, Pierre.-Yves, “Représentations sociales de l’espace et histoire urbaine : les quartiers d’une grande ville française, Lyon au XIXe siècle.” Histoire Sociale/Social History vol XXIX, n°57, july 1994 p.23-52.

SCHMELZKOPF Karen, « Incommensurability, land use, and the right to space: Community

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SCHMELZKOPF, Karen, « Urban community gardens as contested space », Geographical review, vol. 85, no 3, 1995, p. 364-381.

SCRIBE, Coralie, « Le jardin partagé, une nouvelle composante du territoire », La Jardinière Partageuse, 2009. En ligne : http://jardinierepartageuse.fr/pdf/le_jp_nouvelle_composante_site_light.pdf

VERHAGE, Roelof, and LEROY, Marie, “‪Développement urbain durable : Comment apprendre des expériences d’écoquartiers ?‪.” Géocarrefour 89 (4), 2015, p. 235–245.

Welsh, Jennifer, and MacRae, Rod, « Food Citizenship and Community Food Security Toronto, Canada », Canadian Journal of Development Studies, Vol. 19, no 4, 1998, p. 237-255.

ZACCAI, Edwin. 2002. Le développement durable: dynamique et constitution d’un projet. 1 vols. Bruxelles, Belgique, 2002, 358p.

 
 

Populations urbaines, populations rurales

Pierre Bréchon,

professeur émérite de science politique, Sciences po Grenoble/PACTE

 

On a longtemps opposé les représentations de la ville, lieu de modernité et de progrès, au rural qui serait lieu de traditions et de conservatismes. Et cette distinction avait un certain sens, même si les villes et les campagnes comportent depuis longtemps des diversités (il y a plusieurs types d’urbanité et de ruralité). Avec l’extension des espaces urbains vers des campagnes « rurbanisées », avec la mondialisation des échanges qui travaillent les cultures traditionnelles, les populations urbaines ont-elles gardé des spécificités par rapport aux populations rurales ? Spécificités qui pourraient être sociodémographiques mais surtout culturelles, selon les valeurs et représentations que l’on peut observer dans la population.

 

La question a encore été posée récemment et de façon polémique par Christophe Guilluy[1]. Pour lui, les catégories populaires ont été obligées de migrer vers les périphéries, alors que la bourgeoisie et les classes « boboisées » occupaient le centre des villes et les populations immigrées les quartiers où est concentré l’habitat social. Le tempérament protestataire des « petits blancs » serait donc condensé dans les périphéries urbaines, lieux où se concentrerait la défiance à l’égard de toutes les autorités. Ces catégories populaires y développeraient une orientation identitaire, valorisant les valeurs traditionnelles et celles d’un monde replié sur lui-même où le Front national ferait ses meilleurs scores.

 

Des géographes insistent sur l’urbanisation de toute la société française. Il n’y aurait plus vraiment du rural et de l’urbain mais des territoires différentiables par un « gradient d’urbanité ». On pourrait donc mesurer sur un continuum le degré d’urbanité[2]. La mesure peut se compter en densité de population mais aussi en distance entre un territoire et les grandes villes.

 

D’autres géographes ont aussi insisté sur la diversité des territoires[3] qui ne peuvent être seulement identifiés par des densités de population. Il existe des zones rurales très dynamiques, qui tirent profit de la mondialisation et véhiculent probablement des valeurs modernisatrices et d’ouverture à autrui. D’autres sont beaucoup plus attardées économiquement, désertifiées, avec une population âgée ; elles devraient être des lieux de conservation des traditions[4].

 

Certains politologues insistent sur la spécificité de certaines métropoles (baptisées idéopôles) qui concentrent les industries de pointe et les emplois liés aux nouvelles technologies et à la recherche, autour de grandes pôles universitaires[5]. Alors que d’autres grandes villes continueraient à être adossées à des industries traditionnelles, à des fonctions commerciales et administratives.

 

Si les stéréotypes sur la modernité de la ville opposée au caractère traditionnel des campagnes ont la vie dure, il faut rappeler que les études sociologiques ont montré que, dès les années 1980, les jeunes – catégorie qui est censée enregistrer la première les transformations culturelles -  présentaient des profils de valeurs assez semblables, qu’ils résident en ville ou à la campagne. Selon Olivier Galland et Yves Lambert[6],  il restait des différences de modes de vie, les jeunes ruraux étant plus attachés à leur localité, aux sports collectifs, aux fêtes locales et aux bals, au bricolage, au jardinage et à la chasse. Mais les jeunes ruraux ne semblaient pas moins sécularisés que les jeunes urbains, leur conception de la sexualité juvénile n’était guère différente même s’ils semblaient rester un peu plus attachés au mariage et gardaient davantage de relations avec leurs parents. L’explication de ces proximités résidait probablement déjà dans l’existence d’une culture générationnelle générée dans le milieu scolaire faisant se côtoyer de plus en plus jeunes urbains et jeunes ruraux. Plus récemment, Jean-Paul Bozonnet[7], analysant les résultats des enquêtes sur les valeurs des jeunes Européens pour la France de 1990 à 2008, montre que les différences se sont non seulement annulées mais parfois inversées : les jeunes ruraux sont aujourd’hui plus sécularisés que les jeunes urbains, légèrement plus favorables à la permissivité des mœurs, moins confiants aux institutions. Ils restent en retrait par rapport à la dimension politique.

 

Au-delà des générations de jeunes, qu’en est-il des différences de valeurs entre populations urbaines et rurales ? Nous ne prétendons évidemment pas prendre en compte dans nos analyses toutes les théories évoquées ci-dessus pour les valider ou contester. Nous voulons seulement essayer d’éclairer ce que sont les cultures urbaines, opposées à des cultures rurales, à l’aide es données de l’enquête International Social Survey Programme (ISSP), réalisée dans 48 pays, dont la France depuis 1996[8]. Chaque année, l’enquête porte sur une grande thématique socio-politique, répliquée environ tous les dix ans. Nous limitons cette communication à l’analyse des données françaises[9].

 

Parmi les variables sociodémographiques, une question porte sur l’identification du lieu de résidence des individus. Depuis 2005, elle est formulée de la même manière en cinq catégories[10] :

« Vous diriez que vous vivez dans :

  • Une grande ville
  • La banlieue ou les environs d’une grande ville
  • Une ville moyenne ou petite
  • Un village
  • Une ferme ou une maison dans la campagne ».

 Il s’agit d’une auto-déclaration et non d’une donnée objective. De 1996 à 2010, on disposait aussi d’une déclaration (également subjective) sur la taille de la commune/agglomération de résidence[11].

 

La difficile identification des urbains et des ruraux

De premières analyses peuvent être faites sur les logiques de réponse entre sentiment d’habiter dans l’urbain ou le rural  et taille de commune/agglomération (on dispose de ces données pour les années 2005-2010). La cohérence dans les réponses aux deux questions est forte (V=0.53), comme on peut le voir sur les données de 2010 (tableau 1). Tous les habitants vivant dans l’agglomération parisienne se considèrent comme résidant dans une grande ville ou dans sa banlieue et pratiquement tous ceux qui vivent dans une commune de moins de 2000 habitants se considèrent comme des villageois ou des isolés dans une ferme campagnarde. L’identification à une ville moyenne ou petite correspond assez clairement à des tailles entre 10 000 et 100 000 habitants.

 

Tableau 1. Appréhension du lieu de résidence et taille de la commune/agglomération (ISSP France 2010)

Le tableau 2 présente, sur dix ans, la distribution des réponses sur le lieu de résidence urbain ou rural. Environ un tiers de la population se considère comme vivant dans une grande ville ou sa périphérie, un tiers dans une ville moyenne ou petite et le troisième tiers en rural. Mais ces ruraux sont souvent en contact étroit avec la ville : les statistiques de l’INSEE indiquent que 60 % vivent dans des pôles urbains concentrant au moins 10 000 emplois. Beaucoup de communes rurales sont aujourd’hui sous l’influence des villes, une partie importante des résidents y exerçant leur emploi. Cette très forte mobilité entre le territoire du travail et de la résidence pourrait être une clef explicative des faibles différences de valeurs entre populations urbaines et rurales.

  

 

Il n’est pas facile de juger exactement la fiabilité des chiffres ISSP produits puisqu’il n’y a pas de correspondance exacte avec des données de l’INSEE qui sont d’ailleurs conventionnelles[12]. Les marges d’erreur d’un sondage sont évidemment beaucoup plus importantes que celles d’un recensement ; la taille des échantillons ISSP contribue à les déterminer ; la thématique annuelle de l’enquête est plus ou moins mobilisatrice sur les individus sélectionnés et peut aussi modifier quelque peu la composition des échantillons. Surtout la base de sondages utilisée jusqu’en 2010 était la liste téléphonique de France télécom, devenue très rurale[13] et trop âgée avec le développement des autres opérateurs. La comparaison pour 2006 (tableau 3) – avec des catégories semblables jusqu’à 100 000 habitants – montre que les écarts de mesure ne sont pas aussi grands qu’on aurait pu le craindre. Les appréhensions de l’urbain et du rural par les enquêtes ISSP ne sont pas très éloignées de la mesure objective par le recensement.

 

 

Quelles spécificités sociodémographiques ?

Dans un second temps, nous pouvons considérer les différences de composition sociodémographiques de l’urbain et du rural : sont-ils encore très différents (par âge, diplôme, revenus, GSP…), ou a-t-on assisté à un rapprochement ?

Il n’y a aucune différence de genre et, plus étonnamment, presque pas d’âge (V=0.08)[14]. Autrement dit, les villes n’ont pas une population nettement plus jeune que les autres territoires[15]. Les différences sociales sont un peu plus fortes comme le tableau 4 le montre. Notamment plus on vit dans une zone urbaine importante, plus on est diplômé. Le niveau de revenu (pas présent dans le tableau) a un certain impact (les plus hauts revenus étant un peu plus concentrés dans les grandes villes), tout comme le sentiment d’être en haut ou en bas de l’échelle sociale : les habitants de grandes villes se perçoivent davantage comme situés dans le haut de l’échelle sociale. On retrouve ces différences selon les groupes socioprofessionnels. Les maisons isolées concentrent les agriculteurs, les cadres peuplent plus souvent les grands villes et leurs périphéries. Différentes analyses de régression réalisées confirment que, parmi les variables prises en compte précédemment, le niveau de diplôme est le plus significatif, toutes choses égales par ailleurs[16]. Le revenu du foyer semble aussi avoir un certain impact spécifique. C’est en fait les différences de niveau de diplôme qui expliquent les légères différences d’âge, les populations plus diplômées étant plus jeunes.

 

Considérons à présent différentes formes de sociabilité pour y discerner éventuellement des différences selon le lieu de résidence (tableau 5). L’auto-estimation de son nombre de contacts avec d’autres individus au cours d’une journée comporte des différences selon les lieux de résidence. Alors que dans les grandes villes, 60 % estiment avoir au moins 10 contacts par jours, ce n’est le cas que de 34 % des personnes vivant dans une maison isolée. L’urbanité favorise donc la sociabilité mais la relation n’est pas très forte (V=0.09) et surtout pas régulière.

 

Deux questions permettent de construire une échelle de confiance à autrui[17]. Il n’y a pas de relation entre confiance et appartenance territoriale (V=0.06), ce qui est très étonnant puisqu’on considérait traditionnellement qu’on se faisait plus facilement confiance dans les sociétés urbaines riches que dans les sociétés rurales (plus verticales où on ne fait confiance qu’à celui qu’on peut situer, dont la famille est repérée)[18].

 

L’enquête permet de construire une échelle de participation collective à travers une batterie de 5 items (participer à un parti politique, un syndicat, une Eglise, une association sportive, culturelle ou de loisirs, une autre association)[19]. Là encore, on n’observe pas de logique géographique claire dans les engagements collectifs (V=0.09). La participation associative et citoyenne ne semble donc pas plus élevée en ville que dans le rural, ce qui constitue un résultat assez inattendu[20].

 

Si on considère à présent deux variables globales d’orientations de valeurs dans le domaine religieux et politique, on n’observe toujours pas de différence forte (tableau 6).

 

Selon des images souvent véhiculées, les villes seraient des territoires fortement sécularisés alors que les zones rurales seraient restées beaucoup plus religieuses[21]. On voit qu’il n’en est rien. Les relations existent mais sont modestes (V=010). La présence des autres religions est beaucoup plus forte dans les grandes villes et leur banlieue du fait de l’implantation privilégiée des populations originaires de l’immigration dans ces zones[22].

Sans être étroits, les liens entre type de territoire et orientation politique existent aussi. Les populations urbaines sont un peu plus orientées à gauche que les populations rurales, qui sont à la fois un peu plus à droite et qui semblent surtout plus distantes de la politique (% de sans réponse).

Venons-en à notre objet principal, les attitudes des urbains et des ruraux, en particulier sur les  thématiques de 2014 (citoyenneté et politique), 2013 (identité nationale et xénophobie), 2012 (famille et répartition des rôles), 2011 (santé). Au-delà de l’urbain et du rural, peut-on distinguer des spécificités au sein même des villes, entre habitants des grandes villes, de leurs périphéries, des villes moyennes ou petites ?

 

Citoyenneté et politique

Le tableau 7 montre des différences importantes dans le degré d’exposition aux nouvelles politiques dans les médias (V=0.11)[23]. Les personnes habitant dans les grandes villes suivent beaucoup plus fréquemment les informations politiques que les personnes de la périphérie ou des plus petites villes. Les ruraux, surtout vivant dans des maisons isolées, restent encore nettement plus en retrait des informations politiques.

 

Le tableau 7 montre aussi des différences très sensibles dans le degré de politisation[24]  (V=0.15)[25]. On est nettement plus politisé dans les grandes villes que dans les zones rurales.

 

Considérons enfin un indice moins classique (à droite du tableau 7), visant à mesurer la valorisation plus ou moins forte de la citoyenneté[26]. L’idéal du citoyen y est beaucoup plus exigeant et multidimensionnel en ville que dans le rural. Mais on peut aller plus loin dans l’analyse en distinguant deux types de valorisation de la citoyenneté, une citoyenneté qu’on peut qualifier de conformité et une citoyenneté marquée par de l’engagement et des attitudes critiques[27]. La valorisation de la citoyenneté de conformité est forte partout, aussi bien en milieu urbain que rural. Par contre des différences sensibles existent pour la citoyenneté de critique et d’engagement, cette citoyenneté plus active étant beaucoup plus développée en milieu urbain que rural. Le phénomène est confirmé lorsqu’on considère le potentiel d’action politique, plus développé dans les grandes villes qu’ailleurs. On observe aussi que la confiance aux hommes politiques est moins mauvaise en ville alors que le rural est plus méfiant à l’égard des élites. L’image de l’administration est également meilleure en ville. Et les jugements sur le fonctionnement de la démocratie sont aussi moins négatifs en ville que dans le rural. On dégage ainsi des différences non négligeables de valeurs politiques selon les milieux de vie : les villes sont à la fois moins pessimistes à l’égard de la politique et davantage prêtes à une citoyenneté active alors que les milieux ruraux semblent davantage se limiter au pessimisme à l’égard des élites et des institutions. Mettre le tableau ?

 

Identité nationale et xénophobie

Le module 2013 permet d’étudier l’impact du lieu de résidence sur des attitudes politiques plus précises, touchant à l’identité nationale et à la xénophobie. Nous considérons dans le tableau 8 quatre attitudes centrales mesurées chacune par plusieurs indicateurs. Le nationalisme (identitaire) correspond à une question permettant d’identifier quelles sont les caractéristiques qui permettent de reconnaître un vrai Français[28]. Plus on trouve important un grand nombre de marqueurs de l’identité française, plus on valorise le nationalisme identitaire.

 

Une deuxième échelle concerne la perception des immigrés[29]. La troisième dimension de synthèse mesure le très fréquent rejet de la mondialisation économique[30]. Enfin le degré d’attachement ou de rejet de l’unification européenne est appréhendé à travers quatre questions sur le bénéfice que la France retire de son appartenance à l’Union européenne[31], sur l’obligation de suivre les décisions de l’Union[32], sur la répartition des pouvoirs entre gouvernements nationaux et Union[33], et sur l’intention de vote à un référendum sur le maintien du pays dans l’union (alpha=0.70)[34].

 

Ces quatre échelles se trouvent en fait assez fortement corrélées entre elles (V de Cramer entre 0.18 et 0.40). Plus on est nationaliste, plus on est aussi réticent à l’égard des immigrés, moins on est favorable à la mondialisation économique et au processus d’unification européenne. Il est donc assez normal de trouver le même type de relations entre ces variables et le lieu de résidence (tableau 8). Le fait de vivre en milieu urbain se traduit par un moindre nationalisme identitaire, une vision moins négative des immigrés, une attitude également moins négative à l’égard de la mondialisation économique et de l’Union européenne.

 

Villes et milieux ruraux, même s’ils sont pluriels, ne sont donc pas sans spécificité en matière de valeurs d’ouverture et de fermeture. Les villes défendent davantage les valeurs d’ouverture et les campagnes les valeurs fermées. Mais ceci ne se traduit pas de manière massive dans le vote (tableau 8 bis) contrairement à ce qu’un Christophe Guilluy a pu soutenir (60 % de la population et les ¾ des classes populaires vivraient dans les périphéries à l’écart des villes mondialisées. Ce qui expliquerait que le vote protestataire FN y soit très fort). Cette forte surreprésentation du FN en rural ou la périphérie des villes ne semble pas confirmée. Tout dépend en fait de la composition sociale des communes. Les périphéries populaires (avec beaucoup d’ouvriers) sont souvent le lieu d’un fort vote FN alors que les périphéries fortunées résistent.

 

 

Famille et répartition des rôles masculin et féminin

Ce module ISSP de 2012 permet d’abord de préciser la structure familiale dans les différentes zones géographiques (tableau 9). Dans les grandes villes et leurs banlieues, le statut familial est beaucoup moins régulé par le mariage, l’union libre est plus développé et les personnes qui n’ont ni conjoint ni partenaire régulier (les « hors couples ») sont aussi plus nombreuses[35]. Il y a donc dans le contexte des grandes métropoles une diffusion des pratiques du libéralisme culturel (dont on verra ci-dessous qu’elle ne se retrouve que partiellement dans les valeurs), alors que le milieu rural reste davantage structuré par les familles traditionnelles. Les couples y ont une durée de vie plus longue, le nombre moyen de personnes par famille est plus élevé.

 

Il faut noter que la distanciation par rapport au mariage dans les villes n’a pas d’effet sur  le nombre d’enfants au foyer, qui est identique, quelle que soit la localisation géographique. Le nombre idéal déclaré d’enfants est même un peu plus élevé dans les grandes villes.

 

 

Concernant les valeurs familiales (tableau 10), un indice de soutien ou d’opposition au mariage[36] montre que les opinions ne sont pas véritablement plus favorables en zone rurale (le croisement de l’indice avec notre variable dépendante n’est pas significatif). Si le mariage est une situation plus fréquente en milieu rural qu’en ville, il n’est cependant pas considéré comme une situation  nettement meilleure. Un certain relativisme sur les différentes formes de famille hétérosexuelle semble s’imposer et être reconnu aussi bien dans les villes qu’en milieu rural[37]. Par contre les couples homosexuels[38] restent moins bien considérés dans les petites villes et en milieu rural.

 

La conception des rôles masculins et féminins[39] est moins égalitaire dans les zones rurales ou faiblement urbanisées. Au-delà des rôles idéaux, la réalité des tâches ménagères et de soins aux membres de la famille incombe beaucoup plus fréquemment aux femmes qui y consacrent plus de temps que les hommes. Avec des écarts sensibles selon les zones de résidence : les femmes vivant dans une grande ville déclarent passer en moyenne 26 heures pour le travail ménager et les soins familiaux, alors que dans les petites villes et en zone rurale, elles en passent 33 heures. 

 

Un autre indice (colonne de droite du tableau 10) permet de mesurer comment le travail salarié de la mère de famille est évalué[40]. Généralement considéré comme positif, le travail féminin est davantage valorisé dans les grandes villes et leurs banlieues.

Les pratiques et conceptions familiales sont donc quand même en partie clivées selon les milieux de résidence.

 

Santé

Le module 2011 sur la santé aborde des questions un peu plus spécifiques que les autres, il est moins axé sur des valeurs générales mais plutôt sur la santé objective des individus et sur la manière dont ils considèrent le système de santé. Les différences introduites par le lieu de résidence sont plus faibles que pour les autres thèmes abordés.

 

Les individus ont une perception très positive de leur santé. 26 % la jugent excellente ou très bonne, 54 % bonne et seulement 19 % pas très bonne. Le tableau 11 montre une très légère relation avec le lieu d’habitation : la perception est meilleure en ville qu’à la campagne, mais cela a toutes chances d’être un effet d’âge, les jeunes ayant une appréhension plus positive de leur santé que les personnes âgées. Autrement dit, le fait d’être plus éloigné des structures sanitaires ne génère pas une perception plus négative de sa santé. Il est difficile de savoir si celle-ci est objectivement moins bonne ou meilleure. On découvre seulement une légère surreprésentation des personnes en surpoids[41] dans les petites villes et en rural par rapport aux agglomérations. Et il y aurait très légèrement plus de ruraux disant avoir un problème de santé grave[42] et éprouvant parfois de la fatigue (physique ou psychologique)[43]. Mais ils ne vont pas davantage voir des médecins que les urbains, ils ne déclarent pas fumer davantage[44], ni ne semblent plus consommateurs d’alcool[45], ils n’ont pas d’activité physique journalière plus importante[46], et ne mangent pas davantage de fruits et légumes[47] ! Enfin, ils ne se sentent pas vraiment moins heureux que les urbains, leur image des médecins est souvent positive, à même niveau que les urbains. Ceux-ci sont légèrement plus positifs dans leur jugement sur le système de santé[48] et confiant dans la possibilité de choisir son médecin[49].

 

Les différences observées  selon le lieu d’habitation – sans être fortes - concernent le niveau des impôts et la médecine alternative (partie droite du tableau 11). Les urbains se déclarent davantage « prêts à payer des impôts plus élevés pour augmenter le niveau des soins médicaux offerts à l’ensemble de la population »[50]. Cette différence est probablement davantage liée au niveau des revenus, plus élevés dans les villes, qu’à une volonté de développement des politiques publiques de santé. Les urbains sont aussi moins séduits par les médecines alternatives que les ruraux. Ces derniers pourraient avoir conservé une plus forte confiance aux médecines populaires traditionnelles.

 

***

 

Après avoir montré que les données ISSP avaient de la solidité pour identifier les milieux urbains et les milieux ruraux, même s’il faudrait pouvoir mieux différentier les différents types d’urbain et de rural, nous avons découvert un paradoxe. Les différences sociodémographiques entre milieux urbains et ruraux étant ténues, on pouvait s’attendre à ne pas observer des différences de valeurs selon les territoires. Or ce n’est pas le cas. Des différences de sociabilité et de valeurs sont assez importantes alors que pourtant beaucoup de ruraux sont « rurbains » et ont de fréquents contacts avec la ville du fait de leur vie professionnelle « à la ville ». L’urbanité se traduit par une plus forte politisation et participation politique, une plus grande ouverture sur le monde, un libéralisme des mœurs plus important. Ces différences de valeurs, qui restent très sensibles dans certains domaines, ne peuvent s’expliquer par la composition sociodémographique des territoires. Il faut donc admettre que les modes de vie continuent d’être différents et que les sociétés urbaines et rurales gardent des spécificités. La vie professionnelle est pour beaucoup partagée entre urbains et ruraux, mais la vie sociale, culturelle et de loisirs l’est nettement moins et pourrait expliquer ces différences qui perdurent.

 

 

[1] Christophe Guilluy, La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires ? Flammarion, 2014.

[2] Jacques Lévy et Michel Lussault, « Périphérisation de l’urbain », EspacesTemps.net , (http://www.espacestemps.net/articles/peripherisation-de-lurbain/).

[3] Voir notamment le site de l’Observatoire des territoires.

[4] Selon une note récente de France Stratégie[4] citée par Daniel Behar, « Inégalités territoriales : aggravation ou changement de nature ? », 25 juillet 2016 (https://the conversation.com/fr), la France peut être découpée en deux grandes zones - la France du Nord et de l’Est (avec les régions Grand Est, Hauts de France, Normandie, Centre Val de Loire, Bourgogne Franche Comté) et la France du Sud et de l’Ouest (autour des régions Nouvelle Aquitaine, Auvergne Rhône Alpes, Bretagne, Corse, Occitanie, Pays de la Loire, PACA). La première serait plutôt en déclin économique, la seconde en croissance (apprécié par l’évolution du PIB par habitant).

[5] Fabien Escalona et Mathieu Vieira, « Les idéopôles, laboratoires de la recomposition de l’électorat socialiste », Fondation Jean Jaurès, 2012 ; « Pourquoi les idéopôles votent-ils encore à gauche ? », www.slate.fr, 2014.

[6] Galland Olivier, Lambert Yves, Les jeunes ruraux, L’Harmattan/INRA, 1993.

[7] Bozonnet Jean-Paul, « Jeunes ruraux : l’inversion des valeurs avec la ville ? », dans Galland Olivier, Roudet Bernard (direction), Une jeunesse différente ? Les valeurs des jeunes Français depuis 30 ans, La documentation française, 2012 (réédition 2014).

[8] Pour davantage d’informations sur la réalisation de l’enquête en France et sur les résultats annuels, voir www.issp-france.fr.

[9] L’enquête française est réalisée par envoi postal auprès d’un échantillon aléatoire tiré sur une liste presque exhaustive des ménages français. Actuellement nous faisons trois relances par courriers. Deux contacts téléphoniques (un au début, l’autre à la fin de l’opération) avec les ménages sélectionnés sont organisés pour inciter à répondre. Ce dispositif permet d’obtenir un taux de retour semblable à celui des enquêtes en face à face (entre 30 et 40 % selon les thématiques annuelles). Voir Pierre Bréchon, Annie-Claude Salomon. Une enquête postale efficace ? Les défis de l'ISSP en France. 8ème colloque francophone sur les sondages, Dijon, novembre 2014 (https://hal.archives-ouvertes.fr/halshs-01089408); La qualité des échantillons dans une enquête postale. L'ISSP en France de 1996 à nos jours. 7ème colloque francophone sur les sondages, Rennes, novembre 2012 (https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00806935).

[10] Antérieurement, de 1996 à 2004, la question était plus rudimentaire, en trois positions: « Vous diriez que vous vivez dans une zone : rurale, semi-rurale semi-urbaine, urbaine ».

[11] « Combien y-a-t-il d’habitants dans votre commune ou agglomération de résidence ?

                                               - agglomération parisienne.......................................................... 1

                                               - plus de 500 000 habitants......................................................... 2

                                               - entre 100 000 et 500 000 habitants......................................... 3

                                               - de 50 000 à 100 000 habitants.................................................. 4

                                               - de 20 000 à 50 000 habitants.................................................... 5

                                               - de 10 000 à 20 000 habitants.................................................... 6

                                               - de 2000 à 10 000 habitants....................................................... 7

                                               - moins de 2000 habitants............................................................ 8 ».

Cette question est ambigüe puisqu’elle ne fait pas la distinction entre taille de la commune et de l’agglomération et parce que les individus ne connaissent pas toujours la taille de leur commune ou de leur agglomération.

[12] Les communes rurales sont toutes celles qui ne sont pas englobées dans une unité urbaine, celle-ci étant définie par une population agglomérée (qui peut être pluri-communale) d’au moins 2000 habitants. Selon l’INSEE, un habitant sur cinq vit dans une commune rurale sous l’influence de la ville (d’après l’étude de la localisation des emplois). Hors de cette influence urbaine, la population des communes rurales est autour de 5 %. Chantal Brutel et David Levy, « Le nouveau zonage en aires urbaines de 2010. 95 % de la population vit sous l’influence des villes », INSEE Première n° 1374, octobre 2011 ; Jean-Michel Floch et David Levy, « Le nouveau zonage en aires urbaines de 2010, Poursuite de la périurbanisation et croissance des grandes aires urbaines », INSEE Première, n° 1375, octobre 2011.

[13] Le tableau 2 montre que le changement d’opérateur en 2011 se traduit dans les résultats : le pourcentage d’urbains augmente de près de 10 points au détriment du rural.

[14] Nous utilisons pour cette partie les données de 2014, les autres années auraient donné des résultats très semblables. A partir de là, les résultats affichés sont redressés sur le sexe, l’âge et les CSP pour corriger les biais d’échantillonnage.

[15] Seul le rural désertifié, éloigné des villes attractives, a une population très âgée (source ?).

[16] Les explications de la plus grande concentration de diplômés dans les villes sont plurielles. On peut au moins citer la proximité des lycées et des universités mais aussi la plus ou moins forte valorisation des études selon les espaces géographiques et les milieux sociaux. Donc les jeunes urbains font plus d’études et trouvent des emplois qualifiés dans les villes. Les jeunes ruraux diplômés tendent à aller dans les villes où sont davantage concentrés les emplois de cadres supérieurs (voir Bozonnet Jean-Paul, « Jeunes ruraux : l’inversion des valeurs avec la ville ? », op.cit.).

[17] L’une demande si les gens sont corrects ou essayent de profiter de vous (4 modalités), l’autre mesure si, d’après l’enquêté, on peut faire confiance aux gens ou si on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres (4 modalités). L’échelle va de 2 à 8. La confiance forte va de 2 à 4, la confiance faible de 6 à 8.

[18] Inglehart Ronald, Culture Shift in Advanced Industrial Society, Princeton University Press, 1990. L’Italie et la France sont des pays où la confiance à autrui a toujours été faible, contrairement aux pays scandinaves.

[19] Pour chaque type d’organisation, on doit déclarer si on est membre actif, inactif, ancien membre, ou si on n’a jamais adhéré. L’échelle globale va de 5 à 20. La participation élevée correspond aux notes 5 à 14, la participation faible aux scores 18 à 20).

[20] Si on veut voir – sur ce tableau 5 - une très légère relation avec l’appartenance territoriale, il semblerait que les villes moyennes et petites soient celles où on se ferait le moins confiance et la participation y serait aussi un peu plus limitée.

[21] Les historiens et sociologues ont souvent mis en doute ces images, montrant notamment la grande pluralité de religiosité dans les zones rurales. Boulard Fernand, Rémy Jean, Pratique religieuse urbaine et régions culturelles, Economie et Humanisme, éditions ouvrières, 1968.

[22] Il y aurait aussi un surcroit de pratiquants à la périphérie des villes et dans les fermes isolées alors que les sans religion seraient surreprésentés dans les villages. Les logiques sociologiques liées à ces relations ne sont pas évidentes.

 

[23] Ce degré d’utilisation des médias « pour s’informer sur l’actualité et la vie politique » est mesuré avec une échelle temporelle (plusieurs fois par jour, une fois par jour, 5-6 fois par semaine, 3-4 fois par semaine, 1-2 fois par semaine, moins d’une fois par semaine) pour quatre supports : télévision, journaux, radios et internet. L’échelle construite va de 4 à 28.

[24] L’indice de politisation comporte trois questions : s’intéresser à la politique (très, assez, peu, pas du tout), parler politique avec ses amis (souvent, parfois, rarement, jamais), essayer de persuader ses amis sur une question politique à laquelle on tient (souvent, parfois, rarement, jamais). Aggloméré, l’indice va de 3 à 12.

[25] Ce n’est guère étonnant puisque la politisation est fortement liée avec la fréquence d’exposition aux nouvelles politiques préalablement prise en compte (V=0.37).

[26] Chacun est invité à définir ce qu’est un bon citoyen.  Pour cela il doit déclarer, pour 9 types d’attitudes, si elles ne sont pas du tout ou très importantes pour définir un bon citoyen, avec une échelle allant de 1 à 7. Les attitudes prises en compte paraissent assez composites : toujours voter aux élections, ne pas essayer de frauder le fisc, toujours obéir aux lois et aux règles, suivre de près les actions du gouvernement, être actif dans les associations sociales ou politiques, essayer de comprendre les raisonnements des gens qui ont d’autres opinions, choisir certains produits pour des raisons politiques, éthiques ou environnementales même s’ils coûtent un peu plus cher,  aider en France les gens moins bien lotis, aider ces mêmes catégories ailleurs dans le monde. L’échelle va de 9 à 63. Malgré la diversité des indicateurs, il y une cohérence assez forte de cette échelle (alpha à 0.73). Plus on a un score élevé, plus  on est un adepte d’une citoyenneté multi-facettes, plus on valorise une citoyenneté exigeante en tous domaines.

[27] Une analyse factorielle entre les neuf indicateurs de citoyenneté fait apparaître un premier facteur (expliquant 33 % de la variance) sur lequel tous les indicateurs sont cohérents et se renforcent. Mais un second facteur (17 % de la variance) oppose les quatre premiers items (toujours voter aux élections, ne pas essayer de frauder le fisc, toujours obéir aux lois et aux règles, suivre de près les actions du gouvernement) aux 5 derniers (être actif dans les associations sociales ou politiques, essayer de comprendre les raisonnements des gens qui ont d’autres opinions, choisir certains produits pour des raisons politiques, éthiques ou environnementales même s’ils coûtent un peu plus cher,  aider en France les gens moins bien lotis, aider ces mêmes catégories ailleurs dans le monde). On distingue ainsi une citoyenneté de conformité et une citoyenneté plus critique et engagée.

[28] « Certaines personnes estiment que pour être vraiment français, il est important de posséder certaines des caractéristiques suivantes. Pour d’autres, cela n’est pas important. A votre avis, pour être vraiment français, est-il important : d’être né en France, d’avoir la nationalité française, d’avoir vécu la plus grande partie de sa vie en France, d’être capable de parler la langue, d’être catholique, de respecter les lois et les institutions françaises, de se sentir français, d’avoir des origines françaises ». Pour chaque caractéristique, l’enquêté peut choisir entre quatre modalités, allant de très à pas du tout important. Une échelle d’attitude est construite en additionnant les scores aux huit indicateurs (alpha=0.78). L’échelle va donc de 8 à 32. Plus on a un score faible, plus on valorise l’identité française. Cette question, qui existait déjà dans l’ISSP en 2003, a été analysée dans Pierre Bréchon, « Le « vrai » français », Futuribles n° 319, mai 2006, p. 43-51 et dans « Des électeurs de droite qui se radicalisent. Le nationalisme identitaire ne gagne pas du terrain en France. C’est uniquement parmi les électeurs de droite qu’il se répand, comme le montre une vaste enquête d’opinion », Le Monde, 8 avril 2015. En fait il y a une légère hausse du nationalisme identitaire mais qui est uniquement due à une progression parmi les personnes orientées à droite.

[29] L’échelle est construite à partir de sept affirmations : « Le pays doit prendre des mesures plus sévères pour renvoyer les immigrés clandestins », « Les immigrés font augmenter le taux de criminalité », « Le nombre d’immigrés venant dans le pays devrait être réduit », « Les immigrés prennent le travail des gens nés dans le pays », « Les immigrés améliorent la société en y introduisant nouvelles idées et cultures », « Les immigrés en situation régulière, mais qui n’ont pas la nationalité du pays, doivent avoir les mêmes droits que les nationaux », « Les immigrés sont en général une bonne chose pour l’économie » (alpha=0.86). Chaque indicateur ayant 5 modalités de réponse, l’échelle va de 7 à 35. Les positions défavorables aux immigrés sont assez différentes selon les indicateurs pris en compte.

[30] L’échelle est bâtie sur trois affirmations : « La France devrait limiter l’importation de produits étrangers afin de protéger son économie nationale », « La France doit défendre ses propres intérêts, même si cela engendre des conflits avec d’autres nations », « Les grands groupes internationaux  font de plus en plus de tort aux entreprises locales en France » (alpha=0.58). Chaque item ayant 5 modalités (de tout à fait à pas du tout d’accord), l’échelle va de 3 (complètement défavorable) à 15 (totalement favorable).

[31] Avec cinq modalités, allant de « Elle en bénéficie beaucoup »  à « Elle n’en bénéficie pas du tout ».

[32] A l’affirmation « La France devrait suivre les décisions de l’Union européenne, même lorsqu’elle n’est pas d’accord avec ses décisions », les enquêtés peuvent répondre selon cinq modalités (de tout à fait à pas du tout d’accord).

[33] Cinq possibilités de réponse, selon que l’on estime que  l’Union européenne devrait avoir beaucoup plus ou beaucoup de pouvoir que les gouvernements nationaux.

[34] Voter pour ou contre le maintien.

[35] A noter cependant que le PACS semble s’être développé de manière assez homogène sur le territoire, du moins selon le critère ici adopté, qui peut masquer des différences régionales.

[36] L’indice est construit à partir de trois questions enregistrant (toujours en cinq modalités) les accords et désaccords avec les affirmations : « Les personnes mariées sont en général plus heureuses que les personnes non mariées », « Les gens qui veulent des enfants devraient se marier », « Il n’y a pas de problème pour un couple à vivre ensemble sans avoir l’intention de se marier » (alpha=0.65). L’échelle va de 3 à 15. Selon cet indice, le mariage ne conserve pas beaucoup de très chauds partenaires.

[37] Notons aussi que la famille monoparentale (« Un seul parent peut élever un enfant aussi bien que les deux parents ensemble ») est légèrement plus souvent acceptée par les résidents des grandes villes et un peu plus souvent rejetée par les personnes vivant dans une maison rurale isolée.

[38] Un indice est construit avec deux question à cinq modalités : « Un couple homosexuel féminin peut élever un enfant aussi bien qu’un couple hétérosexuel » et « Un couple homosexuel masculin peut élever un enfant aussi bien qu’un couple hétérosexuel » (V=0.87). L’échelle va de 2 à 10. Les Français sont en fait partagés sur la question.

[39] Un indice est là encore construit avec deux affirmations : « Le mari et la femme doivent contribuer l’un et l’autre aux revenus du ménage » et « Le rôle d’un homme, c’est de gagner l’argent du ménage ; le rôle d’une femme, c’est de s’occuper de la maison et de la famille » (V=0.27). L’échelle va de 2 à 10. La volonté de rôles égalitaires est très dominante.

[40] Cinq indicateurs fortement liés entre eux (alpha=0.74) y concourent (chacun avec 5 modalités) : « Une mère qui travaille peut avoir avec ses enfants des relations aussi chaleureuses et sécurisantes qu’une mère qui ne travaille pas », « Un enfant qui n’a pas encore l’âge d’aller à l’école a des chances de souffrir si sa mère travaille », « Tout bien pesé, quand la femme travaille à plein temps, la vie de la famille en souffre », « Avoir un travail c’est bien, mais ce que la plupart des femmes veulent vraiment c’est un foyer et un enfant », « Etre femme au foyer donne autant de satisfactions qu’avoir un emploi rémunéré ». L’échelle va de 5 à 25.

[41] Mesuré par l’IMC (indice de masse corporelle), calculé en divisant le poids (en kilos) par le carré de la taille (en mètre). La tendance au surpoids concerne toutes les personnes ayant un IMC supérieur à 25, soit 42 % de la population française d’après l’enquête, 47 % d’après une enquête INSERM de 2012. L’IMC croit avec l’âge, ce qui veut dire que la tendance évoquée au tableau 11 peut être un simple effet d’âge.

[42] Déclarer oui à la question : « Avez-vous une maladie de longue durée, un problème de santé chronique ou un handicap ? ». La très légère différence observée au tableau 11 peut aussi être un effet d’âge.

[43] Un indice a été construit avec six items très corrélés : « Au cours des quatre dernières semaines, combien de fois avez-vous eu des difficultés au travail ou à la maison à cause de problèmes de santé ? », « des maux ou des douleurs physiques ? », « vous êtes-vous senti malheureux et déprimé ? », « avez-vous perdu confiance en vous ? », « avez-vous eu l’impression que vous ne pourriez pas surmonter vos problèmes ? » « avez-vous le sentiment que vos problèmes de santé ont limité vos activités habituelles avec votre famille ou vos amis ? » avec cinq niveaux de fréquence allant de jamais à très souvent.

[44] Le questionnaire distingue les personnes n’ayant jamais fumé, celles ayant arrêté, puis 5 catégories de fumeurs selon le nombre de cigarettes journalières (13 % de la population jusqu’à 10 cigarettes, 11 % au-delà).

[45] Mesuré par le pourcentage de personnes qui déclarent boire au moins quatre boissons alcoolisées la même journée plusieurs fois par mois.

[46] On mesure la fréquence d’ « une activité physique d’au moins 20 minutes, qui vous fait transpirer, ou respirer de façon plus rapide que d’habitude ».

[47] « Combien de fois mangez-vous des fruits et légumes ? », cinq fréquences de jamais à tous les jours.

[48] Echelle de satisfaction, avec sept niveaux allant de tout à fait satisfait à tout à fait insatisfait. On retient ici les  deux premiers niveaux : « tout à fait et très satisfait ».

[49] « Si vous tombiez sérieusement malade, pensez-vous que vous obtiendriez un traitement du médecin de votre choix », réponses « il est certain ou il est probable que je l’aurais ».

[50] Avec cinq modalités de réponses, de tout à fait prêt à vraiment pas prêt.


 [u1]Ajouter à ce tableau le niveau de l'abstention (vote_le) qui devrait être plus fort en ville.

 [u2]On devrait pouvoir calculer un taux de travail féminin pour chaque zone. Celui-ci est-il considéré plus positivement lorsque les femmes travaillent ou pas?

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Globalisation de la ville, localisme des pratiques

Guy BURGEL

​professeur à l’Université Paris Nanterre

 

 

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Au cours du dernier demi-siècle, nous avons connu la plus grande révolution urbaine de l’histoire de l’humanité. De 800 millions de citadins dans les années cinquante du XXe siècle dans un monde habité qui ne dépassait guère les 2 milliards d’individus, la population des villes passe à 3 milliards en 2000, la moitié du peuplement de la planète, à plus de 6 milliards annoncés en 2030-2040 sur un total de 8 à 9 milliards d’humains. Cette croissance dans la croissance fut largement ignorée des meilleurs penseurs (cf. René Dumont, L’utopie ou la mort, Paris, Seuil, 1973, 192 p.). qui étaient angoissés par la crise d’adaptation de vieilles civilisations agraires incapables de faire face à la famine, alors que la crise de la ville devait se révéler bien plus inquiétante.

 

Le basculement des années quatre-vingt s’ajoute à ce bouleversement, dans une conception de l’histoire faite plus de concomitances que de causalités.  1989 avec la chute du mur de Berlin annonce la fin des blocs et de la tripartition du monde de la Conférence de Bandung de 1955.

Et la parution  en 1991 de la Global City de la sociologue américaine Saskia Sassen (Princeton, Princeton University Press, 396 p.) théorise la mondialisation de l’économie et la métropolisation de la gouvernance des entreprises. Leurs logiques généralisent et banalisent les processus déjà mis en lumière : l’économie-monde de l’historien Fernand Braudel (La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949, 1160 p.), les nébuleuses urbaines métropolitaines du géographe franco-américain Jean Gottmann (Megalopolis, the urbanized northeastern Seabord of the United States, New York, A twentieth Century Found Study, 1961, 810 p.), l’urbanisation généralisée de l’architecte visionnaire grec Constantin Doxiadis (Ecumenopolis, Tomorrrow’City, 1968).

 

Le mouvement des idées conforte la conviction de l’uniformisation économique, technologique, sociale et spatiale du monde, assortie de similitudes matérielles, que renforce dans toutes les grandes villes du monde la présence de réalisations architecturales spectaculaires, mais assez identiques, dues aux mêmes signatures internationales starisées: terminaux aéroportuaires, grands hôtels, immeubles de bureaux, musées ou stades. La banalisation des lieux devient alors le pendant de la fin de l’histoire (Francis Fukuyama, The end of History and the last Man, Free Press, 1992, 418 p.). Est-ce pourtant aussi assuré ? Mystification des représentations ou réalité des matérialités urbaines?

 

Vers une unification de la ville

Ce qui justifie d’abord l’idée d’un rapprochement des villes, c’est l’universalité des défis qu’elles affrontent. Ils se ramènent pratiquement toujours à quatre enjeux vertueux : l’efficacité économique, l’équité sociale, l’amélioration de la vie quotidienne, le respect de l’environnement. Ils ne vont pas d’ailleurs sans contradicteurs. La décroissance a aussi ses adeptes, même si l’on ne voit pas très bien comment enthousiasmer avec elle les pauvres des pays du Sud, qui s’impatientent aux portes du développement, ni financer partout la redistribution nécessaire des bénéfices de l’accumulation, et la poursuite heureuse du progrès culturel et scientifique.

 

L’équité sociale – à distinguer de l’égalitarisme – apparaît plus que jamais indispensable dans une époque, qui a vu croître de façon dramatique les inégalités de toutes sortes (cf. Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013, 976 p.). Celles qui touchent à l’école, et aux chances données à chacun, notamment dans les nouvelles générations, de valoriser toutes ses potentialités, sont plus encore insupportables que celles qui affectent les revenus ou les patrimoines. Elles engagent l’équilibre mêmes des sociétés urbaines.

 

Si efficacité, matérielle comme immatérielle, et équité sont les premières priorités de la civilisation urbaine contemporaine, où notamment la réussite de l’école est un moyen essentiel, l’amélioration des aménités de la ville est ressentie comme une nécessité du quotidien pour donner un sens immédiat aux stratégies d’avenir. Le logement, la mobilité, les loisirs, culturels ou sportifs, en sont l’expression universelle. Là encore, les détracteurs ne manquent pas, entre ceux qui préconisent, un retour généralisé à la campagne, une « désurbanisation » pour faire pièce aux concentrations urbaines, la slowcity, pour rompre le cercle vicieux d’investissements coûteux et d’une congestion incessante des circulations, ou combattent toute forme de mondialisation, rimant à leurs yeux avec mercantilisation (jeux Olympiques, Expositions universelles).

 

Dernier enjeu commun, le développement durable apparaît plus consensuel. Pourtant, au-delà des « climato-sceptiques », la prise en considération des exigences de la lutte contre le réchauffement climatique peut opposer des tenants de positions idéologiques dures, faisant, par exemple, de la réduction immédiate de la circulation automobile dans les villes une mesure phare, et les partisans d’une ligne plus politique et historique, inscrivant les équilibres environnementaux dans une perspective de longue durée, où sont sollicitées les adaptations et les résiliences constantes des sociétés urbaines.

 

Ces objectifs répandus universellement sont favorisés par la reconnaissance, plus ou moins théorique, de la nécessité de changements de méthodes dans les problématiques de l’urbanisme et de l’aménagement. Le premier est l’affirmation, plus souvent que l’application, d’une stratégie globale pour unir logiquement et chronologiquement les grands enjeux de la ville. Elle remplace, au moins dans le discours des acteurs urbains, des visions sectorisées (le logement, les transports, la culture) ou localisées (l’urbanisme de projets). Même si dans les faits, on le verra avec l’évocation du Grand Paris, cette transformation a du mal à se mettre en place, c’est une révolution des comportements prometteuse à terme.

 

Elle s’accompagne de modifications assez générales dans le positionnement des acteurs de la ville. Un peu partout, la défiance devant la réussite de seules politiques institutionnelles venues d’en haut (top down) fait la place à la participation directe des représentants de la société civile dans des projets plus associatifs des populations (bottom up). Alibi ou réalité, il y a là encore une transformation incontestable et générale des pratiques.

 

Moins visible, mais plus profonde sans doute, s’y ajoute le renversement des rapports entre les territoires et les projets. C’est le résultat à la fois de la recherche d’une stratégie globale et de la fluidité des frontières spatiales, notamment entre ville et campagne, et de l’absence de légitimité des limites administratives correspondantes. Pour caricaturer le propos, au lieu d’avoir une autorité compétente qui élabore un schéma d’aménagement (SDAU) dans un périmètre légal reconnu (municipalité, intercommunalité, région), c’est la nature du projet, par définition variable, qui détermine l’étendue de l’espace d’application, dont la gestion démocratique peut entraîner la création d’une nouvelle institution élective, si aucune des administrations existantes ne correspond au nouveau dessein. C’est ce que j’ai appelé un « territoire institutionnel de projet ».

 

La redécouverte de l’esprit des lieux

Pourquoi ces convergences manifestes dans le destin des villes, notamment des plus grandes, se retrouvent-elles plus difficilement dans leur matérialité et la réussite inégale des politiques urbaines qui y sont suivies ? Dans le courant unificateur de la mondialisation, on avait omis que les villes sont d’abord des constructions sociales, qui s’inscrivent dans des temps et des espaces différenciés. L’oubli des spécificités de ce patrimoine génétique peut être catastrophique aussi bien pour la lecture du récit urbain, que pour l’écriture politique des suites à lui donner. Les tribulations du Grand Paris depuis 2007, quand le président Sarkozy décida d’inscrire un nouvel épisode à cette histoire déjà longue, en fournit une illustration proche et dramatique.

 

L’héritage chromosomique de la capitale française peut se résumer en deux caractéristiques essentielles (cf. Guy Burgel, « Paris : patrimoine génétique d’une capitale », in L’Atlas des villes, Le Monde-La Vie, octobre 2013, pp. 34-35). Contrairement à beaucoup de « villes globales », qui sont des régions métropolitaines polycentriques (New York ou Tokyo), Paris, au sens large du terme, reste une agglomération, dont les anneaux de croissance emboîtés se sont développés au gré de la dilatation d’une monocentralité initiale : enceinte de Philippe Auguste au XIIIe siècle, des Fermiers Généraux au XVIIIe, de Thiers au XIXe (notre actuel Boulevard périphérique), jusqu’aux villes nouvelles au XXe siècle. Cette permanence de dessin et de destin est largement due à la forte présence du pouvoir politique, qui, de dynasties royales et impériales aux Républiques successives, ont imposé leurs rythmes et leurs projets. Paris est largement une capitale d’Etat, de la res publica, plus qu’une cité de la bourgeoisie commerçante ou industrielle.

 

Quand l’histoire politique entre en résonance avec cette « mythologie », la ville trouve un chemin durable dans ses destinées matérielles, paysagères, et même socio-économiques, quelles que soient les incertitudes momentanées et les luttes idéologiques et humaines qu’il est toujours nécessaire de conduire. C’est le cas au milieu du XIXe siècle avec Haussmann, qui s’appuie sur le pouvoir de Napoléon III, pour adapter Paris à l’âge industriel et bourgeois, en transformant d’abord ses quartiers centraux, et en étendant le pouvoir municipal, par l’annexion des communes de proche banlieue (1860).

 

Pendant le siècle et demi qui a suivi, il n’est pas exagéré de dire que l’histoire parisienne a bégayé, suivant en cela les analyses de Gilles Deleuze : « les bifurcations dans l’espace, elles dépendent de quelque chose de plus profond, c’est les bifurcations du temps » (« Vérité et temps », cours du 10 janvier 1984, Université de Vincennes, rappelé par Vincent Lemire, Jérusalem 1900, La ville sainte à l’âge des possibles, Paris, Armand Colin, 2013, 300 p.). Même Paul Delouvrier, fin stratège, qui pouvait compter sur l’appui du général de Gaulle, n’a pas réussi dans son Schéma de 1965, à s’affranchir du maléfice : en choisissant pour des raisons politiques des villes nouvelles périphériques contre le renouvellement de la banlieue industrielle et ouvrière, jugée trop révolutionnaire, il abandonne une partie du génome parisien, et laisse en prime les problèmes contemporains des « quartiers », non résolus à ce jour.

 

Depuis, l’histoire de l’urbanisme parisien n’a fait qu’aller de balbutiements en dysharmonies. Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Christian Blanc, pourtant investi de toutes les onctions du pouvoir central (il est Secrétaire d’Etat chargé du développement de la région capitale), choisit aussi le parti de créations périphériques ex nihilo, des « clusters » de haute technologie,

chargés de booster la compétitivité, et reliés entre eux par une ligne de métro automatique souterraine à grande vitesse (le « grand huit »). C’était curieusement, pour sauver la ville, la contourner, et lui tourner le dos (Christian Blanc, Paris, ville-monde, Paris, ed. Odile Jacob, 2015, 384 p.). Le projet fit long feu et sombra dans le scandale politique assez minable.

 

Quand par la suite, les élus locaux de toutes tendances reprennent la main pour jouer enfin la seule partition territoriale conforme au génie parisien, l’agglomération centrale dense, c’est pour retomber dans les errements habituels des divisions et des petits calculs politiciens sans avenir. La loi du 1er janvier 2016 sur la Métropole-capitale peut en apparaître la quintessence : un petit « Grand Paris », limité, contre toute évidence des continuités urbaines, aux quatre départements intérieurs de l’Ile-de-France, découpage en 12 « territoires », qui enlève toute légitimité à un projet stratégique métropolitain unique. Plombé par les défaites électorales imprévues, municipales de 2014, sauf à Paris, régionales de 2015, le Grand Paris, coincé entre l’Hôtel de Ville et la Région, est le triomphe des barons, pas de la démocratie urbaine. Une belle idée mort-née, qu’il faudra un jour ressusciter.

 

Mondialisation n’est pas uniformisation

Que retenir de ces analyses plus variées que ne pouvaient le laisser entendre l’ubiquité de la révolution urbaine et la banalisation apparente des genres de vie et des consommations. Non seulement, ce n’est pas la fin des lieux, mais leur retour, pour la compréhension des villes, des identités urbaines, et l’action politique indispensable à  leur avenir et à leur survie sociale. La leçon est que si la globalisation des échanges, l’unification des cultures, malgré la montée des nationalismes et des intégrismes religieux, la financiarisation croissante de l’économie, ne font guère de doute, on ne peut en tirer, ni une impuissance structurelle des politiques urbaines, ni a fortiori leur caractère univoque. Plus que jamais, l’histoire est ouverte aux initiatives et aux incertitudes des sociétés, mais aussi au poids des patrimoines matériels et des héritages culturels de chaque ville. De quoi stimuler les imaginations des chercheurs et les inventivités des citoyens.

 

Orientation bibliographique

Outre les références citées dans le texte, on pourra se reporter utilement aux ouvrages suivants :

Guy Burgel, Pour la ville, Paris, éditions Créaphis, 2012, 144 p.

Guy Burgel, La ville contemporaine après 1945, tome 6 de l’Histoire de l’Europe urbaine (sous la direction de Jean-Luc Pinol), Paris, Points Seuil, 2012, 434p.

Guy Burgel, Géographie urbaine (en collaboration avec Alexandre Grondeau), Paris, Hachette éducation, 2015, 288 p.

Guy Burgel (sous la direction de), Essais critiques sur la ville, Gollion, Infolio, 2015, 528 p.

Guy Burgel, Questions urbaines, La Tour d’Aigues, éditions de l’aube, 2017, 138 p.

 

 

 

 

 

Le défi urbain chinois

Professeur Claude Chancel

 

 

 

Voir la conférence

La Chine est un empire qui est aussi un vieux pays rural, mais dont une de ses composantes essentielles ont été ses capitale historiques : Luoyang, Keifeng, Chang’an, devenue Xi’an, Hangzhou, « la plus belle ville du monde » selon Marco Polo et où s’est tenu le G20 de 2016, Nankin et Pékin… Justement, cette « Capitale du nord » comme son nom l’indique, ville du pouvoir par excellence, est le centre politique et culturel absolu de la Chine. Nous pouvons regrouper nos observations autour de trois rubriques :

I -- De l’Empire  au management territorial

II – Métropoles chinoise

III – L’Empire mondialisé

 

I – De la Chine impériale au management territorial

1 -- Le centre-ville de Pékin, son centre historique, a été conçu selon les règles de la géomancie, le fameux fengshui qui convient aux empereurs, avec cinq orients : le nord est menaçant, car c’est de là que provient l’ennemi nomade et barbare, ainsi que le froid sibérien. Le sud est chaud et avenant, l’est procure de l’énergie, tandis que l’ouest est apaisant. Le centre est le cœur de ville où se croisent, au niveau de la porte Tiannamem, une artère nord-sud de huit km et l’avenue Changan (40 km), la plus longue avenue du monde, construite sous Mao Zedong.

            Si aucune grande voie d’eau ne parcourt la ville,  en revanche, au sud, le temple du ciel est fort symbolique, ce qui est essentiel dans une civilisation du signe : sa base carrée fait référence à la terre, sa partie haute mène au ciel. Jadis, l’empereur y priait et jeunait. Le mandat du ciel lui demande d’assurer la paix et la prospérité sans lesquels, dans le chaos, la révolte de la population peut renverser puis remplacer une dynastie.

            Autour de la Cité interdite, aucune construction ne peut s’élever au-dessus des monuments impériaux. Car il s’agit d’une société très hiérarchisée, impériale, où chacun doit tenir sa place. Depuis Les travaux de mao, puis du temps des réformes, la ville s’est étendue d’un océan d’immeubles cerclés de cinq boulevards périphériques, l’enjeu étant la circulation routière pour relier la ville et ses banlieues.

 

2 – En fait, le défi urbain chinois se confronte à toute l’histoire de la Chine contemporaine :

La Chine fait date (Chancel, 2017) :

1921 : création à Shanghai du Parti Communiste Chinois

1927 : création de l’APL  (Armée Populaire de Libération). « Le pouvoir est au bout du fusil »

1949 : fondation de la République Populaire de Chine

1958 : création du hukou, sorte de passeport intérieur qui attache à son lieu de naissance

1979 : politique de l’enfant unique ou de la « fenêtre démographique »

1989 : répression de la place Tiananmen

2008 : Jeux Olympiques de Pékin

2000 : “go west policy”

2010 : Exposition Universelle de Shanghai « best city, better life »

2012 : pour la première fois, la Chine compte plus de citadins que de ruraux

2013 : une loi rappelle les enfants à leurs obligation filiales

2014 : dans le PIB chinois, les services l’emportent sur l’industrie

2015 : inflexion de la politique démographique chinoise

2017 : la chine au défi de la réforme : 19ème congrès du PCC.

 

On ne peut guère dissocier la politique économique et la politique démographique. En 2010, la Chine comprenait 19% de la population mondiale, mais disposait de 22 % de la population en âge de travailler, ce qui explique l’un des avantages comparatifs de l’économie chinoise pendant ses glorieuses années économiques. Vieux pays rural, le pays va puiser dans ses campagnes les millions de mingong, ouvriers paysans qui lui sont nécessaires dans ses ateliers (« petites mains asiatiques ») et dans  le BTP.

 

3 – Depuis 1978, le schéma des trois Chine s’est renforcé, avec une chine utile et maritime articulée autour des ZES et des métropoles mais saturée et chère, une Chine intérieure, « poumon de la Chine » du temps de Mao, une sorte de Ruhr, cœur du complexe militaro- industriel et les provinces périphériques, essentiellement, le Xinjiang « Nouvelle frontière » et le Tibet « Trésor de l’ouest », riches en ressources multiples et qui donnent au pays toute sa profondeur stratégique. Afin de diffuser la croissance et la prospérité sur l’ensemble du territoire national, cinq gigantesques travaux ont été réalisés :

1 – Le barrage des Trois Gorges, achevé en 20O6 (hydroélectricité, voie d’eau intérieure de Shanghai à Chongqing, conduite des eaux du sud vers le nord) mais à un prix écologique fort discuté.

2 – La politique « go west» à partir des années 2 000, destinée à relancer Wuhan, Xi’an, Chengdu, Chongqing, à la main d’œuvre abondante et moins chère.

3 – la construction, à partir de 2007, du plus grand réseau de TGV du monde destiné à relier entre elles toutes les villes importantes de Chine, devenue un empire du rail réseau de 20 000 km !)

4 – la désignation, en 2010, de 12 grandes agglomérations de Chine (Thierry Sanjuan, 2015)

5 – Le concept OBOR (One Belt, One Road), de nouvelle route de la soie, définie par le président Xi Jinping en 2013 à Astana (Kazakhstan) et à Jakarta (Indonésie)

 

 Le troisième plus vaste pays du monde est ainsi maillé, autour de « hubs », puissantes plates-formes multimodales. « Le réseau des réseaux ne se contente pas de rapprocher, il est source de créativité et de distinctions nouvelles » (Albert Bressand et Catherine  Distler, 1985)

 

II – Métropoles chinoises

1 -- Cette Chine, longtemps sous urbanisée, mais devenue récemment urbaine, regorge d’immenses cités. Elle ne comptait que 9 villes de plus de un million d’habitants en 1957. Elle devrait en compter 143 en 2025 ! Mao  Zedong a gagné le pouvoir en « encerclant les villes par les campagnes ». En 1956 est créé le hukou, qui lie chaque Chinois à son lieu de naissance, ce qui prive le migrant de l’intérieur du même droit dont disposent pourtant ses compatriotes métropolitains, en particulier dans les domaines essentiels du logement, de la santé et de la scolarisation des enfants. En dépit de la question désormais posée, ce passeport intérieur n’est toujours pas supprimé, tandis que l’immobilier est un facteur d’inégalité. La Chine a désormais un coefficient de Gini, significatif de l’écart qui sépare les pauvres des riches supérieurs à celui des Etats-Unis !

 

             Le réseau des métropoles chinoises s’est enrichi et diversifié. Au sud d’abord, des villes comme Nanning et, surtout Kunming, bénéficient des ambitions chinoises en direction des pays de l’Asie du sud-est  (accord de libre échange  Chine ASEAN de 2010) et accèdent au rang de plates-formes multimodales (autoroutes, voies ferroviaires, aéroports tournés vers les pays malais et indochinois).

 

            Au sud est du pays, c’est évidemment Canton, « l’usine de la Chine », « l’atelier du monde » qui polarise depuis longtemps l’intense activité industrielle et commerciale du pays. La ville historique, construite sur le mode traditionnel chinois (quadrillage de rues et de canaux), porte du pays sur l’extérieur (Chancel, 1996) descend vers la mer. Le delta de la rivière des Perles se présente comme une nébuleuse d’où émergent des villes spécialisées dans un type de production, comme Foshan, Dongguan ou Shenzhen (quelque peu à la façon des districts industriels italiens !). Le delta et sa campagne, densément peuplés, espace agricole complètement transformé (du riz aux volailles), est devenu « rurbain », avec des gros bourg, devenus de petites villes.  Il s’agit, de façon typiquement asiatique de desakota, mot d’origine indonésienne, de desa (rural) et de kota (urbain).

 

            C’est à Canton qu’a lieu, deux fois par an, la fameuse foire commerciale devenue la plus importante du monde et c’est à Zhuhai, tout proche que se déroule un important salon aéronautique international. Las Cantonais, très attachés, comme tous les Chinois au pays natal, sont des négociants très doués, des travailleurs acharnés. Quittant leurs collines pauvres, ils constituent une bonne partie de la diaspora et ont fait connaître leur cuisine dans le monde entier. Les Cantonais sont aussi des méridionaux, frondeurs, turbulents, voire rebelles  (proclamation de la République chinoise en 1911), mais c’est ici que le petit timonier Deng Xiaoping a expérimenté « l’économie socialiste de marché » !

 

            Shenzhen, précisément, village chinois de 60 000 habitants encore en 1980, a été la première Zone Economique Spéciale créée par Deng Xiaoping. Jumelée avec département de la Vienne par René Monory (Futuroscope), Shenzhen est devenue, avec plus de 15 millions d’habitants, la quatrième agglomération chinoise, caractérisée par de vastes avenues, d’imposants immeubles et une prolifération d’ateliers de toutes sortes et la ville. La ville nouvelle abrite des entreprises géantes comme  Huawei, ZTE, BYD…

 

            2 -- Au cœur de la Chine, Chengdu, au Sichuan, où tout pousse (riche pharmacopée) et qui a vu naître le billet de banque est, de nos jours, une capitale économique de premier ordre, où investissent de très grandes multinationales étrangères, dont de grands groupes français.

            De cette province, la ville de Chongqing a été détachée en 1997 pour devenir la quatrième ville-province de Chine, après Pékin, Tianjin et Shanghai. En dépit des 35 millions d’habitants de son territoire, elle n’est sans doute pas la plus grande ville du monde, car les statistiques chinoises incluent dans les limites urbaines les campagnes environnantes. A 1500 km de Shanghai, à la confluence du Yangsé et de son affluent, le Jialing,  Chongqing cst une ville- montagne, une ville de brouillard, un « four » de la Chine, tant il fait très chaud l’été.

 Cependant, des centaines de milliers de paysans y affluent chaque année, pauvres ou expropriés. Elle est la ville des mingong par excellence, dont certains sont reconnaissables, près de la gare centrale, à leur bangbang, leur bâton, avec lequel ils transportent de tout ! Le fort développement de l’agglomération est soutenu par Pékin (fort enjeu politique du grand ouest) et il s’exprime par la puissance de nouvelles infrastructures de transport ainsi que par la construction de nouveaux central business districts. L’agglomération, immense chantier de centres futuristes et de bâtiments d’habitation monotones présente un espace municipal en schéma « un cercle, deux ailes », c’est-à-dire comprenant un espace central et deux prolongements au nord-est et au sud-est. L’ancienne capitale de la Chine pendant la guerre sino-japonaise           se rêve en capitale high tech et verte, quelque peu rivale de Shanghai vers où naviguent les bateaux de marchandise qui partent de son port fluvial…

 

            3 -- Presque au milieu de sa façade maritime (18 000km), Shanghai plus de 22 millions d’habitants) est la métropole économique de la Chine contemporaine. Presque tout le monde peut reconnaître le centre historique du temps de la Chine humiliée du XIXème siècle, sa nouvelle skyline, son Maglev (train allemand pouvant atteindre 430km/h reliant son nouvel aéroport de Pudong construit par l’architecte français Paul Andreu) et ses océans d’immeubles de banlieue de trente étages qui s’étendent à l’infini… C’est là que se situe le New York du XXIème siècle. Shanghai est, en face de Ningbo (le premier), le second port maritime du monde et est dotée, depuis 1990, comme Shenzhen, d’une Bouse des valeurs, Elle abrite une multitude de sièges sociaux de firmes multinationales et des universités renommées. Autour d’elle, Suzhou, une capitale du tourisme chinois, Hangzhou, la ville d’Alibaba et Nankin « la capitale du sud ».

           

            La plus occidentale des villes chinoises (200 000 étrangers, dont 30 000 Français) n’est cependant pas épargnées par les intempéries (typhon) et la pollution. Mais cette ville « au bord de la me » n’est cependant qu’à quelques mètres d’altitude et la subsidence des lourds gratte-ciel associée à une éventuelle montée des eaux, ne lui garantit pas d’être toujours au sec… Les shanghaiens sont d’excellents commerçants, dans une métropole cosmopolite, nostalgique et pragmatique. Ils sont des stratèges même, fort intéressés par le chiffre d’affaires. Les cours d’anglais sont bondés et les Shanghaiennes, qui se disent les plus belles femmes du pays passent volontiers leur temps, dit-on, à comparer les salaires de leurs maris…

 

 

III – L’empire chinois mondialisé

1 -- Les villes du nord de la Chine ont de toutes autres caractéristiques. Bon nombre de villes de la Mandchourie ont souffert, car, villes du charbon et de l’acier, elles constituent, désormais, une sorte de rust belt à la chinoise, qui comprend bien trop d’ « entreprises zombies », comme les qualifie le président Xi lui-même, car sur-capacitaires et non rentables, mais que l’ampleur du chômage en cas de fermeture, décourage de restructurer trop brutalement, ce qui est tout le problème de la réforme chinoise… Des villes côtières comme Qingdao sont en meilleure santé, grâce à un tourisme qui décolle, grâce, aussi, à de jeunes ingénieurs-managers-entrepreneurs, comme le PDG de la firme d’électro ménager, Haier. Des studios tout neufs vont bientôt y attirer les plus grands talents du cInéma mondial comme Stéphan Spielberg.

 

             Par ailleurs, le nouveau Pékin entend faire partie des plus grands pôles de l’Archipel Métropolitain Mondial, avec ses cinq périphériques, ses TGV, ses aéroports (un troisième est en construction), ses sièges sociaux de multinationales toujours plus puissantes (par exemple dans le domaine de l’énergie, ou, encore, dans celui des nouvelles technologies) son équipement universitaire, ses installations sportives et ses instituts de recherche, et ses nombreuses agences. Pékin est la ville vers où toutes les ambitions chinoises convergent. Les Pékinois sont plutôt réputés pour leur tempérament noble, droit et cultivé. Beaucoup identifient sans faute une plaque d’immatriculation de voiture étrangère et lui attribuent sa nationalité. Les pékinoises se veulent élégantes et distinguées.

 

            Au sud-ouest de Pékin, un hub ferroviaire comme Zengzhou dispose d’une gare vaste comme 300 stades de football, mais, c’est l’avant-port de la capitale, Tianjin qui voit s’opérer les plus grandes mutations. A l’ouest de la ville-province, en effet, dans une plaine bordant le littoral du golfe de Bohai, toute une nouvelle zone, celle de Binhai, est en train de s’édifier en collaboration avec Singapour, qui est le rêve chinois par excellence : Etat fort et prospérité ! Cet ensemble s’enrichit de nouvelles installations portuaires, de parcs industriels, d’un nouveau business center, d’une zone touristique et d’un quartier écologique ! Tianjin monte déjà des airbus 320 et se dote d’un hippodrome moderne. L’ensemble, vaste comme l’ile de France, est peuplé de 17 millions d’habitants. Pour le gouvernement chinois, l’enjeu du nouveau Tianjin s’inscrit dans la volonté politique de renforcer la centralité de Pékin face à la dynamique économique dominatrice de Shanghai

(Colin, 2008)

 

            2 – Les temps ont changé. La Chine est au tournant de Lewis, moment où, pour des raisons démographiques la main d’œuvre d’un état est moins abondante et conduit à une augmentation des salaires. Elle peut craindre le piège du revenu intermédiaire, autre moment où elle a quitté la pauvreté mais où elle n’est pas assez puissante pour rattraper les plus riches de la planète. Le pays, devenu le pays de l’enfant rare et démographiquement à bout de souffle (Attané, 2015) veut créer une économie plus inclusive, passer du low cost à la high tech. L’urbanisation sera-t-elle son nouveau grand bond en avant ? Car, générant de la valeur ajoutée, elle devrait être à la source de nouveaux revenus. Craignant d’être vieille avant d’être riche, la Chine devrait voir augmenter les salaires et se créer une véritable sécurité sociale pour cette moitié du pays qui n’est pas protégée. Or la Chine n’a pas, jusque-là, assez investi dans l’éducation et la santé.

 

            3 – Trois grands défis se présentent à elle :

Un défi économique : en Chine, les paysans ne sont toujours pas propriétaires de la terre, qui appartient toujours à l’Etat, ce qui signifie que les responsables du Parti peuvent les saisir au profit de promoteurs, voire de spéculateurs. D’où les « incidents de masse »  sévèrement réprimés (exemple de Wukan, dans la province de Canton », révolté en 2011 et, finalement mis au pas en 2017). D’où une mauvaise allocation de ressources dans du béton coulé en dépit du bon sens, ce qui peut déboucher sur de graves malfaçons, des surcapacités, des viles fantômes comme à Ordos, en Mongolie intérieure, de l’endettement  avec le non retour sur investissement et des cohortes de sans abris.

 

Un défi écologique, tout le monde a entendu parler de « l’airpocalypse » , de la question des déchets, de terrains pollués… la situation est d’autant plus grave que, même si la Chine est aussi vaste que les Etats-Unis, elle comprend de montagnes et de déserts pour une population quatre fois plus nombreuse.

 

Un défi social : en moyenne, les citadins sont trois fois plus riches que les habitants des campagnes en Chine (ce n’était que deux fois plus il y a quelques décennies). Il existe, au moins, trois types de localisation des laissés pour compte dans ce pays : dans les contrées rurales éloignées, dans les villes de second et troisième niveau où il n’y a pas assez de travail pour eux et dans les grandes métropoles où les mingong ont des revenus insuffisants. De surcroît, plus des deux tiers d’entre ne sont pas en situation régularisée et l’immobilier reste une grande source d’inégalité. Or la Chine a besoin de créer six millions d’emplois par an !

 

            Au total, nous pouvons dire que, ces dernières années, les paysans sont entrés dans les villes, L’Etat chinois a urbanisé nombre de ses territoires, mais n’a sans pas urbanisé dans la même proportion sa population et le pouvoir craint sans doute le paradoxe de Tocqueville qui veut que c’est au moment où des améliorations économiques et sociales ont été réalisées que la révolte gronde contre lui. La Chine est un territoire immense qui finit par manquer de place où les nouvelles classes moyennes ne semblent guère vouloir intégrer les campagnards… Dans une Chine qui encourage la mobilité et la connectivité, l’enrichissement du pays va dépendre de la création en grand nombre d’emplois qualifiés qu’il est encore difficile de massifier (SEDES 2016).

 

            Il subsiste enfin le grand problème de la coexistence des vivants et des morts dans un pays où les tumulus funéraires sont partout depuis des millénaires. Il faut « araser les tombes pour recommencer à labourer » (Attané, 2015) dans  un pays qui devient dépendant sur le plan agro-alimentaire et qui doit inventer des funérailles vertes. Autant dire qu’ici comme ailleurs les rapports ville-campagne reprennent leurs droits. Mais, comme bientôt, un citadin sur huit dans le monde sera chinois, l’invention de la ville durable par la Chine (Exposition universelle de Shanghai en 2010 : « meilleure cité, meilleur vie ») concernerait la planète entière…

 

 

Milan as an example of Cluster of Innovation

Michele COLETTI, PhD

Affiliate Professor - Grenoble Ecole de Management

michele.coletti@grenoble-em.com

 

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Milan is going through a new renaissance despite the Italian economic stagnation in recent years. Visitors perceive the city as well kept and vibrant, while local stakeholders are ambitiously committed to keep it as a world capital of design and fashion and launch it as a primary startup destination. The evolution towards a model of economic growth based on creativity and knowledge is consistent with the cluster of innovation framework. This article aims at explaining this transformation by identifying both the factors that drove it and the challenges that lay ahead and how policy-makers may address them. The author has first-hand knowledge of the city as an inhabitant and a consultant to the Città Metropolitana di Milano (public administration formerly known as Provincia di Milano), an administrative body between the Lombardy Region and the Municipality of Milan.

 

Clusters and other theories of local development

Critical mass and economies of agglomeration are often considered as necessary factors of growth. However, there are different views on what are the key components of development. Following the tradition of scholars such as Marshall and Becattini, Michael Porter (1998) takes the concept of industrial district in the 3rd millennium. In his view of technology clusters, specialisation is the name of the game and the objective is to become the best at doing a very specific set of products or services, being wine in California, leather in Central Italy or other industries. On the other side, researchers such as Jane Jacobs and Richard Florida (2003) advocate diversity and the endless combinations that it can spur as the engines of development. The city is the locus of diversity and the creative class which inhabits it represents its most knowledgeable and dynamic part.

Attempting to combine the best of two opposite approaches, Engel (2015) proposes the Cluster of Innovation (COI) framework. COIs are places where new technologies can quickly take off and pools of financial and human capital foster the birth of new firms as well as the introduction of new ways of doing business. In these ecosystems, startups, mature enterprises and supporting services work together across a range of industries usually broader than in technology and business clusters. COIs neither specialize on industries (though new technologies are often involved), nor are typical of large cities (though they are generally associated to urbanised areas). Engel lists as COIs the Silicon Valley and a number of metropolitan areas around the world, included London, Munich and Barcelona in Europe.

The characteristics of a COI is the entrepreneurial dynamics, reflected in the high number of startups and innovative ventures. COIs are ecosystems where new and established firms, universities and R&D centres, knowledge intensive business services (KIBS) and financial institutions work together with the enabling support of public institutions.  

Engel identified the following six factors to spur high-potential entrepreneurial ventures: high mobility of resources (people, capital, knowledge); entrepreneurial dynamics to pursuit new opportunities; velocity of business development; global perspectives, ties and bonds; alignment of interests and presence of reinforcing transaction structures and incentives and policies that lead to collaboration. Especially the latter aspects will be explored here below.

 

Milan as the Italian economic capital

Milan has always been central to the Italian economic systems. With Torino and Genova they are the “industrial triangle” of Italy, where the largest industries were located. Companies such as Alfa Romeo, Pirelli, Falck, Breda and Carlo Erba employed thousands and become world famous brands. Large banks such Cariplo and Comit were established here.

The presence of a rich bourgeoisie that could afford to buy quality items helped the city to become also a creative capital, with a focus on fashion and industrial design. Today, Milan is especially renowned for its role within the prêt-à-porter category of fashion. Most of the major Italian fashion houses and labels are based in Milan: Armani, Bottega Veneta, Costume National, Dolce & Gabbana, Dsquared2, Etro, Iceberg, Les Copains, Marni, Missoni, Miu Miu, Moncler, Frankie Morello, Moschino, Prada, Fausto Puglisi, Tod's, Trussardi, Valentino and Versace to name just the most famous. The Fashion Week (held twice a year) was established in 1958 and is one of the world Big Four (together with New York, London and Paris).

Milan is also a capital of architecture and design. Since 1947, the Triennale exhibition is a reference event. Started during the economic boom of the ‘60s, the “new Italian design” became a cultural landmark. Still today, the “Compasso d’Oro” award by the Association of Industrial Design (ADI) is the most prestigious in this industry. Firms such as Kartell, Flos, Luceplan, Artemide and FontanaArte are world leader in the lighting industry. Held annually since 1961, the Milan Furniture Fair is the world largest fair of its kind. Together with the Fuorisalone events, it transforms the city in a huge design park for a week every year. Higher Education institutions such as the Politecnico di Milano, NABA, IED, Marangoni and Scuola Politecnica di Design offer design programmes to renew the pool of talent. No wonder that the design-driven innovation theory that puts an emphasis on the meaning of objects was conceived in Milan (Verganti, 2009).

Milan is also the Italian technology capital with over 20% of patent applications filed. It is home to the biggest media companies such as Mondadori and Mediaset and the Corriere della Sera, the national largest newspaper. Moreover, it hosts almost seven thousand no profit associations and one third of the foreign enterprises with a branch in Italy, included the only Tesla store of the country.

As often the case with creative cities, Milan is also a cultural capital, with world-famous monuments such as the Cathedral (known as the Duomo) and La Scala opera house. The Hangar Bicocca with its permanent Hanselm Kiefer’s installation is an international centre for contemporary art. In recent years, new buildings often designed by star architects have transformed its skyline. One of them, the VerticalWood, won the prize for the most beautiful skyscraper in 2014. However, the event that put Milan again on the world map was the International Expo of 2015, when more than twenty million arrived for the occasion.

 

Talent and startup city

Milan is not only about past glories. Indeed, it is the first destination for talents that come back to Italy, and thousands young dynamic people arrive every year to study, find a job or establish a startup. Twelve universities and higher education institutions and eighty research centres make Milan a place of choice for domestic and international students (13,6% of residents). Its 45,000 foreign students find a wide range of excellent education opportunities with many programmes in English. Because of the quality of its academic institutions, Milan comes just after London and Paris among employers (QS Best City for students 2016 ranking)[1].

Among other policies for entrepreneurship, few years ago the Italian government introduced special provisions for innovative startups, small young companies focusing on technology and innovation. Out of the 6745 officially registered at 31st December 2016, 1040 (i.e. 15% of the total) are based in Milan (MISE, 2017). They are hosted in 34 accredited coworking places, 11 incubators and accelerators, 10 fablabs and 10 venture capital funds. Among them there is Polihub, the incubator of the Politecnico di Milano which according to UBI Global ranks 2nd in Europe. To this it should be added the number of hackatons and startup competitions organised by several public and private institutions.

 

Public policies to attract talent and foster entrepreneurship  

Concerning the role of public institutions, since 2013 the Italian government has actively supported startups and new entrepreneurs exempting them from various taxes and obligations and allowing more flexible mechanisms to collect money, pay shareholders, employees and consultants.

At local level, the Municipality of Milan launched a range of programmes and policies including: an agency and online platform to help students finding accommodation; a welcome programme for Italians living abroad and willing to establish a company in Milan; the Global Business Exchange program, through which ten startups from New York come to Milan and vice versa (next agreement will be with Amsterdam); and the direct participation to Fabriq (social incubator), SpeedMeUp (incubation programme with Bocconi University and Chamber of Commerce), Polihub and other incubators with a 1,7 M€ total investment.

Moreover, the Municipality of Milan has directly supported social entrepreneurship projects (up to 50,000 € each) through civic crowdfunding and more noticeably, 570 startups and new ventures which received a total of 5,4 M€ in 4 years (up to 50% of the investment or 20,000€ each) with a 20% ca. of approval rate (mostly entrepreneurs under 35 and women). Of them, 382 were funded through business incubators and the others with specific calls (retail, peripheries, ex inmates ..), i.e. beneficiaries received a combination of money and services. As it happens with startups, not all of them survived, but the 83% of survival rate after five years is almost twice the average percentage in Italy. The success of these initiatives can be further assessed by the total of 1291 working partners and 5500 employees for a turnover of 314 M€ (return of 43€ for 1€ invested).

 

Challenges and outlook

The entrepreneurial dynamism is a feature of Milan that together with the other factors here discussed, confirm this city as a Cluster of Innovation. Here, economic and social stakeholders are willing to engage with public administrations. On the other side, the city administrators understand that their role is to be facilitators and catalysts. The success of Milan is due not to individual actors or decisions, but in the urban ecosystem collectively developed over the last half century. However, scale is important in urban systems, and despite its prominent position in Italy, Milan is quite small on a global stage, therefore it needs to remain proactive to keep it position. Moreover, the recent huge flow of immigrants, many of them children, pose a challenge of linguistic and cultural integration. The new citizens need to be included also socially and economically. Older problems remain, such as a city centre where most spaces are of commercial and office use, with little presence of residents; a mobility still too much based on private transportation and the fragmentation of politics and public initiatives, included the new Metropolitan City body that still has to find its place between the rock of the Region and the hard place of the Municipality.

Milan is the top metropolitan area in Italy and one of the best in Europe to develop new products and services and market them locally and globally. The blend of entrepreneurial dynamism, capital availability, old and new firms, academic and research institutions is unmatched in the country. More than elsewhere, here the local governments have understood the importance of investors and enterprises to foster innovation and economic growth, as well as the relevance of ties with other clusters of innovation. Though the local government is in charge of managing the eco-system, the heterogeneity of constituents imposes conflicting objectives and trade-offs between citizens and business. For this reason, to sustain the success of the city, public administrators should be capable to collaborate between them and putting together very different actors and forge or favour emergent trans-boundary partnerships. Governance of a complex system such as Milan is increasingly a collective endeavour, but the city has the resources to keep up with the expectations of its citizens.

 

References

Engel J.S. (2015) Global Clusters of Innovation: Lessons from Silicon Valley. California Management Review. Vol 57, No. 2, Winter Issue.

Florida R. (2003) The Rise of the Creative Class: And How It's Transforming Work, Leisure, Community, and Everyday Life. Basic Books.

MISE (2017) Annual report to Parliament on the implementation of legislation in support of innovative startups and SMEs. Ministry of Economic Development. Rome, Italy

Porter M.E. (1998) Clusters and the new economics of competition. Harvard Business Review. Nov-Dec; 76(6):77-90.

Verganti R. (2009) Design-Driven Innovation: Changing the Rules of Competition by Radically Innovating What Things Mean. Harvard Business School Press.

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Le pouvoir économique des villes

Rapport de recherche en cours de réalisation
Auteurs : Stéphane Coudé et Guillaume Chabot

 

© Tous droits réservés, 2017, Stéphane Coudé et Guillaume Chabot. Version rédigée  suite à la participation des auteurs au Festival de Géopolitique de Grenoble (FGG) en mars 2017. Ce rapport, transmis  le 29 mai 2017, est exclusivement destiné à la publication sur le site internet du Festival de Géopolitique de Grenoble. Toute autre diffusion, reproduction ou utilisation, en tout ou en partie, doit faire l’objet d’une approbation écrite des auteurs.

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Sommaire

Cette recherche en cours de réalisation, qui s’inscrit dans les champs de recherche qui portent sur les achats des gouvernements et du management des organisations (publiques et privées), s’intéresse à la notion de la centralisation et la décentralisation des pouvoirs de dépenser des États (CDPDE) et les conséquences de celle-ci pour les administrations municipales et les entreprises désireuses de vendre aux gouvernements. Par une analyse comparative de 96 pays, nous abordons l’impact de la CDPDE à travers divers thèmes et sous-thèmes tels qu’ils émergent des cas à l’étude autour de trois grands thèmes : la croissance économique, le risque de corruption et la qualité de vie. Les résultats préliminaires permettent de corroborer des phénomènes connus et d’apporter de nouvelles observations, par exemple nous mesurons une corrélation négative entre la décentralisation des pouvoirs de dépenser et la croissance économique des pays, qui appellent à davantage de travaux futurs.

 

Introduction

Le phénomène de métropolisation et le rôle grandissant des villes dans notre quotidien sont aujourd'hui bien connus et documentés. Cette tendance s’est largement accrue au cours des 20-25 dernières années et tout porte à croire qu’elle se maintiendra dans les années à venir. Abritant plus de la moitié de la population mondiale, les zones urbaines et leurs administrations occupent ainsi dans le quotidien de la population une place de plus en plus importante, à divers niveaux, et ce, tant sur les plans politique, économique, social, environnemental, etc.

 

Notre recherche s’intéresse plus particulièrement au pouvoir économique des villes, qui se manifestent principalement par leur pouvoir de dépenser et les politiques mises en place pour soutenir le développement économique. En effet, les entités publiques réalisent diverses dépenses – que nous définissons plus en détail dans ce rapport – et achètent de nombreux biens, services et travaux de construction afin de servir le public. Selon les États, ce pouvoir d’achat est plus ou moins décentralisé, c’est-à-dire que selon les pays, ce pouvoir de dépenser sera plus ou moins réalisé par le gouvernement central comparativement aux gouvernements sous-centraux, selon le pouvoir de dépenser accordé par le gouvernement central. Les administrations gouvernementales cherchent aussi à optimiser l’usage des fonds publics par deux principaux moyens : en réalisant des achats au meilleur rapport qualité/prix possible et en exerçant un contrôle ayant pour objectif de minimiser la corruption associée aux achats publics (Coudé et Bernard Jr., 2014, p. 25). Parallèlement, elles proposent aussi diverses mesures d’accompagnement des entreprises pour favoriser leur croissance et instaurent un environnement favorable au développement économique (par exemple, en développant des infrastructures propices au développement économique, en créant un environnement où il fait bon vivre facilitant ainsi l’attraction d’une main-d’œuvre qualifiée, etc.).

 

Par conséquent, les entreprises désireuses d’obtenir des contrats sur les marchés publics font face à des réalités bien différentes selon les diverses formes d’organisation du pouvoir de dépenser des États et les programmes qu’ils mettent en place qui se traduisent en défi d’adaptation pour elles. En somme, cette recherche considère donc à la fois les grands défis pour les administrations publiques et ceux des entreprises désireuses de faire des affaires sur les marchés publics et s’inscrit ainsi dans les champs de recherche plus général du management, de la stratégie, des achats gouvernementaux et de la théorie des organisations.

 

Par ailleurs, une autre tendance attire notre attention dans ce travail de recherche, soit celle des mégapoles ou des pôles économiques favorisés par les États indépendamment du phénomène de centralisation ou décentralisation des pouvoirs de dépenser. En effet, même si elles ne remportent pas la palme démographique – 54% de la population urbaine mondiale en 2015 se situait dans des villes comportant moins d’un million d’habitants (UN-Habitat, 2016a, p. 9) – il demeure que leur rôle est considéré comme plus important sur le plan de l’influence économique (ibid.). Ainsi, nous avons choisi d’étudier plus précisément 96 villes situées dans autant de pays, pouvant être considérées comme les capitales économiques de leurs pays en posant les questions de recherche suivantes :

  • Quelles sont les similitudes et différences entre les pouvoirs d’achat plus ou moins décentralisés des États, et quelles sont les conséquences particulières pour les administrations municipales ?

     
  • Quels rôles distincts les administrations municipales jouent-elles dans ces différents contextes budgétaires ?

     
  • Et enfin, quelles sont les conséquences pour les entreprises qui s’affairent sur ces marchés ?

 

Ce rapport de recherche en cours de réalisation – qui se penche sur un phénomène contemporain par études de cas multiples et méthodes mixtes (quantitative et qualitative) – présente les résultats préliminaires obtenus en réponse aux questions ci-dessus autour de trois principaux thèmes connexes à la centralisation ou la décentralisation des dépenses publiques : les conséquences sur la croissance économique, le risque de corruption et l’impact sur la qualité de vie des personnes qui résident dans les villes. Ces résultats conduisent entre autres à des observations que nous n’attendions pas au départ. Par exemple, si certains postulent que la décentralisation des pouvoirs de dépenser conduit à une meilleure croissance économique dans les pays qui favorisent une telle approche, nos résultats montrent plutôt le contraire. Enfin, bien qu’il soit tôt dans le processus de recherche, nous obtenons suffisamment d’information pour commencer à proposer des explications aux phénomènes observés par une approche qui reconnaît la complexité de ceux-ci et les limites actuelles de nos travaux, mais aussi, comme tout projet de recherche en cours de réalisation, apporter de nouvelles questions qui méritent notre attention et qui permettraient de mieux comprendre les résultats obtenus à ce jour. Ainsi, ce rapport se termine sur les travaux à venir dans le cadre de ce projet de recherche en cours de réalisation ainsi que des questions qui pourraient conduire à d’autres travaux.

 

Contexte, théories, concepts et question de recherche

Quel est le rôle économique des municipalités dans le monde d’aujourd’hui ? C’est la question de départ qui a motivé ce projet de recherche parce que les villes sont devenues des milieux de vie et économiques très importants. En effet, dans son rapport sur l’urbanisation et le développement, UN-Habitat (2016a, p. 1) rapporte qu’en 2015, 54% de la population mondiale résidait dans des zones urbaines alors que ce ratio était estimé inférieur ou égal à 43% en 1990[1] (ibid., p. 6) et que le taux de croissance moyen de la population urbaine mondiale (ibid., p. 7) se maintient un peu au-dessus de 2% (2,16% pour la période de 1995-2015) de sorte qu’il est anticipé que dès 2030, c’est plus de 60% de la population mondiale qui vivra en milieu urbain (CGLU, 2007, p. 11). C’est aussi l’accélération récente de cette croissance qui rend cette situation contemporaine intéressante en recherche. En effet, « la population urbaine était de seulement 3% en 1800, de 13% en 1900 […] et de 30 % en 1950 (ibid.). De plus, si plus de la moitié de la population mondiale occupe dorénavant les zones urbaines, la contribution de ces territoires au PIB mondial est largement supérieure au poids relatif de la population qui y réside en atteignant 80% de cette production intérieure brute (UN-Habitat, 2016a, p. 27).

 

Cette contribution à la croissance mondiale relève tant des efforts des entreprises que de ceux des administrations publiques. Ces dernières stimulent le développement économique par diverses mesures qui favorisent par exemple la création d’entreprises, le développement des affaires, l’innovation, la création d’emploi tout en procurant un environnement propice au développement économique (par exemple, par des infrastructures adéquates, des services aux citoyens adaptés aux défis contemporains, en attirant de la main-d’œuvre qualifiée, etc.). Elles contribuent également au développement économique par leurs dépenses et investissements. En effet, déjà sur les données de 1998, Audet et al. (2002, p. 8) estimaient que les achats des gouvernements en termes de consommation et d’investissement représentaient en moyenne 15 à 20% du PIB des pays[2]. Ils estimaient aussi qu’en moyenne les « marchés publics passés au niveau local sont deux à trois fois plus élevés que ceux passés au niveau central » (ibid.). Ainsi, l’apport des administrations locales au développement économique nous a conduits à nous intéresser aux défis que cela représente à la fois pour les administrations municipales et pour les entreprises, mais le rôle des municipalités se distingue selon le pouvoir de dépenser qui leur est consenti par le gouvernement central de leur pays. En effet, nous savons par exemple que les achats des administrations centrales (gouvernements nationaux) des pays membres de l’OCDE représentent 35% des achats gouvernementaux et 65% de ces achats sont réalisés par les administrations sous-centrales (états, provinces, sociétés d’État, comtés, mégapoles, villes, villages, ou autres); alors que pour la Chine ces achats représentent respectivement 14% et 86% (NBSC, années multiples ; Audet et al. 2002 ; Coudé, 2010). Par conséquent, selon les règles en vigueur au sein des pays, le pouvoir de dépenser est plus ou moins décentralisé.  

 

À partir de ces constats, nous avons choisi de nous intéresser à ces diverses contributions des administrations publiques locales au développement économique en fonction de leur pouvoir de dépenser en précisant les trois sous-questions de recherche de la manière suivante :

  • Quelles sont les similitudes et différences entre les pouvoirs d’achat plus ou moins décentralisés[3] des États, et quelles sont les conséquences particulières pour les administrations municipales ?

     
  • Quels rôles distincts les administrations municipales jouent-elles dans ces différents contextes budgétaires ?

     
  • Et enfin, quelles sont les conséquences pour les entreprises qui s’affairent sur ces marchés ?

 

La recherche adressant les marchés publics est relativement jeune, et celle qui s’intéresse au positionnement stratégique des entreprises sur ces marchés l’est davantage. La première émerge au milieu des années 1990 notamment par les travaux du Groupe de recherche sur les marchés publics[4] dirigé par Sue Arrowsmith et rattaché au département de droit de l’Université de Nottingham (créé originalement en 1996 à l’Université Wales Aberystwyth). Leurs travaux traitent principalement de la législation des pays et les textes des accords commerciaux entre pays qui concernent la libéralisation des achats des gouvernements.  Le Centre de recherche sur les marchés publics de l’Atlantic University of Florida (AUF) créé en 1999[5] par le Professeur Khi Thai – aussi fondateur du Journal of Public Procurement (JoPP) en 2001 et de l’International Public Procurement Conference en 2004 – s’est d’abord intéressé à la profession d’acheteurs qui font carrière dans les marchés gouvernementaux. Mais rapidement, le JoPP a permis un réel décloisonnement de la recherche portant sur les marchés publics grâce à la promotion de la recherche pluridisciplinaire dans ce domaine prônée à travers le JoPP. Depuis, des thématiques tels les processus d’approvisionnement publics, la gestion de la chaîne d’approvisionnement public, les systèmes électroniques d’approvisionnement publics, etc. ont attiré l’attention des chercheurs, sans oublier les notions des achats gouvernementaux comme moyen de contribuer au développement économique des États (Flynn et Davis, 2014), notamment par les dépenses, mais aussi par diverses mesures dont celles visant à favoriser les PME locales comme fournisseur de l’État (Marta et Piga, 2013 ; Yukins et Piga, 2013).

 

Pour la seconde, il suffit d’ouvrir un livre de stratégie ou de marketing pour constater que les notions du positionnement et du développement d’affaires sur les marchés publics dépassent rarement quelques paragraphes. Pourtant, ces marchés sont bien différents des marchés privés. Si Porter avait lui-même été critiqué d’avoir exclu la notion du gouvernement dans son modèle des 5 forces (Porter, 1979), il demeure qu’il décrit comment selon lui les gouvernements agissent plutôt sur ces forces du marché en établissant des barrières à l’entrée dans certaines industries (par exemple par des règles environnementales qui visent à ralentir l’arrivée de nouveaux entrants, en établissant des barrières tarifaires, etc.), en octroyant des subventions, etc. (ibid.) En revanche, dans ce modèle, il nous semble manquer la notion du gouvernement comme client, comme acheteur. Ce qui nous conduit à la question suivante : qu’en est-il lorsque le client a aussi le pouvoir d’établir les règles du marché ? Il ne s’agit pas ici d’envisager le modèle de Porter inadéquat, mais bien de l’employer en considérant le pouvoir d’un client, le client public, qui est plus grand ou différent que celui d’un client privé.

 

Ainsi, nous nous intéressons aux conséquences de la décentralisation du pouvoir de dépenser des États pour les entreprises. Nous reprenons en quelque sorte le même type de raisonnement introduit en stratégie des entreprises par Porter et qui aura permis une réelle reconnaissance des sciences du management à une époque où elles en souffraient beaucoup. En effet, les premières contributions de Porter au tournant des années 1980 renversent la logique du courant de l’économie industrielle, jusque-là dominante sur ces thématiques. « La contribution de l’économie industrielle a été substantielle. L’économie industrielle était destinée au départ à servir de guide à l’action gouvernementale [...] Le gouvernement était alors censé agir sur la structure de l’industrie pour obtenir les comportements souhaités des firmes » (Hafsi et Martinet, 2007, p. 90). Ainsi, Porter propose dès lors que « la connaissance de la structure de l’industrie est la base du développement des stratégies des firmes » (ibid.). L’analyse de l’environnement externe devient alors au service de l’entreprise et nous proposons dans ce travail de recherche de considérer le rôle des gouvernements au cœur de la stratégie de l’entreprise qui souhaite vendre à l’État.

 

Pour mesurer le niveau de centralisation ou décentralisation des pouvoirs de dépenser, nous avons retenu les ratios employés par CGLU (2010) et qui dès le départ nous donnaient accès à une série de données pour 96 pays. Ces ratios divisent la proportion des dépenses réalisées par les gouvernements locaux par le total des dépenses réalisées par les entités gouvernementales d’un pays. Ainsi, plus ces ratios sont élevés, plus nous pouvons considérer le pouvoir de dépenser d’un État décentralisé, et plus ils sont faibles, plus nous pouvons l’estimer centralisé.

 

La série de données du CGLU (ibid.) nous permettait de distinguer deux ratios, celui qui concerne les dépenses courantes et celui qui repose sur les dépenses d’investissement (CAPEX). Nous avons par conséquent amorcé nos travaux à partir de ces deux ratios. Cette distinction se précise de la manière suivante lorsque nous regardons les dépenses d’une municipalité[6] :

  • Dépenses courantes :
    • Salaires des employés municipaux ;
    • Les achats destinés à la livraison des services courants (principalement des biens et services et services professionnels. Par exemple, l’achat de crayons, de nettoyage des routes, de services de communication, etc.) ;
    • Les dépenses liées au service de la dette, le cas échéant[7] ;
    • Les paiements de transferts vers des entités sous la gouverne des municipalités. Par exemple, vers une organisation distincte, souvent un organisme à but non lucratif, qui aurait la responsabilité de la gestion des stationnements.

       
  • Les dépenses d’investissement (CAPEX) : ces dépenses regroupent par exemple la construction d’infrastructures et les services d’ingénierie qui y sont rattachés, le développement de systèmes informatiques, la construction ou l’achat d’immeubles destinés aux services publics, etc.

 

Plusieurs enjeux découlent du phénomène de décentralisation du pouvoir de dépenser des États, et nous avons retenu les trois enjeux suivants dans le cadre de cette recherche[8] :

  • L’impact sur la croissance économique de cet État. En effet, il est suggéré qu’« à chaque fois que des gouvernements nationaux ont donné plus de pouvoir aux gouvernements locaux, ils ont contribué à une augmentation de l’investissement et à une hausse du PIB du pays. Beaucoup de pays, confrontés à une expansion rapide de l’urbanisation, ont fait le choix de confier aux gouvernements locaux la responsabilité de la mise en place des infrastructures publiques locales en leur accordant des ressources suffisantes et la possibilité d’emprunter. À la suite de ces décisions, l’investissement public urbain a augmenté, ce qui, à son tour, a contribué à la croissance économique nationale » (CGLU, 2007, p. 35).

     
  • L’impact sur le risque de corruption. « Il est en effet possible que la décentralisation accroisse les problèmes de corruption, ou tout au moins qu’elle l’éparpille sur plusieurs niveaux de gouvernement et la rende donc plus difficilement contrôlable » (CGLU, 2008, p.138).

     
  • L’impact sur la qualité de vie. Il est effectivement suggéré que « les gouvernements locaux ont besoin d’investir dans le design et la construction d’espaces publics comme moyens de cohésion sociale. Il est essentiel de créer des espaces verts, sécuritaires, inclusifs, accessibles et des espaces ouverts interconnectés. Les villes qui font de la qualité de vie une priorité au-dessus des autres, expérimentent un niveau de prospérité supérieur » (citation de Bernadia Irawati Tjandradewi, secrétaire général du UCLG-ASPAC, dans GFT-UCLG, 2016, p. 35). Il est aussi attendu que « La ville qu’il nous faut […] est dotée d’infrastructures multifonctionnelles et flexibles qui soutiennent la biodiversité locale tout en fournissant un espace public qui améliore la qualité de vie » UN-Habitat (2016b, p. 14).

 

Par conséquent, nous avons retenu les trois hypothèses que nous avons d’abord étudiées à partir d’une méthodologie quantitative[9] :

  • H1 : Plus le pouvoir de dépenser d'un État est décentralisé, plus la croissance économique est importante.

     
  • H2 : Plus le pouvoir de dépenser d’un État est décentralisé, plus le risque de corruption est élevé.

     
  • H3 : Plus le pouvoir de dépenser d’un État est décentralisé, plus la qualité de vie des citoyens est élevée.

Pour la portion qualitative de notre recherche, nous avons choisi de restreindre notre travail aux thèmes de nos trois hypothèses ci-dessus[10] et en établissant des sous-thèmes issus de la littérature et des cas à l’étude. Nous avons ainsi postulé, considérant le courant de la théorie institutionnelle, et plus précisément la théorie de l’isomorphisme institutionnel de DiMaggio et Powell (1983), qu’il est fort probable que les gouvernements sous-centraux agissent de façons similaires selon les choix stratégiques des États – c’est-à-dire s’ils décident de centraliser ou décentraliser le pouvoir d’achat public – et par conséquent que nous pourrions observer des similitudes entre les organisations publiques d’un même segment, soit entre celles qui évoluent dans un contexte de décentralisation et celles qui évoluent dans un contexte de centralisation. Puis, considérant que ces deux segments font face à des réalités fort différentes, nous postulions aussi que nous serions en mesure d’observer des distinctions entre ces deux grands segments.

 

Si Weber (1968, dans DiMaggio et Powell, 1983) expliquait que la compétition tendait à rendre les organisations – à la fois privées et publiques – similaires par une homogénéisation rationnelle de la bureaucratie, DiMaggio et Powel (1983) ont suggéré à sa suite que l’environnent concurrentiel expliquait moins cette tendance qui repose plutôt, selon eux, davantage sur les processus qui rendent les organisations plus semblables « sans nécessairement les rendre plus efficientes » (ibid., p. 147). Pour eux, ces processus sont « largement influencés par les États et les professions qui sont devenus les grands « rationalisateurs » de la seconde moitié du 20e siècle (ibid.) » Ajoutons à cela les regroupements internationaux de municipalités (par ex. : UCGL et Metropolis), il est fort probable que ce phénomène de ressemblance et de mimétisme soit ainsi renforcé. De plus, UN Habitat (2016a) faisait remarquer que « dans les 20 dernières années, la décentralisation s’est établie comme une politique et un phénomène institutionnel dans la plupart des pays à travers le monde ».

 

Enfin, l’emploi des théories institutionnelles, dont l’isomorphisme institutionnel,  est espéré dans le récent champ de recherche qui porte sur les approvisionnements gouvernementaux. En effet, dans une récente recension des théories mobilisées par ce champ de recherche sur une période de 10 ans, Flynn et Davis (2014, p. 169-170) faisaient valoir que ces théories sont peu mobilisées par les auteurs de ce champ de recherche malgré qu’elles présentent un fort potentiel d’explication et de prédiction des isomorphismes structurels et comportementaux des organisations gouvernementales et par conséquent, dans le cas qui nous intéresse, dans la planification, la gestion, les processus, etc. qui encadrent les achats publics ainsi que les services aux citoyens et citoyens corporatifs qui ciblent le développement économique.

 

Design de recherche, posture épistémologique et méthodologie

Pour répondre à nos questions de recherche, nous avons choisi de réaliser une analyse comparative de cas multiples à partir de méthodes mixtes (quantitatives et qualitatives).

 

Design de recherche et posture épistémologique

L’approche par études de cas est un design de recherche propice à l’étude de réalités contemporaines (Yin, 2009). Comment pourrait-on d’ailleurs étudier des phénomènes nouveaux autrement ? Comment observer autrement des réalités qui ne sont pas encore récurrentes et régulières ? Dans les cas qui nous concernent, pour la portion quantitative, nous avions accès à des données historiques récentes permettant d’ancrer nos observations sur une période récente (de 1 à 10 années). Par ailleurs, sur le plan qualitatif, obtenant peu d’information en provenance de la littérature scientifique, une approche de recherche reposant sur l’étude de cas en combinant les données quantitatives et qualitatives était désignée. En effet, l’étude de cas est d’ordre général privilégiée dans un tel contexte puisqu’« une étude de cas est une enquête empirique qui examine un phénomène contemporain dans le contexte réel, particulièrement lorsque les limites entre les phénomènes et le contexte ne sont pas clairement évidentes » (Yin, 2003, p. 13)

 

Mais ce qui rend l’approche par étude de cas si intéressante est la sélection d’un cas non banal (Yin, 2004, p. 3). Ainsi, le cas doit non seulement permettre de mettre en évidence le phénomène que l’on souhaite observer, mais il doit aussi susciter de l’intérêt chez les lecteurs et être marquant dans le domaine de recherche où il s’inscrit. Considérant le rôle de plus en plus important que jouent les municipalités dans nos sociétés et les tendances récentes en ce sens, mieux comprendre leur pouvoir économique et les conséquences de celui-ci pour les administrations municipales et les entreprises nous semble répondre à cette attente.

 

Pour Yin, dans l’approche par étude cas, « le terme théorie couvre davantage que la relation théorique causale. [Le terme] Théorie signifie plutôt que le design des étapes de recherche a une certaine conformité aux relations qui émanent de la littérature, d’enjeux politiques, ou d’autres sources substantielles » (Yin, 1993, p. 4- 5). Ce sont là des sources qui permettent de bâtir les déterminants qui seront nécessaires pour procéder à l’étude de cas et répondre à la question posée par la recherche entreprise. Ainsi, il ne s’agit pas d’assoir solidement l’étude de cas sur la théorie uniquement, mais de puiser dans ce qui émane de l’univers de la recherche, tout en combinant le cas à d’autres relations qui permettraient d’établir des relations évidentes et utiles à l’étude de cas, à partir de sources qui se situent aussi en dehors de la littérature universitaire. De plus, l’étude de cas peut aussi prendre divers objets d’étude, que ce soit un individu, un groupe, une organisation (privée ou publique), un État, etc. C’est d’ailleurs ce qui contribue à sa grande popularité auprès des chercheurs en sciences sociales (politique, sociologie, management, etc.). Cette forme de recherche peut explorer des sujets variés, particulièrement dans un contexte qui implique la décision (Yin, 2004, p. xiv). Ainsi, il s’agit d’observer les phénomènes tels qu’ils existent et tels que rapportés par les acteurs concernés en adoptant ainsi une approche interprétativiste, c’est-à-dire de faire état de ces phénomènes tels qu’ils sont interprétés par les acteurs concernés. Dans le cadre de cette recherche, les acteurs qui ont retenu notre attention sont les élus municipaux, les hauts fonctionnaires des administrations municipales et les dirigeants des regroupements de municipalités qui expriment leurs réalités à travers les institutions desquels ils sont membres, soit les municipalités et les regroupements de municipalités. Par ailleurs, nous avons également considéré dans la discussion sur les résultats que nous avons obtenus jusqu’à présent, les conséquences de nos observations pour les administrations publiques et les entreprises susceptibles d’aider à la prise de décision, voire même à d’éventuels positionnements stratégiques.

 

Yin précise aussi que « la théorie [au sens défini ci-dessus] est aussi essentielle pour généraliser les résultats subséquents » (Yin, 1993, p. 4), soit en l’intégrant aux théories existantes, soit en élaborant de nouvelles théories à partir de phénomènes observés (qui sont sujettes à corroborations ou falsifications futures). En ce sens, nous exposons ainsi notre parti pris voulant que l’avancement des connaissances soit d’abord et avant tout un acte collectif. Dans cet effort collectif, il existe entre autres la présentation de résultats préliminaires à des conférences internationales, comme notre participation au Festival de géopolitique de Grenoble en mars 2017, qui permettent d’améliorer les travaux en cours de réalisation grâce aux échanges et aux questions apportées par les personnes présentes[11].

 

Yin (1993) répertorie trois types d’études de cas qui peuvent être soit exploratoires, descriptives ou explicatives, que ce soit dans la réalisation d’études de cas unique ou multiples. L’univers théorique permet, au moment de concevoir la recherche et selon l’approche retenue, d’établir la relation à étudier (visée explicative), mais aussi d’influencer le cas choisi, de permettre de prendre connaissance de ce qui a déjà été exploré et potentiellement de définir ce que l’on peut observer de nouveau ou ce que l’on peut confirmer (visée exploratoire et confirmative), ou enfin permettre d’arriver à une description plus complète et appropriée du cas étudié (visée descriptive). Nous pouvons ajouter à la typologie suggérée par Yin un quatrième type qui permet d’observer des réalités qui réfutent les règles générales précédemment admises, une approche qui repose sur le falsificationnisme de Popper (1934-1959) et ensuite poursuivre en définissant ce que l’on peut observer de nouveau (visée falsificationniste et exploratoire). Enfin, il nous apparaît aussi raisonnable de suggérer que les diverses visées des études de cas peuvent être combinées ou évoluer dans un même design de recherche, une réalité que nous avons expérimentée dans ce travail de recherche puisque nous avions au départ une visée exploratoire et confirmative, mais les premiers résultats obtenus nous ayant conduits à réfuter des propositions admises ont fait en sorte, par sérendipité, que nous avons ajouté en cours de recherche une visée falsificationniste et exploratoire pour permettre aussi une visée descriptive.

 

Enfin, l’étude de cas d’une réalité contemporaine offre aussi d’autres avantages. En effet, en cours d’étude, la réalité observée peut permettre de définir une autre question de recherche à partir d’une nouvelle réalité observée susceptible de nécessiter un approfondissement du cas étudié (Yin, 2004, p. xvi). Ainsi, nous présentons dans la section de ce rapport de recherche qui porte sur les limites et la poursuite de nos travaux ou de travaux futurs, ces questions qui ont émergé et qui demeurent encore sans réponse à ce stade-ci de la recherche. Nous tenterons de répondre à certaines d’entre elles dans la poursuite de ce travail de recherche, mais d’autres questions nous semblent plutôt appeler à des travaux ultérieurs, voir même à l’élaboration d’un programme de recherche, sur la thématique de la centralisation et la décentralisation des pouvoirs de dépenser des pays.

 

Méthodologie

Considérant l’environnement de notre recherche, il nous apparaissait évident que l’étude de cas multiples (Stake, 2006 ; Yin, 1993) était tout indiquée, tout en adoptant l’analyse comparative (Ragin, 1987 et 2004) comme méthodologie centrale de notre recherche. En effet, si un cas particulier permet déjà de formuler par induction des généralisations théoriques, l’approche par cas multiples, qui requiert plus de travail (Yin, 2004, p. xv), permet quant à elle de renforcer les conclusions si le phénomène observé et interprété se reproduit dans une proportion importante des cas à l’étude. Il s’agit à ce moment d’ancrer les conclusions de la recherche et l’on peut dès lors considérer que la théorie suggérée est enracinée (Glaser, 2003).

 

L’analyse comparative de cas multiple s’intéresse aux similitudes et distinctions des cas à l’étude. Pour construire les cas à l’étude et les comparer, on emploie une grande variété de sources, dont « l’examen de documents et archives ainsi que de rapports quantitatifs » (Yin, 2004, p. xii). En matière d’utilisation de documentation et d’archives (pouvant, par exemple, faire l’objet d’une analyse qualitative de contenu ou narrative de thématiques), les travaux peuvent, entre autres, s’appuyer sur des publications officielles, des rapports crédibles abordant la problématique du cas étudié, d’autres études de cas, des articles de journaux et de médias divers, des communiqués de presse, etc. (Shreier, 2012 ; Clandinin et Caine, 2004 ; Yin 2003). Ce type de conception de recherche permet aussi de construire des cas qui permettront une généralisation des observations « en rassemblant et analysant des évidences empiriques » (ibid., p. 85-86) qui permettent de contribuer à l’exploration et l’élaboration de nouvelles connaissances.

 

Pour construire les cas avant de les comparer, nous avons eu recours à des données quantitatives et qualitatives. Les données quantitatives présentées dans le tableau 1 ont été utilisées pour effectuer des tests d’hypothèses par régression linéaire simple sur nos trois hypothèses de départ à partir du logiciel XLStat, puis validées avec une combinaison du tableur Google Sheet disponible en ligne et la multiplateforme open source R studio.

À noter que, et nous y revenons plus en détail dans la présentation des limites de cette recherche à son stade actuel et dans la présentation dans les travaux à venir, la base de données employée contenant les deux premiers indicateurs du tableau 1 (CGLU, 2010) ne contient qu’une année de référence par pays, et que ces années ne sont pas toutes les mêmes, mais demeurent sur période rapprochée, soit entre 2006 et 2010. Dans nos travaux ultérieurs, nous envisageons donc d’augmenter le nombre de données à 10 années par pays étudié. Par ailleurs, considérant que nous comparons ces données à la croissance économique mesurée par la croissance du PIB réel des pays analysés et qu’elles se situent entre 2006 et 2010, nous avons considéré qu’il était probable qu’il y ait un impact dû à la crise financière de 2008 pouvant biaiser les résultats. Par conséquent, nous avons d’abord choisi d’étudier la croissance du PIB réel à la même année de référence que les ratios des dépenses des gouvernements sous-centraux comparativement aux dépenses des gouvernements centraux, puis d’étudier cette même relation à partir de la croissance du PIB réel des pays à l’étude sur la période de 2004 à 2013 (soit 5 années avant et 5 années après la crise financière). Cette approche nous a permis de démontrer que la crise n’affecte pas les résultats obtenus puisque les données sur dix ans sont légèrement plus significatives, comme nous le verrons dans la présentation des résultats.

 

Pour la portion de l’analyse qualitative, les sources suivantes ont été utilisées :

  • Rapports de regroupements de municipalités ;
  • Sites internet des municipalités à l’étude ;
  • Publications officielles rapportant des informations pertinentes à la construction des cas à l’étude (politiques économiques, rapports annuels, rapports budgétaires, états financiers, etc.) ;
  • Communiqués de presse, discours (tels que publiés) et articles de journaux ;
  • Communications par les acteurs considérés dans notre recherche sur les réseaux sociaux.

 

Dans une analyse de cas multiple, il convient de déterminer de façon rigoureuse le nombre de cas à l’étude ainsi que les cas qui seront retenus. Au départ, nous avons choisi de restreindre nos travaux en ciblant 96 pays contenus dans un rapport du regroupement mondial CGLU (Cités et gouvernements locaux unis) portant sur les dépenses des gouvernements locaux (CGLU, 2010), un rapport qui nous apparaissait plus que pertinent pour l’objet de notre recherche.  Cette première sélection, dite de convenance, a été privilégiée puisque nous avions accès aux données concernant ces pays afin de réaliser nos tests d’hypothèses, parce que ces pays nous apparaissaient répondre à un critère de répartition territoriale équitable comme présenté dans le schéma 1, et enfin, parce qu’au regard préliminaire des données, nous observions des écarts distinctifs dans les ratios que nous souhaitions mesurer, permettant de classer ces pays en deux catégories : les pays où le pouvoir d’achat est centralisé et ceux où il est décentralisé.

 

Schéma 1 : Répartition territoriale des 96 pays choisis

pour le volet quantitatif du projet de recherche[12]

 

118 villes, 1 couleur.png.jpg

 

Les premiers tests d’hypothèses (N=96) ont été réalisés sur les dépenses courantes comparativement à la croissance économique mesurée par la croissance du PIB des pays étudiés. Les résultats obtenus ont démontré que la variable explicative n’apportait pas d’information.  Par conséquent, nous avons réalisé les tests d’hypothèses sur les CAPEX (disponibles pour 75), où les tests se sont avérés beaucoup plus concluants. Par conséquent, nous avons choisi de restreindre notre recherche à ces 75 pays. À noter que ce premier constat ne nous a guère étonnés puisqu’indépendamment de la décentralisation ou la centralisation des pouvoirs de dépenser d’un État, les municipalités doivent engendrer des dépenses courantes pour servir les citoyens.  Par conséquent, ce sont les grands projets et les investissements ponctuels (CAPEX), selon qu’ils sont réalisés par les gouvernements centraux ou sous centraux, qui semblent du point de vue économique plus déterminant dans les mesures d’impact de la centralisation versus la décentralisation. Quant aux données disponibles concernant les impacts sur le risque de corruption, la source utilisée (Transparency International, années multiples) nous permettait d’obtenir les données pour les 75 pays étudiés. Enfin, les sources de données procurant des indicateurs de qualité de vie nous permettaient de réaliser nos régressions pour 68 pays dans le cas des données de Mercer (2017) et 53 pays dans le cas des données de EIU (2015).

 

Pour le volet qualitatif de notre recherche, nous avons identifié 118 villes ayant un potentiel d’être désigné la « capitale économique » des pays étudiés. Une première analyse de contenu a été effectuée pour retenir une ville par pays. Les critères suivants ont été ainsi observés pour retenir les 96 villes à l’étude :

  • Population (avec pour critère, lorsque possible, une population de plus de 1million d’habitants) ;

     
  • Interconnexion au commerce mondial selon deux critères :
    • Rôle économique dans le pays d’origine ;
    • Présence d’un port important favorisant le transport de marchandises.

       
  • Toutes autres informations pertinentes en cas de doute, par exemple, des articles de journaux ou rapports publics permettant d’identifier la ville à considérer comme capitale économique de son pays.

 

Ces 96 pays ont ensuite été divisés en deux strates présentées dans le schéma 2. Pour établir ces strates, nous avons d’abord observé que la répartition des ratios à l’étude suivait une distribution normale, puis nous avons choisi une limite près de la moyenne et de la médiane pour définir les deux strates suivantes :

  • Strate décentralisée (SD) : Les pays où le pouvoir de dépenser est considéré comme décentralisé dans le cadre de cette recherche, soit un ratio des dépenses réalisées par le gouvernement central inférieur à 40% ;

     
  • Strate centralisée (SC) : Les pays où le pouvoir de dépenser est considéré comme centralisé dans le cadre de cette recherche, soit un ratio des dépenses réalisées par le gouvernement central supérieur à 40%.

 

Schéma 2 : Répartition des pays à l’étude où le pouvoir de dépenser est considéré comme décentralisé dans le contexte de cette recherche (en vert) et des pays où ce pouvoir est considéré comme centralisé dans le cadre de cette recherche (en jaune)

 

96 villes, 2 couleurs.png.jpg

 

Étant donné que nos tests d’hypothèses préliminaires n’apportaient pas de signification sur l’échantillon de départ à partir des dépenses courantes (N=96), les deux analyses ayant été amorcées de manière concomitante, nous avons ensuite restreint cet échantillonnage aux données disponibles en termes de CAPEX (N=75) puisque ces données étaient plus concluantes, comme cela est expliqué plus tôt dans ce rapport. Ainsi, à partir du seuil de 40% des dépenses réalisées par l’État central, SD et SC contiennent respectivement 36 et 39 pays.

Enfin, pour réaliser l’analyse qualitative, nous avons choisi de retenir 30 villes, réparties entre SD et SC, présentées dans le Schéma 3.

 

Schéma 3 : Répartition des villes à l’étude situées dans un pays où le pouvoir de dépenser est considéré comme décentralisé dans le contexte de cette recherche (en vert) et des villes situées dans un pays où ce pouvoir est considéré comme centralisé dans le cadre de cette recherche (en jaune)

 

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Pour orienter le choix de ces villes, nous avons retenu les critères suivants :

  • Disponibilité des données qualitatives dans une langue comprise par les chercheurs (limite des chercheurs), soit en français ou en anglais[13] ;

     
  • Disponibilité des informations en fonction des thèmes de départ identifiés.

Cet exercice a permis de retenir 18 villes pour SD et 12 villes pour SC.

 

À noter que les analyses qualitatives à ce stade-ci de la recherche portent sur la moitié de l’échantillon répartie équitablement entre SD et SC, mais déjà quelques tendances se forment permettant la présentation des résultats préliminaires. Ces tendances seront infirmées ou confirmées dans les étapes ultérieures de la recherche, et les observations seront aussi améliorées. De plus, au bénéfice du rapport préliminaire, nous avons comparé les cas à l’étude par simple lecture comparée des fiches de collectes de données. Néanmoins, il est prévu d’employer un logiciel d’analyse qualitative (NVivo ou QDA miner, le choix n’étant pas encore arrêté) afin d’améliorer le traitement et la présentation des données qualitatives. En effet, « ces logiciels aident au codage des unités de sens, facilitent la classification des données et fournissent une assistance précieuse lors de l’analyse et de la gestion des rapports » (Roy et Garon, 2013, p. 156). Toutefois, « le logiciel ne fait pas le travail de réflexion à la place du chercheur » (Ibid. p. 163). Ainsi, même si ces outils permettent une meilleure organisation et présentation de l’information, ils ne sont pas nécessaires. En ce sens, l’analyse des informations récoltées sans leur emploi demeure ainsi tout à fait possible. En revanche, nous postulons qu’une meilleure organisation de l’information peut aussi être utile pour identifier des relations et des fréquences difficilement identifiables dans l’étude de cas complexes, une complexité déjà présente dans un cas unique et qui s’accroît avec l’augmentation des cas à l’étude.

 

Enfin, la construction des fiches de collecte des données qualitatives, qui se veut déjà une première contribution[14] de cette recherche, repose sur un exercice rigoureux d’identification de thèmes et sous-thèmes entourant la thématique de recherche selon les étapes suivantes :

  • Identification de thèmes et sous-thèmes de départ à partir de la littérature scientifique et non scientifique ;
  • Pré test des thèmes et sous-thèmes de départ auprès d’un sous-échantillon de trois villes par strate pour valider les thèmes et en identifier de nouveaux ;
  • Détermination des thèmes et sous-thèmes définitifs pour la collecte de données.

 

 

Présentation des résultats préliminaires, discussion sur ces résultats et conséquences pour les administrations municipales et les entreprises

Considérant que nos analyses quantitatives et qualitatives portent sur les mêmes thèmes, nous avons choisi de présenter nos résultats à partir des trois grandes hypothèses d’abord étudiées par notre approche quantitative. En effet, les données qualitatives apportent un éclairage aux résultats obtenus par nos tests d’hypothèses. De plus, nous avons aussi privilégié une discussion des résultats dès leur présentation, considérant que dans certains cas, nous apportons d’autres précisions en provenance d’autres cas ou de la littérature. Enfin, nous concluons chacun des thèmes abordés par les conséquences potentielles de nos observations pour les administrations municipales et les entreprises.

 

Centralisation et décentralisation des CAPEX et croissance économique

Les tests portant sur H1 nous ont procuré des résultats inattendus. En effet, cette hypothèse suggérait que la décentralisation des pouvoirs de dépenser d’un État ait un effet positif sur la croissance économique de ce pays. Or, non seulement nos résultats ne confirment pas cette hypothèse, mais ils montrent plutôt une relation inverse, c’est-à-dire que plus le pouvoir de dépenser des États sous forme de CAPEX est décentralisé, moins il y a de croissance économique. En effet, nous obtenons une corrélation négative entre les variables (R = -0,53), 28% de la variabilité de la croissance du PIB réel est expliquée par la proportion des CAPEX des gouvernements locaux par rapport à l’ensemble des CAPEX gouvernementaux des pays (R2 = 0,277) et les résultats sont significatifs (p-value < 0,0001) tels qu’illustrés dans le graphique 1.

 

Aux fins de simplification de l’interprétation du graphique 1, rappelons simplement que plus le ratio CAPEX des gouvernements locaux comparativement aux CAPEX gouvernementaux du pays est élevé, plus le pouvoir de dépenser est considéré comme décentralisé dans le contexte de cette recherche. Au regard du graphique 1, on observe ainsi non seulement une croissance économique moindre à droite du graphique, mais aussi que plusieurs pays ayant un pouvoir de dépenser décentralisé ont des PIB réels en décroissance.

 

Par ailleurs, lorsque nous réalisons le même test en choisissant une période de 10 ans pour la variable expliquée (moyenne de la croissance du PIB réel des pays à l’étude de 2004 à 2013), nous obtenons des résultats encore plus convaincants comme cela est illustré dans le graphique 2. En effet, nous observons ainsi que R = -0,59, que R2 = 0,352 et que les résultats sont toujours significatifs. De plus, nous remarquons que sur une période de 10 ans, il y a peu de pays qui se retrouvent en décroissance.

 

Ces résultats nous ont beaucoup étonnés et nous ont conduits à nous poser de nombreuses questions. Quand nous avons de tels questionnements, c’est là que la réelle recherche démarre puisque nous avons généralement à cette étape plus de questions que de réponses. Si nous souhaitons dans les travaux de recherche en cours de réalisation renforcer le nombre d’années de la variable explicative pour ancrer davantage nos résultats, il demeure que nos résultats préliminaires nous permettent de suggérer de premières explications plausibles[15].

 

Ainsi, à ce stade-ci de cette recherche, nous voyons plusieurs possibilités d’explications – dont certaines sont présentées sous forme de question sans réponse – et il y en a fort probablement d’autres. Notre première suggestion provient de nos données qualitatives. En effet, nous avons constaté que plusieurs pays où le pouvoir de dépenser était décentralisé aux années de référence de la variable explicative avaient un grand nombre d’administrations locales, et que depuis, certaines d’entre elles s’étaient engagées dans une rationalisation des administrations locales (par exemple en fusionnant des villes). Par conséquent, les résultats que nous avons obtenus pourraient s’expliquer par une décentralisation à outrance engendrant des coûts élevés et donc un usage non optimal des fonds publics. Dans cette perspective, un État où les administrations locales seraient en moins grande importance arriverait à faire meilleur usage des fonds publics en dépensant moins dans l’administration et plus en CAPEX.

 

La seconde proposition conduit à la question suivante : est-il possible que le phénomène de métropolisation se fasse au détriment d’autres régions porteuses de développement économique ? En d’autres termes, y aurait-il trop d’investissements réalisés dans les capitales économiques au détriment de régions qui auraient besoin de tels investissements pour exploiter une compétence particulière ? À ce propos, Arnold et Blöchliger (2016, p.3) font remarquer dans leurs travaux en cours de réalisation qui portent sur l’évolution des PIB régionaux dans les pays membres de l’OCDE que « les inégalités ont diminué entre les pays, tandis que les disparités se sont souvent accentuées à l'intérieur de chaque pays ».

 

Le troisième essai explicatif se fonde sur trois données : un cas observé au tournant de l’an 2000 par un des auteurs de cette recherche[16], qui concerne le cas de l’après-crise de 2008 dans le secteur des technologies de l’information (TI), des travaux récents de l’OMC et enfin, nos données qualitatives. Mais pour toutes ces situations que nous décrivons ci-dessous, nous partons du même raisonnement : et si la relation que nous avons observée était plutôt l’inverse ? C’est-à-dire que dans les pays où il y a moins de croissance économique, les gouvernements ont-ils davantage tendance à dépenser en CAPEX pour soutenir leur économie ?

 

C’est le cas ci-dessus qui a d’abord suscité ce questionnement. En effet, au tournant de l’an 2000, plusieurs entreprises du secteur des TI ont beaucoup souffert de l’après pseudo bogue de l’an 2000. Plusieurs entreprises avaient fait de bonnes affaires avant cette période, autant dans le secteur privé que public, mais l’accalmie qui a suivi a mis plusieurs entreprises en difficulté. Si bien qu’au Canada, il a été observé une forte croissance des avis d’appels d’offres publics dans le secteur des TI dans les années qui ont suivi le 1er janvier 2000. En effet, plusieurs administrations publiques ont beaucoup investi pour soutenir leur économie considérant l’importance relative de ce secteur par d’importantes dépenses en CAPEX principalement destiné à la refonte d’importantes bases de données, systèmes en ligne destinés à la clientèle, etc.

 

D’autre part, depuis la crise de 2008, l’OMC (2014) a fait remarquer dans ses récents travaux que nous assistons à une forte recrudescence des mesures protectionnistes dans un grand nombre de pays. Certaines de ces mesures se manifestent au travers des achats des gouvernements pour soutenir leur économie. On a qu’à penser à l’injection de 783 Milliards d’USD aux États-Unis (Kho and Smith, 2009) destinés aux achats gouvernementaux couverts par le Buy National Act. Cette mesure n’est pas nouvelle aux États-Unis, puisqu’elle est en vigueur depuis 1933, mais c’est l’ampleur de l’augmentation des dépenses et le fait de les inscrire dans cette mesure – qui favorise les fournisseurs locaux – après une importante crise financière qui témoigne d’un apport particulier de l’État par ses dépenses en ayant pour principal objectif le soutien de son économie.

 

Enfin, les données qualitatives de notre recherche en cours de réalisation nous ont permis d’observer que là où le pouvoir de dépenser est décentralisé, il existe au niveau des administrations locales davantage de politiques de développement économique, de soutien à la création et à la croissance des entreprises, au développement des emplois, de soutien à l’innovation et à l’exportation, etc. Cependant, ces programmes ne semblent pas se traduire en une meilleure croissance économique des pays observés. Par conséquent, cela révèle probablement davantage d’une nécessité de créer des environnements propices pour attirer des entreprises, des investissements, de la main-d’œuvre qualifiée, etc. pour demeurer dans la course, plutôt que de pouvoir contribuer à la croissance économique.

 

Mais, tout cela n’explique pas que là où il y a moins de croissance économique, on soutienne davantage son économie par les dépenses des administrations locales. En effet, rien ne nous dit dans nos analyses actuelles que les pays où le pouvoir de dépenser est centralisé n’investissent pas autant par leurs administrations centrales. De deux choses l’une, soit nous capturons un phénomène généralisé, peu importe que le pouvoir de dépenser soit décentralisé ou non ; soit nous observons un phénomène de soutien économique propre au pays où le pouvoir est décentralisé et où la croissance économique est moindre. Ce dernier cas conduit à la quatrième suggestion de réflexion que nous apportons.

 

Cette suggestion pose d’abord la question suivante : d’où proviennent les fonds publics lorsque l’on augmente les CAPEX dans un pays où il y a peu de croissance économique ? Une réponse simple est la suivante[17] : soit il y a augmentation des taxes et impôts prélevés par l’État, soit il y a augmentation de la dette de l’État. Dans un contexte où les ressources financières se font de plus en plus rares, assistons-nous dans ces pays à un transfert du fardeau de la dette des gouvernements centraux vers les gouvernements sous-centraux ? Sommes-nous trop endettés au niveau des gouvernements centraux dans ces pays, de sorte que de transférer la responsabilité vers une administration locale en leur accordant le pouvoir de dépenser augmente le pouvoir d’endettement gouvernemental total du pays ? Nos données qualitatives nous ont permis de constater qu’en effet, le pouvoir de taxation, d’endettement et d’appel à l’épargne est plus grand au niveau des municipalités situées dans des pays où le pouvoir de dépenser est décentralisé. « Beaucoup de pays, confrontés à une expansion rapide de l’urbanisation, ont fait le choix de confier aux gouvernements locaux la responsabilité de la mise en place des infrastructures publiques locales en leur accordant des ressources suffisantes et la possibilité d’emprunter. À la suite de ces décisions, l’investissement public urbain a augmenté, ce qui, à son tour, a contribué à la croissance économique nationale » (CGLU, 2007). Ainsi, le transfert de ce pouvoir d’emprunter (ou décentralisation fiscale) permettrait la décentralisation des dépenses sous forme de CAPEX, tout en optimisant ce pouvoir de dépenser en multipliant les entités aptes à contracter une dette, mais, rappelons-le, contrairement à ce qui est avancé ci-dessus, les résultats de notre recherche suggèrent plutôt que dans les pays étudiés, plus le pouvoir de dépenser est décentralisé, moins il y a de croissance économique nationale. Par conséquent, cette observation pose une autre question qui nous apparaît importante : assistons-nous à une augmentation indue du fardeau fiscal des citoyens ?

 

Pour conclure la présentation des résultats obtenus en ce qui concerne notre première hypothèse, précisons qu’il est probable que tous les phénomènes ci-dessus, ou plusieurs d’entre eux interviennent dans cet environnement complexe et que chacun d’eux explique une partie de la variabilité mesurée de la variable expliquée. Il est aussi probable que la relation de cause à effet soit inversée, ou encore aille dans les deux sens sans perdre de vue que d’autres phénomènes interviennent considérant que R2 nous permet de n’expliquer que 35% de cette variabilité[18]. De plus, nous posons la question suivante pour renforcer l’importance relative des contributions des investissements en provenance de l’État : quelle serait la situation de ces pays sans les investissements importants de leurs États ? En effet, même si la croissance économique de ces pays est moindre, nos résultats ne nous permettent pas de nier qu’il y ait une contribution à cette faible croissance par les CAPEX des municipalités. Enfin, à partir des résultats préliminaires de cette recherche, nous sommes en mesure de faire ressortir les conséquences potentielles suivantes :

 

 

Sur ce dernier point, cette conséquence nous apparaît particulièrement importante pour les PME. En effet, toujours à partir du cas observé dans le secteur des TI, ce sont les grandes entreprises qui ont bénéficié de l’apport des contrats additionnels du début des années 2000 dans ce secteur. En effet, les PME de ce secteur avaient négligé les contrats publics avant l’an 2000. Le principal motif qu’ils nous rapportaient était des rendements moindres dans ces marchés dus à la forte concurrence présente sur les marchés publics. Les grandes entreprises maintenaient néanmoins un positionnement dans les marchés publics qu’elles ont augmenté au moment où les investissements des États se sont accrus. Elles ont ainsi palier par les nouveaux contrats publics le manque qu’elles avaient dans les marchés privés et les autres marchés publics. Ayant déjà développé les réseaux des marchés publics, elles avaient un avantage concurrentiel sur ces marchés comparativement aux PME, qui elles, ont tenté tant bien que mal de devenir fournisseurs sur ces marchés. N’y parvenant pas, les grandes entreprises ont poursuivi leur croissance et pour parvenir à livrer les nouveaux contrats obtenus, elles ont soit recruté au sein des PME, soit racheté à bon prix des PME en difficulté financière. Ainsi, bien que les marchés publics offrent des rendements moindres, ils demeurent plus stables en période économique plus difficile, et sont par conséquent moins risqués que des contrats privés (il est rare de voir un État faire faillite). Par conséquent, il nous apparaît stratégique d’assurer une proportion minimale de contrats publics dans un portefeuille d’affaires moins risqué.

 

Centralisation et décentralisation des dépenses et risque de corruption

 

Les tests réalisés à partir de notre seconde hypothèse corroborent les attentes que nous avions. En effet, plus le pouvoir de dépenser est décentralisé, plus l’indice de perception de la corruption (IPC) est élevé. En effet, pour l’année de référence de l’indice CAPEX des gouvernements locaux en pourcentage des CAPEX gouvernementaux du pays en comparaison de la même année pour l’indice de corruption, nous obtenons les résultats suivants :

R = 0,663 ; R2 = 0,44, P < 0,0001 ; N = 75

Puis, en réalisant les mêmes tests sur une période de 10 ans pour l’IPC, nous arrivons aux résultats suivants :

R = 0,665 ; R2 = 0,43 ; P < 0,0001 ; N = 75

 

Soit sensiblement les mêmes résultats.

D’abord, ces résultats peuvent contribuer à expliquer les résultats obtenus du test effectué sur notre première hypothèse, puisqu’il est raisonnable de croire que la corruption, qui correspond à un gaspillage des fonds publics, réduit le potentiel de contribution à la croissance économique par les CAPEX. Ainsi, il est probable que la décentralisation rende plus complexe l’implantation de mécanismes de contrôles, et là aussi les multiplier à outrance aurait pour conséquence de se traduire en une augmentation des dépenses et donc une diminution de l’efficience dans l’utilisation des fonds publics.

 

En revanche, au regard de nos analyses qualitatives, un autre phénomène nous a beaucoup étonné : plus le pouvoir de dépenser est décentralisé, plus l’information qui concerne les approvisionnements des municipalités est transparente et accessible. C’est-à-dire que nous retrouvons aisément dans les sites internet de ces municipalités les informations suivantes – elles-mêmes difficile à trouver ou absente dans les pays où le pouvoir de dépenser est centralisé – :

  • Les processus d’approvisionnement et les règles qui les encadrent – ils sont clairement présentés et simples à comprendre ;
  • Les publications des avis d’appels d’offres ;
  • Les résultats d’adjudication de contrat – qui contiennent le nom des entreprises à qui les contrats ont été octroyés ainsi que la valeur du contrat obtenu dans la grande majorité des cas;
  • Les mécanismes en place en cas de conflits, destinés au règlement des différends.

 

Ce résultat contre-intuitif compte tenu du résultat précédent peut s’expliquer selon notre réflexion actuelle par deux possibilités :

  • Soit le fait de rendre l’information plus transparente conduit à une meilleure identification des cas de corruption. Dans une telle hypothèse, la décentralisation serait par conséquent bénéfique pour permettre de réduire la corruption et les résultats que nous obtenons ne sont que cette démonstration sans signifier qu’il y ait plus de corruption dans les pays où le pouvoir de dépenser est décentralisé, mais simplement parce que plus de cas de corruption y sont dévoilés que dans les pays où le pouvoir de dépenser est centralisé. Remarquons aussi que moins il y a de dépenses dans une administration, moins il peut techniquement y avoir risque de corruption. À ce propos, le CGLU (2008, p. 138) propose l’explication suivante « la démocratisation et le renforcement de la société civile rendent la corruption plus visible, ce qui explique pourquoi les citoyens peuvent avoir la sensation que le problème s’est aggravé même si ce n’est pas nécessairement le cas ».

     
  • Soit il y a plus de corruption qui accompagne la décentralisation des pouvoirs de dépenser. Ce qui porte aussi à penser que nous assistons à un phénomène de sophistication de la corruption et des moyens permettant de les identifier – ce dernier cas contribuant aussi à l’explication ci-dessus. Mais du point de vue de la sophistication de la corruption, nul besoin de présenter plus en détail ce que de nombreux cas qui ont occupé l’espace médiatique nous ont appris à ce sujet. En effet, du simple mécanisme de l’enveloppe brune, nous observons aujourd’hui des cas de collusion entre les fournisseurs, entre les employés de l’État (incluant ou non les élus) et les fournisseurs, des récompenses sous forme d’avantages, d’envois de fonds dans des paradis fiscaux, etc. La corruption se réalise là où il y a des pouvoirs de dépenser, et plus l’on installe des mécanismes de lutte à la corruption, plus elle se complexifie pour contourner ces mécanismes, et plus ces mécanismes doivent s’adapter à cette « innovation » en matière de corruption. D’ailleurs, au cours de la réalisation de cette recherche nous avons observé le cas d’une ville qui a décidé d’implanter un mécanisme de lutte à la corruption en établissant une unité spéciale de lutte à la corruption en 2013 pour réduire les risques de corruption au niveau municipal. Or, le maire qui en a fait l’annonce à cette époque a été reconnu coupable de fraude, d’abus de confiance et de complot en janvier 2017.

 

Soulignons enfin que la décentralisation des pouvoirs de dépenser pourrait aussi simplement déplacer le problème de corruption vers les administrations sous-centrales, rendant les mécanismes de contrôle plus efficaces pouvant être administrés ou imposés par l’État central (contrôle d’un niveau de compétence sur un autre). En revanche, cela pourrait aussi contribuer à la sophistication de la corruption en impliquant de la collusion entre les divers niveaux d’administrations gouvernementales, voire même entre les organisations gouvernementales et les autorités de surveillance. 

 

Là encore, il est probable que ces phénomènes combinés expliquent chacun une partie de nos résultats, sans oublier que d’autres phénomènes interviennent sur l’explication de notre seconde hypothèse considérant R2.

 

 

 

Centralisation et décentralisation des dépenses et de la qualité de vie

Lorsque nous introduisons les indices de qualité de vie, nous confirmons de manière encore plus évidente notre hypothèse de départ à ce sujet.  En effet, à partir de l’indice de MERCER, nous obtenons les résultats suivants :

R = 0,797 ; R2 = 0,636 ; P < 0,0001 ; N = 68

Puis à partir de l’indice de EIU, les résultats suivants :

R = 0,65 ; R2 = 0,43 ; P < 0,0001 ; N = 53

 

Rappelons simplement que le premier indice est réalisé sur un plus grand nombre d’observations que le second (N = 68 versus N = 53), mais dans les deux cas nous observons une forte corrélation ainsi qu’une proportion élevée de l’explication de la variabilité de la variable expliquée.

 

L’explication la plus plausible de ces résultats provient de nos données qualitatives qui nous permettent de constater que plus le pouvoir est décentralisé :

  • Plus les CAPEX dédiés aux transports en commun, aux parcs, à l’environnement, aux infrastructures, etc. sont élevés, alors que les dépenses courantes sont comparables entre les États où le pouvoir est décentralisé et ceux où le pouvoir est centralisé ;
  • Plus il y a présence de plan stratégique, de plan de positionnement à long terme, de plan de croissance, etc. au niveau de l’administration municipale[26] ;
  • Plus on remarque une ouverture à la participation citoyenne ainsi que des budgets et des CAPEX affectés à cette participation.

En d’autres termes, les villes où le pouvoir est décentralisé répondraient mieux aux besoins des citoyens et citoyens corporatifs.

Limites et travaux futurs

Comme tout travail de recherche, nos travaux comportent des limites que nous estimons important de considérer dans l’interprétation des résultats que nous avons obtenus et dans les travaux à venir qui entourent cette recherche. Nous croyons aussi qu’il est important de préciser les limites de ce travail de recherche en cours de réalisation qui ne pourra pas répondre à toutes les questions qu’il soulève. En effet, de nombreux travaux seraient requis pour y parvenir et la limite de temps ne nous permettra pas de répondre à toutes ces questions. Néanmoins, la visée exploratoire de cette recherche permet d’apporter l’identification de phénomènes nouveaux qui peuvent permettre d’orienter des travaux futurs, pouvant aller jusqu’à la proposition d’un programme de recherche entourant les thématiques que nous avons abordées jusqu’à maintenant.

 

Sur le plan des données que nous avons employées, les limites suivantes ainsi que les perspectives d’avenir méritent d’être soulignées :

  • La méthodologie employée ne permet pas, ce qui n’était pas non plus l’objectif de notre recherche, d’établir de relations de causes à effet hors de tout doute entre les variables étudiées. Notre travail porte strictement sur les corrélations que l’on peut observer entre ces variables.

     
  • La base de données que nous avons employée pour l’indicateur des CAPEX des administrations municipales en proportion des CAPEX totaux des gouvernements des pays étudiés nous limitait à une seule année comprise entre 2006 et 2010 (CGLU, 2010). Néanmoins, dans les étapes à venir nous souhaitons tenter d’augmenter le nombre d’années en référant aux mêmes sources employées dans ce rapport, c’est-à-dire les données d’Eurostat, de l’OCDE, de la Banque mondiale et du FMI.

     
  • L’indice de perception de la corruption que nous avons employé (IPC) est un indice généralement admis en recherche, mais il demeure un indice de perception et non un indice mesurant le niveau de corruption, une mesure pratiquement impossible à réaliser. En effet, le seul moyen d’obtenir une telle mesure serait de faire une recension des contrats octroyés, de choisir un échantillon et demander aux personnes qui les ont obtenus s’ils ont eu recours à la corruption… Même si cela était le cas, il est peu probable que ces personnes accepteraient de nous faire une telle confidence. Ainsi, il est probable que cet indice de perception soit influencé par les cas de corruption mis au grand jour par les médias ou les autorités de lutte à la corruption, ce qui renforce l’idée que nous apportions voulant que ce soit ce phénomène qui contribue à faire croitre cet indice.

     
  • Les indices de qualité de vie sont récents et controversés, et il en existe plusieurs. Nous avons arrêté notre choix sur les indices de Mercer (2017) et de EIU qui nous apparaissaient fiables du point de vue méthodologique. De plus, ils proposent des résultats sur plusieurs années. Dans le cas de l’indice de Mercer, nous avons employé une seule année, celle du dernier rapport disponible gratuitement au moment de réaliser nos analyses qui portent sur le classement de 2016. Une demande est en cours auprès de Mercer pour obtenir les données des années antérieures sans frais (en effet, elles sont disponibles moyennant des frais et nous sommes confrontés aux limites budgétaires de ce projet de recherche) qui nous ont indiqué qu’ils pourraient nous fournir les résultats des années antérieures sans frais. Nous prévoyons ainsi ajouter ces données à nos travaux en cours de réalisation. Par ailleurs, les données de EIU que nous avons utilisées concernent l’année 2014. Considérant que nous obtenons un nombre de villes moins important qu’avec les données de Mercer, nous avons déjà choisi de limiter les analyses aux données déjà employées. Enfin, il demeure qu’entretemps, nous avons trouvé pour les deux indices des données sur Wikipédia (2017) qui présentent leurs tops 10 pour 2014 à 2016 et que nous n’observons pas de grande fluctuation.

     
  • Malgré la controverse entourant les indicateurs de mesure de la qualité de vie, soulignons qu’il existe des controverses qui concernent à peu près tous les indicateurs, dont celui de la mesure de la croissance économique mesurée par le PIB et le PIB réel. Néanmoins, nous avons le parti pris que des travaux réalisés à partir d’indices employés en recherche, malgré leurs controverses, méritent notre attention dans l’espoir que des travaux futurs puissent être réalisés à partir de nouveaux indices plus performants ou mieux reconnus.

     
  • Rappelons que nos analyses qualitatives à ce stade-ci de la recherche portent sur la moitié de l’échantillon et que nos travaux futurs intègreront l’utilisation d’un logiciel d’analyse qualitative une fois le travail de collecte de données complétées.

     
  • Enfin, bien que nous observions des tendances, nous avons aussi observé des cas d’exception. Pour le moment, nous avons fait le choix de ne pas fournir d’exemples représentatifs des observations réalisées et des cas d’exception, mais nous prévoyons dans le rapport de recherche définitif fournir de tels exemples.

Une autre limite que nous avons présentée dans la section portant sur la méthodologie concerne la limite linguistique des chercheurs (français et anglais) qui a fait en sorte que nous avons dû exclure le Mexique ainsi que les pays de l’Amérique Centrale et de l’Amérique du Sud dans notre analyse qualitative. Dans les étapes ultérieures, nous étudierons la possibilité d’introduire un logiciel de traduction pour nous permettre d’ajouter quelques pays de ce territoire. Cet ajout contribuerait à améliorer la recherche à deux niveaux en permettant d’abord d’introduire ces pays pour améliorer la représentativité de l’échantillon et ensuite de rééquilibrer le nombre de pays étudiés dans les pays où le pouvoir de dépenser est considéré comme décentralisé comparativement à ceux où ce pouvoir est considéré comme centralisé.

 

Une dernière limite que nous souhaitons apporter concerne une question que nous avons reçue lors de notre présentation au Festival de géopolitique de Grenoble en mars 2017. En effet, un participant nous a demandé si nos observations, compte tenu de la répartition géographique des pays où le pouvoir de dépenser est considéré comme décentralisé comparativement à celle où il est considéré comme centralisé dans le cadre de cette recherche, n’afficheraient pas plutôt une comparaison entre pays développés et pays moins développés considérant que la croissance économique est plus lente dans les pays développés. En effet, lorsque l’on observe les schémas 2 et 3, nous voyons bien cette distinction entre les deux strates que nous avons établies. Ainsi, nous introduirons cette observation dans nos travaux à venir. Une façon de considérer cette remarque importante est de réaliser nos tests d’hypothèses sur les deux strates indépendamment l’une de l’autre, afin de voir si ces tests procurent les mêmes résultats lorsque nous combinons tous les pays. Nous avons amorcé ce travail qui procure des résultats intéressants, mais nous faisons le choix de réserver la présentation de ces résultats dans notre rapport définitif. Nous avons ainsi deux objectifs : d’abord terminer ce travail qui est en cours de réalisation, ensuite maintenir un suspense et l’intérêt pour les résultats à venir.

 

Enfin, en ce qui concerne d’autres travaux potentiels, ou un éventuel programme de recherche, à partir des thèmes identifiés dans notre recherche en cours, les dimensions suivantes nous semblent particulièrement d’intérêt :

  • Davantage de travaux nous apparaissent requis concernant les résultats que nous avons obtenus à partir de nos hypothèses :
    • D’abord pour corroborer ou infirmer les résultats que nous avons obtenus, par exemple en augmentant le nombre de pays à l’étude (ce qui peut aussi être considéré comme une limite à ce travail puisque nous avons choisi un échantillonnage dit de convenance reposant sur la disponibilité des données que nous avions au départ) ou encore pour établir d’éventuelles relations de cause à effet ;

       
    • Ensuite pour améliorer les explications que nous avons procurées, elles-mêmes pouvant faire l’objet de travaux ultérieurs allant jusqu’à l’élaboration de modèles d’optimisation, qui permettraient de :
      • Mieux saisir les enjeux qui entourent les coûts de la décentralisation (incluant ceux associés aux mécanismes de lutte à la corruption) pour faire un meilleur usage des fonds publics ;
      • Étudier l’impact de la répartition des CAPEX entre les capitales économiques et les régions porteuses de développement économique ;
      • Mieux comprendre les politiques de développement économique administrées au niveau municipal et leurs impacts réels sur la croissance économique ;
      • Élucider davantage l’impact de la décentralisation fiscale ;
      • Parvenir à une meilleure compréhension du rôle important des municipalités et de leurs programmes améliorant la qualité de vie des citoyens et citoyens corporatifs.

         
    • Enfin, mieux cerner les conséquences de ces observations pour les administrations municipales et les entreprises.

 

 

Conclusion

Nous avons vu que nous obtenons des résultats qui contredisent notre première hypothèse et des résultats concluants sur les deux autres hypothèses de cette recherche en cours de réalisation. La falsification de la première hypothèse, reposant sur une croyance qui ne semble pas avérée, nous apparaît une contribution qui mérite davantage de travaux dans le futur. Néanmoins, à ce stade-ci de notre travail de recherche, cet éclaircissement nouveau nous semble intéressant quant aux conséquences pour les administrations municipales et les entreprises que nous pouvons extraire de nos résultats.

 

L’ensemble des thèmes abordés dans cette recherche nous semble aussi d’intérêt pour l’avancement des connaissances qui entourent les domaines de recherche des marchés gouvernementaux et du positionnement des entreprises sur ces marchés. Notre approche de recherche qui repose sur une analyse comparative de cas multiples nous permet d’ailleurs d’apporter ces thèmes sous forme de contribution (voir l’annexe A) pouvant être utile à des travaux futurs. D’autres travaux ont déjà été réalisés sur ces thèmes qui ont émergé des cas à l’étude comme nous l’avons sommairement indiqué dans la présentation des résultats et seront davantage intégrés dans notre rapport définitif.

 

Même si l’on mesure une relation négative entre la décentralisation des pouvoirs de dépenser des États et la croissance économique, il nous apparaît important d’éviter de tomber dans un mode de raisonnement qui conduirait à choisir de centraliser le pouvoir de dépenser des États avec l’espoir de créer une croissance économique. Rappelons simplement que les corrélations observées ne signifient pas qu’il y ait une relation de cause à effet hors de tout doute entre ces variables. Nous avons d’ailleurs fait la démonstration qu’il est raisonnable de croire qu’il y ait une relation de cause à effet dans un sens, dans l’autre ou dans les deux sens. De plus, d’autres phénomènes (d’autres variables explicatives) interviennent nécessairement sur les variables étudiées (variable expliquée).

 

En outre, nos observations qualitatives permettent de confirmer qu’il existe bien un phénomène d’isomorphisme institutionnel sur les notions de centralisation et de décentralisation des pouvoirs de dépenser, observables dans chacune des strates étudiées comme nous l’avions postulé au départ. Certes, une telle corroboration confirme la théorie, mais ne nous semble pas être une grande contribution sur le plan scientifique puisqu’elle a déjà été maintes fois corroborée. En revanche, l’emploi de cette théorie dans la recherche qui s’intéresse aux marchés gouvernementaux et administrations gouvernementales nous semble davantage susceptible d’une contribution nouvelle. En outre, rappelons la suggestion de DiMaggio et Powel (1983, p. 147) voulant que le phénomène d’isomorphisme institutionnel repose plutôt sur les processus qui rendent les organisations plus semblables « sans nécessairement les rendre plus efficientes » (ibid., p. 147). Par conséquent, cette idée renforce l’intérêt d’approfondir nos connaissances sur les conséquences réelles de cet isomorphisme institutionnel dans les organisations gouvernementales afin de réfléchir à des modèles qui permettraient un meilleur usage des fonds publics.      

 

Sur le plan de la recherche en management, il nous semble aussi intéressant de souligner que les observations que nous avons apportées jusqu’à maintenant tendent à démontrer des distinctions importantes relatives aux clients étatiques comparativement aux clients privés, ce qui mérite tout autant notre attention dans un exercice qui vise à mieux comprendre l’environnement externe pour mieux positionner les entreprises désireuses de vendre sur ces marchés.

 

Enfin, nous croyons que, sans que cela ne se fasse au détriment des indicateurs de croissance économique dont nous acceptons l’importance, que les villes sont d’abord des milieux de vie. Ainsi, la qualité de vie nous semble beaucoup plus importante que l’unique indicateur de croissance économique. Ainsi, dans un contexte de prise de décision, c’est l’ensemble de la complexité de l’environnement étudié qui devrait être pris en considération en cherchant des approches permettant d’optimiser l’ensemble des enjeux auxquels les municipalités et les entreprises doivent faire face.

 

Remerciements

Nos premiers remerciements vont à HEC Montréal et aux organisateurs du Festival de géopolitique de Grenoble (FGG). En effet, ce projet de recherche s’inscrit dans un cours-projet qui avait pour objectif de permettre à un étudiant de niveau maitrise prometteur (G. Chabot) de vivre une expérience concrète de recherche avec présentation des résultats préliminaires de recherche dans une conférence internationale. Ainsi, nous remercions HEC Montréal pour nous avoir permis de vivre cette expérience de formation alternative et les organisateurs de FGG pour nous avoir permis de présenter nos résultats au FGG dans ce contexte de formation, en plus de nous avoir si bien accueilli. Nous souhaitons également remercier les personnes qui ont apporté de judicieux commentaires et des questions pertinentes lors du FGG. Sans leur apport, la réflexion n’en serait pas où elle en est aujourd’hui. Enfin, nous souhaitons aussi dire merci à Mme Julie Lévesque, coordonnatrice générale du Réseau québécois de villes et villages en santé, une initiative née à Toronto en 1984 et reprise par l’Organisation mondiale de la Santé en 1986, qui a accepté de nous rencontrer pour discuter des thématiques que nous avions retenues et qui nous a généreusement suggéré quelques références et idées permettant d’améliorer nos travaux.

 

 

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Yin, R. K. (2004), The Case Study Anthology, Sage Publications, Californie, 271 p.

Yin, R. K. (2003), Case Study Research, Design and Methods, Third Edition, Collection: Applied Social Research Methods Series, Vol. 5, SAGE Publications, Californie, 200 p.

Yin, R. K. (1993), Application of Case Study Research, Collection: Applied Social Research Methods Series, Vol. 34, SAGE Publications, Californie, 181 p.

Yukins, C. et G. Piga (2013), Set-Asides for Small and Medium Firms, as in the US System with the Small Business Act That Reserves Shares of Tenders to SMEs Only: Dialogue, The Applied Law and Economics of Public Procurement, p. 215-230.

 

ANNEXE A

Fiche de collecte de données qualitatives

<Nom de la ville>

<Pays>

 

Population

Taille de la population.

 

Répartition des pouvoirs entre le gouvernement central et les entités sou-centrales

  • Politiques sous responsabilité directe de la municipalité par rapport à celles sous la responsabilité d’entités supérieures ;
  • Acte ou politique de décentralisation ;
  • Etc.

 

Principal message de la gouvernance tel que communiqué par la gouvernance

  • Message du maire ;
  • Message de la haute direction de la ville ;
  • Principaux messages véhiculés sur le site web ;
  • Communiqués de presse récents ;
  • Etc.

 

Politiques de développement économique

  • Politiques mises de l’avant pour assurer le développement économique de la ville ;
  • Projets, mesures, etc. visant le développement économique local ;
  • Etc.

 

Principaux projets promus en ordre de diffusion

  • Projets dans lesquels la ville investit des ressources qu’elle met de l’avant dans ses efforts de communication ;
  • Projets qui requièrent des achats importants ;
  • Projets qui définissent davantage le rôle/les préoccupations de la municipalité.
  • Etc.

 

Budgets (en devise locale)

  • Ampleur des revenus et des dépenses.
  • Répartition des revenus ;
  • Répartition des dépenses en distinguant :
    • Les salaires ;
    • Les achats de la ville ;
    • Les investissements ;
    • Le service de la dette ;
  • Etc.

 

Autonomie financière

  • Quelles sont les sources de revenus de la ville ?
  • La ville a-t-elle le pouvoir d’emprunter, de faire des appels à l’épargne, etc. ?
  • Paiement de transfert provenant des entités supérieures ;
  • Etc.

 

Approvisionnement (pouvoir d’achat)

  • Valeur des achats ;
  • Type d’achats ;
  • Transparence :
    • Diffusion des processus d’approvisionnement ;
    • Diffusion publique des avis d’appels d’offres ;
    • Diffusion des résultats d’adjudication de contrats ;
    • Présence d’un fichier de fournisseurs ;
    • Etc.

 

Principaux enjeux identifiés

  • Enjeux qui préoccupent les élus et les dirigeants ;
  • Enjeux rapportés par les médias ;
  • Etc.

 

Bibliographie

 

[1] UN Habitat (2016a, p.1) estime 43% alors que Tomàs (2016, p. 2) estime plutôt que ce ratio était inférieur à 40%.

[2] Soit une moyenne de 14,48% du PIB des pays non membres de l’OCDE et 19,96% pour les pays membres de l’OCDE.

[3] À noter que le concept de décentralisation contient d’autres notions, par exemple la décentralisation du pouvoir politique, mais nous avons délibérément choisi de restreindre notre recherche au pouvoir de dépenser des États et leur soutien aux entreprises.

[4] Voir le site internet du groupe de recherche, http://www.nottingham.ac.uk/pprg/, consulté le 24 mai 2017.

[5] Voir le site internet du Atlantic University of Florida,  http://www.fau.edu/research/fau-centers.php, consulté le 24 mai 2017.

[6] À noter que nous avons confirmé ce modèle simple à partir des états financiers et des rapports annuels des municipalités étudiées dans cette recherche.

[7] C’est-à-dire lorsque l’État central leur confère un pouvoir d’endettement.

[8] À noter que plusieurs sources que nous avons consultées, principalement les rapports des regroupements de municipalités et ceux des organisations internationales qui s’intéressent à ces notions, abordent ces thématiques. Nous avons retenu ci-dessous les passages qui nous semblaient les plus représentatifs des thèmes de départ retenus pour cette recherche.

[9] Voir la section suivante pour plus de détail qui porte entre autres sur la méthodologie employée.

[10] Même commentaire que la note précédente. De plus, nous décrivons aussi dans cette section comment ces thèmes et sous-thèmes ont été élaborés à partir de la littérature ainsi que des cas à l’étude.

[11] À noter que ce rapport de recherche en cours de réalisation a été rédigé après notre participation au FGG à la demande des organisateurs qui souhaitaient publier ce rapport considérant l’intérêt qu’a suscité cette présentation et intègre déjà quelques éléments de réflexion issue des échanges et des questions que nous avons eux avec les participants à cette conférence.

[12] Les cartes des schémas 1, 2 et 3 ont été construites par les auteurs à partir du logiciel en ligne, accessible à : https://www.mapcustomizer.com/

 

[13] Voir la section portant sur les limites de cette recherche et les travaux futurs pour plus de détail à ce sujet.

[14] Voir la fiche générique telle qu’utilisée à l’annexe A de ce rapport.

[15] À noter qu’à ce stade-ci de la recherche, ces tentatives sont destinées à la discussion avec la communauté scientifique et non scientifique, premier objectif de cette présentation de nos résultats préliminaires. C’est ainsi que notre participation au Festival de Géopolitique de Grenoble en mars 2017 nous a déjà permis de faire évoluer cette réflexion.

[16] En effet, S. Coudé a été directeur général, membre fondateur et membre du conseil d’administration d’un centre de veille et d’expertise sur les marchés publics au Canada destiné à accompagner les entreprises privées dans leur développement des affaires auprès des acheteurs publics. Ce centre était financé par l’État central et un gouvernement sous-central qui souhaitaient stimuler une plus grande diversité chez les fournisseurs et la présence de fournisseurs locaux dans les appels d’offres publics. En particulier, tous les avis d’appels d’offres publiés au Canada étaient analysés sur une base quotidienne et rediffusés aux fournisseurs clients du centre.

[17] Dans un modèle plus complexe nous pourrions entre autres aussi considérer les revenus générés par des ventes (par exemple une société d’État rentable qui verse des dividendes au gouvernement central) ou encore la disposition d’actifs, mais dans le premier cas, si cela est difficile pour les firmes privées faute de croissance, il est probable que cela soit aussi difficile pour une société d’État et dans le second, encore faut-il un acheteur. De plus, ces deux types de possibilités n’apportent pas de nouvelles liquidités rapidement à très court terme, ce qui est requis lorsque l’on souhaite soutenir son économie par ses dépenses.

[18] À ce propos, l’analyse de la seconde hypothèse apporte probablement une explication additionnelle de ce constat comme nous le suggérons plus loin dans ce rapport.

[19] Par extension, ces conséquences potentielles concernent aussi les administrations nationales.

[20] Cette observation renforce ce qui est déjà connu. En effet, les recommandations d’organisations qui se penchent sur ces notions convergent en ce sens (par exemple, celles du CGLU et de UN Habitat) et certaines régions urbaines sont déjà engagées dans un cycle de rationalisation (par exemple en réalisant des fusions entre municipalités).

[21] Une thématique étudiée plus en profondeur par des travaux en cours de réalisation par Bertolini et al., 2016).

[22] On retrouve d’ailleurs dans les travaux cités dans les deux notes de bas de page précédentes plusieurs recommandations qui vont dans le sens d’augmenter le pouvoir de dépenser des administrations locales, une notion qui mériterait d’être davantage étudiée considérant les conséquences potentielles identifiées dans cette recherche et les résultats que nous avons obtenu. Il ne s’agit pas de prendre position, ce qui n’est pas l’objectif de la recherche scientifique, mais bien d’étudier les phénomènes tels qu’ils existent pour déterminer les conséquences potentielles associées aux choix des administrations publiques et ainsi éventuellement proposer des modèles empiriques ou des théories.

[23] Il existe néanmoins des cas d’exception que nous abordons sommairement dans la section limites et travaux futurs de cette recherche.

[24] Nous employons le terme « réel » puisque le cas rapporté ci-dessus concernant un maire reconnu coupable de fraude, d’abus de confiance et de complot porte à penser que l’intention d’une annonce de mise en place d’un mécanisme de contrôle de la corruption eut été réalisé par ce dernier dans un objectif de détourner l’attention de ses propres agissements.

[25] Précisons simplement que là aussi les médias nous ont rapporté de nombreux cas qui ont eu de lourdes conséquences pour les entreprises dont les dirigeants, cadres et employés ont été reconnus coupables de corruption.

[26] Comme nous l’avions déjà fait remarquer dans la discussion sur les résultats de H1.

denis_juliette

« La fabrique de la Lettonie soviétique. Une soviétisation de temps de guerre, 1939-1949 »

Juliette Denis

​Professeur agregée

LE 9 MAI 2005, Vladimir Poutine convie ses homologues étrangers à Moscou pour les cérémonies des soixante ans de la Victoire. La présidente de la Lettonie, Vaira Vīķe-Freiberga, hésite à y rendre : bien qu’acceptant l’invitation du chef d’Etat russe, elle critique publiquement l’interprétation russe de la guerre. Son pays, annexé par l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) en 1940, puis occupé par les Nazis de 1941 à 1945, et enfin reconquis et réintégré à l’URSS, n’est en effet pas prêt à reconnaître le rôle libérateur de l’Armée rouge. Dans une lettre à Vladimir Poutine, la présidente lettone énonce sa vision de l’histoire. Elle considère la date du 9 mai non pas comme le soixantième anniversaire de la libération de son pays (en 1945), mais comme le cinquante-cinquième anniversaire de la Déclaration de Schuman (en 1950), qui a posé les jalons de l’Union européenne à laquelle son pays est fier d’appartenir depuis 2004. Cette démarche constitue un clair rejet du passé communiste et soviétique au profit d’un présent européen et libéral. En célébrant avec l’Europe occidentale la victoire sur l’Allemagne nazie, elle témoigne également de sa volonté de commémorer, « avec une grande tristesse, la seconde occupation soviétique (1944- 1991, J.D.), les immenses pertes humaines et les souffrances qui en découlèrent ».

L’affaire n’en reste pas là. Les années suivantes sont émaillées de conflits autour de l’histoire : en Russie, en Lettonie, et entre les deux pays. Même chose en Estonie, en Lituanie, en Ukraine… où des débats animent le milieu historien, la sphère politique et l’opinion publique. C’est donc avec une très forte conscience – et sans doute, à cause d’elle – de me confronter à une thématique historique sensible, politisée, violente par moment, que j’ai souhaité étudier l’établissement du régime soviétique en Lettonie. Mes directeurs de thèse, Annette Becker et Nicolas Werth, ont initié et soutenu ce projet. Les découvertes continuelles en archives, les rencontres avec des témoins, les discussions collectives avec des historiens de tous bords ont abouti à la structuration de mon sujet de thèse, intitulé « La fabrique de la Lettonie soviétique, une soviétisation de temps de guerre, 1939-1949 ». Cette décennie, matrice de l’histoire de la seconde moitié du XXème siècle et des violents débats du XXIème, a engendré de permanentes redéfinitions et revirements. Les rhétoriques d’aujourd’hui les ignorent ou les simplifient, et projettent sur un passé fantasmé les antagonismes réducteurs du présent.

Bien qu’inspiré par les controverses actuelles, mon sujet n’en reste pas moins une thèse d’histoire. Comment les circonstances de la Seconde Guerre mondiale ont-elles à la fois impulsé et infléchi les méthodes staliniennes de soviétisation – telle est la question qui a aiguillé mes recherches. J’ai d’abord cherché à rendre compte de la chronologie extrêmement secouée des années 1940. Je l’exposerai en première partie. Se dégagent alors les mécanismes d’imposition du pouvoir et les contraintes nées de la guerre, qui confèrent au terrain letton sa position singulière en URSS. L’une des particularités de la période et du pays réside dans les immenses déplacements de population (forcés ou « volontaires ») suscitées par les incessants changements de souveraineté. Je les présenterai en deuxième partie. Enfin, en troisième partie, je reviendrai sur les mémoires contrastées de cette époque, qui participent à la reconfiguration des espaces sociaux, politiques et géopolitiques à l’Est.

 

L’imposition tumultueuse du pouvoir soviétique en Lettonie

Avant son annexion à l’URSS et avant la guerre, la Lettonie incarne la complexité est-européenne par la mosaïque sociale, nationale et religieuse qu’elle présente. Le territoire letton, à la fin années 1930, a ceci d’inédit qu’il combine une position Est / Ouest, entre les espaces germaniques et slaves, et Nord / Sud, entre la Scandinavie au nord et la Pologne et le Yiddishland au sud. Il concentre le melting pot est-européen par excellence, en orthogonalité et en cardinalité.

Au cœur de ce territoire, sa capitale Riga : malgré la saignée de la Première Guerre mondiale, elle continue à regrouper l’immense majorité des habitants, la quasi-totalité des ouvriers, et présente une grande diversité nationale et sociale. La Courlande, à l’ouest du pays, est très marquée par l’influence germanophone et par sa majorité « lettone », et découpée en grands domaines agricoles hérités de l’ancien régime. La Latgale, une région frontalière délaissée, politiquement suspecte, et globalement discriminée par le pouvoir letton en raison de sa pauvreté et de l’hétérogénéité nationale (russe, polonaise, latgalienne, juive...), constitue quant à elle un « confin » est-européen, dont les édifices religieux et la diversité linguistique actuelle conservent tant bien que mal la mémoire.

Politiquement aussi, la situation est bigarrée. Alors que l’Europe bascule massivement dans le fascisme, la Lettonie connaît en 1934 un tournant nationaliste et dictatorial. La situation internationale s’obscurcit à la fin des années 1930. Après la conférence de Munich en 1938, le monde politique letton redoute autant les assauts de l’Allemagne nazie que de l’URSS stalinienne. Il semble atteint d’une forme de strabisme divergent : un œil vers l’Est, un œil vers l’Ouest ; ou bien, dans sa variante interne : un œil sur les communautés germanophones, un œil sur les pénétrations bolcheviques. En 1939, le gouvernement letton se tourne plus nettement vers l’Allemagne. L’URSS observe avec une angoisse croissante la montée du nazisme, et les démonstrations profascistes et anticommunistes des pays de l’Est. Les signes du rapprochement de la Lettonie avec l’Allemagne nazie inquiètent les plénipotentiaires soviétiques, le Commissaire du peuple aux Affaires étrangères Molotov, et le dirigeant de l’URSS, Staline.

Ma thèse s’ouvre sur cette période. Le 23 août 1939, à la surprise de tous et au désespoir de beaucoup, l’URSS signe avec l’Allemagne nazie un pacte laissant à Hitler toute latitude pour envahir la Pologne et entraîner le continent dans la guerre. Les clauses secrètes de cet accord définissent des sphères d’influence. La Lettonie fait partie de la « sphère soviétique ». Cependant, en 1939, pour Staline et Molotov, pas question d’annexer le pays : ce dernier a vocation à être « satellisé », comme ses voisins, et à se tourner progressivement vers une alliance avec l’URSS et, pourquoi pas, à terme, vers un régime socialiste. De l’été 1939 à l’été 1940, la Lettonie demeure indépendante. Dans les pays baltiques, « l’ambiance du pacte », si bien écrite par Jean Cathala dans son oeuvre magistrale, Sans fleur ni fusil, est angoissante. En Lettonie, on se félicite certes d’avoir échappé à la guerre, mais des signes avant coureurs laissent présager un sombre avenir. L’URSS impose à la Lettonie un traité commercial, une alliance politique, l’implantation de bases militaires… c’est surtout le départ des Allemands de la Baltique qui inquiète la population. La minorité germanophone du pays, environ 70 000 habitants sur deux millions, se voit « rapatriée » vers le Troisième Reich. Pourquoi partent-ils en toute hâte, si ce n’est pour échapper à la probable main mise soviétique sur le pays ?

La défaite de la France en juin 1940, qui révèle l’invincibilité de la Wehrmacht, précipite l’annexion des pays baltiques. Staline espère renforcer les défenses de l’URSS grâce à un glacis territorial autour de Leningrad. En juin 1940, l’Armée rouge pénètre en Lettonie dans une « hâte frénétique », selon l’expression d’Alexander Werth [1]. Les annexions, dans les trois pays baltiques, suivent un processus bien rôdé, entre ultimatum fallacieux, intimidation militaire et mise en scène d’une révolution endogène. Après un référendum aux résultats sans appel, les représentants lettons, estoniens et lituaniens se rendent à Moscou pour entériner leur rattachement volontaire à l’URSS. Fin juillet 1940, l’annexion à proprement parler s’achève, la soviétisation commence.

Pendant un an, elle débute prudemment. Sans doute, les autorités soviétiques pensaient avoir plus de temps pour se rendre maître du pays. Ils n’imaginaient pas que, dix mois plus tard, l’occupation allemande interromprait brutalement le processus d’uniformisation. Un aspect frappant de l’époque est l’absence d’enthousiasme des bâtisseurs du régime soviétique en Lettonie. En 1940, l’effervescence des années révolutionnaires a disparu. La responsabilité de la construction du socialisme est confiée à des « communistes lettons » qui ont vécu en URSS depuis la révolution, et ont pour beaucoup miraculeusement échappé aux purges staliniennes des années 1930. Envoyés en Lettonie à partir de 1940, ils ont perdu toute ardeur, toute exaltation, mais appliquent sans broncher les directives staliniennes. En 1940-1941, ces objectifs consistent surtout à renforcer l’administration autour des pôles communistes (autour de Janis Kalberzins) et étatique (autour de Vilis Lacis), à introduire quelques réformes économiques (réforme agraire, nationalisations), et à réprimer des groupes d’ennemis ciblés et peu nombreux.

La situation change en juin 1941. Notons que dans les années 1940 en Lettonie, la saison estivale est rarement associée au retour des jours heureux. La Nature bienfaisante versus le Drame politique et humain, tel est le topos des récits des témoins. L’été 1941 représente le seuil de désastres, pourtant différents dans leur nature et leurs victimes. Premièrement, après plusieurs mois de calme apparent, la répression stalinienne prend un tour nouveau : la condamnation de 5000 « ennemis de classe » aux travaux forcés, et la déportation de 10 000 membres de leur famille intervient le 14 juin 1941. Deuxièmement, le 22 juin 1941 l’armée allemande lance l’opération Barbarossa contre son allié soviétique. Lorsque la Wehrmacht s’apprête à envahir la Lettonie, une grande partie de la population lettone ne voit pas d’un mauvais œil l’intervention allemande qui balaie le maître soviétique. Mais environ 50 000 personnes s’enfuient coûte que coûte : soldats, cadres de l’Etat, Lettons d’origine juive gagnent l’Est précipitamment et obtiennent en URSS non occupée le statut d’évacués [2].

Comment qualifier les années d’occupation nazie en Lettonie ? Mon objectif n’était pas d’étudier en détails les politiques nazies, mais plutôt la manière dont les Soviétiques les ont perçues. Dès les années de guerre, en URSS non occupée, les autorités centrales et républicaines s’échinent à connaître la situation et à prévoir la reconquête. Certes, la propagande de guerre ne rend pas hommage à la perspicacité des informations secrètes recueillies sur la Lettonie occupée… Mais au moins deux processus sont bien connus des autorités soviétiques : l’ampleur de la Shoah et de la collaboration. Très tôt, Molotov publie un rapport, partiellement publié dans la Pravda, dévoilant avec une très grande justesse l’extermination précoce et exhaustive des Juifs de Lettonie. L’extermination n’aurait pu se dérouler sans la collaboration active de groupes de policiers lettons qui se sont mis de leur plein gré au service des Nazis. La collaboration en Lettonie prend des formes diverses et étendues. Hormis la participation au génocide, des policiers lettons ont également coopéré aux opérations anti-partisanes dans les zones frontalières russe et biélorusse. A partir de 1943, des dizaines de milliers de soldats sont recrutés dans la « légion des volontaires lettons » de la Waffen SS. Lavrenti Béria, à la tête du Commissaire du peuple aux Affaires intérieures (NKVD), admet très tôt que la majorité de ces « volontaires » ont en réalité été enrôlés de force. Il n’empêche. Le nombre pléthorique de Lettons incorporés dans les forces armées du Reich, comparé à la faiblesse des effectifs des partisans soviétiques, conduit les autorités soviétiques à percevoir négativement de l’ « état d’esprit » de l’ensemble des Lettons envers l’URSS.

De l’été 1944 au printemps 1945, la reconquête de la Lettonie par l’Armée rouge et la refondation du pouvoir se déroulent dans un chaos total, propre d’ailleurs aux sorties de guerre européennes. Tandis que l’Armée rouge libère péniblement le territoire, les autorités du Parti et de l’Etat rétablissent l’administration et redémarrent la production, agricole notamment. Parallèlement, des dizaines de milliers de Lettons fuient, toujours plus à l’Ouest, espérant échapper au pouvoir soviétique (et, pour certains d’entre eux, à un châtiment sanctionnant leur collaboration). Enfin, des civils et des soldats russes et biélorusses espèrent rester en Lettonie, qui leur paraît plus préservée que leurs propres pays. De l’incertitude cependant, se dégagent certaines tendances que le pouvoir soviétique s’emploie à accentuer dans les années suivantes. Des tâtonnements à la radicalisation, telle est la tendance de la deuxième moitié des années 1940. A l’intérieur du territoire, la tâche principale de la police et des autorités soviétiques est d’éliminer l’hostilité ouverte ou sourde envers le pouvoir. Dès 1944, les services de sécurité recherchent les « traîtres » qui, d’une manière ou d’une autre, ont servi les occupants allemands. Très rapidement, cette tâche se mue en « lutte contre le banditisme ». Dans la terminologie soviétique, les « bandits » désignent d’anciens collaborateurs ou de nouveaux ennemis, qui ont pris clandestinement les armes contre le pouvoir soviétique, notamment dans les campagnes. Bien que la situation en Lettonie n’atteigne jamais la catastrophique guerre civile dévastant la Lituanie ou l’Ukraine de l’Ouest, les activités des « bandits », parfois violentes, reçoivent une réponse sans appel. Alors que la situation intérieure demeure instable, les relations internationales se tendent également. Un élément cristallise les enjeux de Guerre froide naissante : les 150 000 Lettons (environ 10% de la population d’après-guerre) réfugiés à l’Ouest. Ils incarnent l’annexion illégale du pays ; ils diffusent, avec d’autres personnes déplacées estoniennes, lituaniennes, ukrainiennes… un discours très antisoviétique à l’Ouest. Les anglo-saxons, qui gèrent les camps de réfugiés en Allemagne, sont de plus en plus cléments avec les « personnes déplacées » lettones. Soupçonnés au départ de collaboration massive, ces anciens « complices de Hitler » sont de plus en plus perçus comme des « victimes de Staline » et à ce titre, bénéficient de politiques migratoires favorables. L’URSS tente de diffuser un appel clément et protecteur pour les inciter à rentrer – en vain.

1949 marque un tournant. A l’intérieur, pour mettre fin aux troubles lancinants dans les campagnes, les autorités moscovites décident d’accélérer la collectivisation des campagnes et, dans le même temps, de déporter 49 000 « bandits », « complices de bandits » et « koulaks ». A l’extérieur, l’accentuation de la Guerre froide radicalise le discours soviétique sur les réfugiés. Désormais, ces « émigrés nationalistes bourgeois lettons » sont associés aux collaborateurs pronazis, bénéficiant de l’aide coupable des Occidentaux. La première phase de sa soviétisation est achevée, une autre lui succède – marquée par l’industrialisation, l’arrivée de citoyens soviétiques et la consolidation des institutions.



Comment définir la soviétisation ?

Dans les opus écrits dans les pays baltiques, en Ukraine de l’Ouest, ou dans certains ouvrages occidentaux, l’imposition du pouvoir soviétique est systématiquement qualifié d’ « occupation ». En témoigne par exemple le « Musée de l’occupation » de Riga, qui présente trois occupations successives : soviétique (1940-1941), nazie (1941-1945), puis de nouveau soviétique (1945-1991). Selon moi, et malgré l’orientation de l’historiographie actuelle en Lettonie (ou ailleurs), la soviétisation se distingue d’une « occupation ». L’intégration au monde soviétique n’a jamais été conçue comme provisoire, elle n’établit pas de « double pouvoir » (armé et civil) propre, par exemple, aux occupations nazies en Europe. La fixation sur le terme d’occupation semble d’autant plus incongrue que l’annexion, et la soviétisation qui en découle sont des processus autant, voire plus radicaux, plus profonds et plus durables qu’une occupation. Sans doute le terme s’est-il popularisé pour des raisons plus politiques que scientifiques, afin d’assimiler sans détour régimes nazi et soviétique. Cet amalgame est excessif, voire faux. L’URSS depuis sont apparition, et dans les circonstances des années 1940, connaît une extension singulière. Les populations soumises à son expansion peuvent certes éprouver un « sentiment d’occupation » incontestable, mais les mécanismes étatiques sont bien plus complexes et changeants.

Classiquement, on définit la soviétisation comme les processus structurels, institutionnels et culturels de transfert et d’adoption du modèle soviétique. Le régime soviétique expérimente son extension en Russie même, juste après la révolution et la guerre civile, et dans les marges non russes de l’URSS d’avant 1939. En Lettonie et chez ses voisins, plusieurs spécificités modifient la politique d’expansion. Premièrement, le processus est contrarié par les circonstances de guerre et de guerre froide. Deuxièmement, il reprend des techniques étatiques staliniennes développées dans les années 1930, mais en tâchant de les appliquer plus méthodiquement, comme réponse aux désordres causés par le conflit. Enfin, il est accentué par les très nombreux mouvements de population engendrés, directement ou non, par l’imposition du pouvoir soviétique. Trois exemples permettent de rendre compte de la complexité de la période et, par extension, de la notion même de « soviétisation ». L’occupation nazie, en interrompant la soviétisation, renforce également le potentiel de résistance des Lettons au régime soviétique. A la fin de la guerre, quelques milliers de Lettons gagnent la clandestinité et sont déterminés à en découdre. Contre eux, le régime soviétique déploie certes des techniques de guerre contre-insurrectionnelle, mais sans jamais abandonner aux zones rebelles : au contraire, le renforcement de l’administration, des institutions soviétiques, la recherche d’appuis locaux accompagnent systématiquement l’identification et l’élimination des ennemis. La soviétisation n’est pas seulement une « pacification » violente, mais aussi la construction et l’uniformisation d’un territoire.

Pour ce faire, les représentants du pouvoir stalinien n’hésitent pas à s’appuyer sur les politiques des années 1930, mais en les adaptant au terrain letton. C’est le cas de la « passeportisation » et de la « collectivisation », deux procédés initiés à la fin des années 1940 en Lettonie pour mettre fin aux troubles des campagnes. Les deux politiques ont été pratiquées dans les années 1930. On connaît bien les désastreuses conséquences de la collectivisation des terres au début des années 1930, on sait moins bien quels ont été les motivations et les objectifs de l’attribution de passeports intérieurs à certaines catégories de citoyens soviétiques. A l’origine, il s’agissait de recenser et de contrôler les déplacements des habitants de zones stratégiques, notamment des grandes villes, des centres industriels et des zones frontières. En Lettonie, ce sont tous les habitants des campagnes qui se voient « identifiés » et « localisés » par la passeportisation en 1947. Ainsi, la politique des années 1930 est adaptée aux conditions des zones rurales lettones, considérées comme les espaces les plus sensibles dans le nouvel Ouest soviétique. La collectivisation en Lettonie, en 1948-1949, n’a pas juste une dimension économique : elle vise à redécouper des campagnes instables et hostiles, et à regrouper les habitants. On voit à travers ces exemples que les méthodes de soviétisation ne cessent de se redéfinir et de se modifier, au gré des conditions locales, tout en conservant une certaine cohérence tout au long de la période stalinienne.

Dans tous les cas, les autorités républicaines et moscovites ont dû composer avec les conséquences – attendues ou non – du conflit mondial. La surprise principale qui attend le pouvoir soviétique lors de sa reconquête en 1944-1945 est la fuite massive de la population lettone vers l’Ouest. 150 000 Lettons ont fui, et l’immense majorité parviendra à rester à l’Ouest. Regroupés dans des camps de « Displaced Persons » (DPs) dans les zones occidentales d’occupation de l’Allemagne, ils refusent tout rapatriement, espèrent, comme 800 000 autre DPs d’origines diverses, être éligibles à l’émigration, et répandent un discours antisoviétique radical. Pour l’URSS, les conséquences de l’exil des Lettons sont multiples. A l’échelle de la Lettonie, c’est une saignée démographique sans précédent, qui prive la jeune république de bras et de compétences. Au niveau international, le groupe de réfugiés et leur discours hostiles représentent une sérieuse remise en cause de la gloire de la Victoire. Surtout que les réfugiés lettons incarnent l’illégitimité de l’annexion et de la reconquête. Dès le début de la Guerre froide, et durant toutes les décennies suivantes, le pouvoir soviétique surveillera le comportement des « émigrés nationalistes-bourgeois » et de la bienveillance des puissances occidentales à leur égard. Cette forme de résistance lettone extraterritoriale n’incite que davantage à au strict contrôle des frontières de la République.



En guise d’épilogue : les échos des années 1940 dans les années 2010

Etudier l’annexion et la soviétisation de la Lettonie peut permettre de comprendre, sans gommer les spécificités des terrains et des périodes, d’autres formes d’extension du régime soviétique puis russe au XXème siècle et au XXIème siècle. A ce titre, mon travail de thèse s’intègre dans un vaste champ historiographique et géopolitique d’étude de l’Europe de l’Est. Sans avoir apporté de réponses définitives à ces questions – faute de temps, faute de matériel, faute de compétences…- il me semble important de s’interroger sur la continuité historique. Comment ne pas voir la « soviétisation » des pays de l’Est après la guerre dans la suite de l’expansion soviétique dans ses propres frontières ? Dans la durée, comment ne pas être tenté d’entendre la « passeportisation » des habitants de Crimée, en 2014, comme le lointain écho des politiques des années 1940 ? Plus généralement, la spécificité de l’Europe de l’Est ne réside-t-elle pas justement dans les incessants changements de souverainetés et de régimes, dont les traces demeurent malgré les modifications radicales de ces dernières décennies ?

Justement, la mémoire des différents régimes, notamment dans leurs aspects les plus violents, continue à cliver les opinions publiques, les zones géographiques et les catégories sociales dans les pays de l’Est. Les désastres des années 1940 ont eu des conséquences différenciées, les témoins et les héritiers de cette époque continuent d’en porter la mémoire. Deux exemples individuels permettent de cerner les enchevêtrements des cataclysmes. Lors de mes recherches en Lettonie, j’ai mobilisé, outre les sources écrites issues de bon nombre de centres de conservation, des récits de vie oraux. Deux femmes que j’ai rencontrées, Diana et Silva, sont les héroïnes de ma contribution à l’ouvrage Déportés en URSS, résultat du projet « Archives sonores. Mémoires européennes du Goulag ». Diana et Silva sont toutes deux nées dans les années 1930 en Lettonie. Elles ont été déportées avec leur famille le 14 juin 1941 et se retrouvèrent dans d’effroyables conditions dans un village sibérien. Libérées miraculeusement, à l’issue d’une épopée politique en 1946, elles reviennent en Lettonie. Puis, suspectées, à moitié dans la légalité, elles sont de nouveau déportées dans les suites de la vague répressive de 1949. Leur libération définitive intervient en 1956 après la mort de Staline (1953).



Leur expérience est a priori similaire, et pourtant, la restitution de leur parcours est totalement différente. Silva est précise, à l’aise, enjouée par moment ; son récit est structuré, chronologique, ininterrompu pendant près de deux heures. Elle témoigne d’une maîtrise incontestable de la langue et du contenu de son discours. Ce n’est pas le cas de Diana : elle commet des erreurs de dates, bute sur des détails, et surtout elle ne cesse de demander ce que je peux bien trouver d’intéressant à son histoire… La différence de ces récits, recueillis quasiment au même moment en 2009, s’explique certes par des divergences sociales, professionnelles des biographies des deux femmes. Mais une autre opposition m’est apparue fondamentale. Silva incarne, à travers son parcours et celui de sa famille, l’histoire officielle de Lettonie et la mémoire étatique : sa famille a souffert sous Staline, et en porte les traces. Diana, d’origine juive, a un rapport plus ambigu avec la déportation : pour elle, la fracture fondamentale ne date pas de la déportation du 14 juin 1941, mais de l’invasion nazie du 22 juin 1941, qui a scellé le sort de toute sa famille, massacrée à peine quelques semaines après. Sans qu’elle ne le formule explicitement, elle-même, et les membres de sa famille déportés en Sibérie, ont été « sauvés » par Staline. Malgré lui, bien évidemment, mais sauvés quand même.… En déportant des familles entières, dont une part non négligeable de citoyens juifs, en autorisant l’évacuation, dont de nombreuses familles juives… le pouvoir stalinien, sans en avoir conscience, a « permis » à certains Juifs d’Europe de l’Est d’échapper à la mort certaine que leur réservaient les Nazis.

Les récits de Diana et Silva à eux-seuls incarnent les drames subis par « Europe de l’entre-deux » dont la Lettonie fait partie. Démêler les fils emmêlés de l’histoire des années 1940 semble bénéfique pour comprendre les enjeux des années 2010. En étudiant la Lettonie, son passé bouleversé, les déplacements de ses habitants, j’ai cherché à me plonger dans la complexité et l‘étrangeté, à rendre compte d’une histoire méconnue et pourtant révélatrice de celle de l’Europe tout entière.

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Des villes dans un monde globalisé : Imaginer la condition « locale-globale »

Cynthia Ghorra-Gobin, géographe (CNRS-CREDA)

(Ce texte introduit les principales idées discutées lors de la présentation d’un ppt.  Il s’appuie sur quelques publications mentionnées à la fin).

Voir la vidéo de cette conférence

 

Introduction : La thématique de la « rivalité » entre villes et Etats

L’hypothèse d’une « rivalité » latente ou encore masquée entre les Etats et les grandes villes circule dans un certain nombre de débats scientifiques, politiques ou encore médiatiques.  Cette rivalité serait en fait contemporaine du cycle de mondialisation. On évoque ainsi l’avènement d’un monde mondialisé.    

Cette hypothèse se retrouve dans l’ouvrage de Benjamin Barber (if mayors rule the world) qui insiste sur les compétences des maires pour gérer des problèmes complexes et leurs capacités à dépasser les clivages idéologiques.  L’auteur s’inspire du contexte des Etats-Unis où de sérieux blocages entre les républicains et les démocrates ont entravé le fonctionnement de l’État fédéral pendant plusieurs années.    

Cette thématique s’avère d’actualité avec l’avènement du Global Parliament of Mayors qui s’est réuni pour la première fois à l’automne 2016 à Amsterdam sous la houlette du politiste Barber.  Elle est confirmée par l’émergence d’associations de villes comme C40 (présidée aujourd’hui par Anne Hidalgo, maire de Paris) ou Cités unies.  Elle prend tout son sens à l’occasion des Conférences des Nations unies comme Habitat II (1996) et Habitat III (2016) ou  Coop 21 (2015) et  Coop 22 (2016).  Ces conférences ont réuni aussi bien des chefs d’États que des maires. 

Dans le cadre d’Habitat III à Quito, les acteurs politiques nationaux et locaux ont discuté des Objectifs du Développement Soutenable (SDG) sur des thématiques précises comme l’adaptation au changement climatique, la transition énergétique ou l’accueil des réfugiés.

L’idée d’une  « rivalité » entre Etats et villes est également présente lorsqu’il est question de la dimension économique des villes et métropoles.  Ce fait a été mis en évidence dès les années 1990.  Les villes représentent en effet les sites privilégiées de l’ancrage de l’économie globalisée.  La sociologue Saskia Sassen a  inventé l’expression « ville globale » pour bien marquer le tournant « global » d’une catégorie de villes participant de la métamorphose du capitalisme et sa financiarisation.  La productivité du capital est désormais supérieure à celle du travail et les villes y contribuent.  De nombreux experts reconnaissent que toute économie nationale repose sur la dynamique de ses métropoles.  En d’autres termes le développement économique d’une nation dépend de la vitalité et de l’attractivité de ses métropoles.  Il est ainsi question d’économies métropolitaines ( « metro economies »).     

Mais parallèlement à  l’hypothèse proclamant la « rivalité » entre États et villes, il y a une autre dimension que je souhaite explorer, c’est celle de la condition « locale-globale » de la ville.  En d’autres termes les villes présentent une singularité, celle d’un vécu de la condition « locale-globale »  qui ne retrouve pas dans les mêmes termes au niveau des États qui œuvrent plutôt dans le national et l’international. 

Aussi pour clarifier cette spécificité de la condition « locale-globale »,

-(1) je commencerai par revenir sur la notion de l’échelle de manière à différencier le « multiscalaire » du « transcalaire »   

-(2) puis j’expliciterai la nécessaire distinction entre « ville mondiale » et «  ville globale » qui renvoie à monde mondialisé et monde globalisé

-(3) Avant d’évoquer dans une troisième partie le vécu d’un grand nombre d’habitants et d’acteurs économiques qui œuvrent au quotidien dans  l’ « ici et l’ailleurs ». 

La conclusion souligne les enjeux que représente pour  la géopolitique l’avènement de villes s’inscrivant dans un monde globalisé et l’impératif de conceptualiser leur condition « locale-globale ».      

 

I- Revenir sur la notion d’échelle pour différencier le « multiscalaire » du « transcalaire »

Avec l’avènement de la mondialisation, les géographes ont signalé l’impératif d’une prise en compte de l’échelle mondiale pour étudier le développement des sociétés.  Ils ont parlé du « territoire-monde », une notion prenant en quelque sorte le relais du territoire national.  Ils ont évoqué le caractère incontournable du  « multiscalaire » qui renvoie à l’idée d’un emboîtement des échelles dans un monde mondialisé.  Cet emboîtement va de l’échelle  locale à l’échelle mondiale et inclut l’échelle nationale et régionale. 

Mais le principe de l’  « emboîtement » des échelles se vérifie peu lorsqu’on discute par exemple des relations que des villes comme New York et Tokyo entretiennent.  Ce constat ne résulte pas du fait que les niveaux nationaux --auquel chacune d’elles appartient—entretiennent des relations cordiales.  Ces deux villes participent de l’« espace intermétropolitain » qui résulte de l’ensemble des échanges qui lient entre elles les villes et les métropoles.  Cet espace intermétropolitain  s’appuie sur l’  « archipel métropolitain mondial » (Dollfus et Veltz) qui met en évidence la vitalité des métropoles à l’échelle mondiale et insiste sur leur connectivité.

L’espace intermétropolitain se qualifie ainsi de « transcalaire » dans la mesure où il se situe dans l’  « interaction » entre échelles.  Il relève en effet du « transnational » ou encore du « global ».  En d’autres termes le transcalaire s’avère un moyen d’identifier la condition « locale-globale ».  Avec la globalisation comprise comme processus d’hybridation entre révolution numérique et  métamorphose du capitalisme, on observe l’émergence d’ « acteurs globaux » qui participent du « transcalaire ».  Parmi les principaux acteurs globaux figurent les villes, les réseaux mafieux, les ONG, les terroristes et les firmes qui ne relèvent pas du principe de l’emboîtement des échelles, comme le suggère le « multiscalaire ».

 

II-Ville mondiale, ville globale : monde mondialisé et monde globalisé

La ville « globale » se qualifie comme un site privilégié de l’économie globalisée dans lequel elle assure un rôle de commandement.   L’importance et le poids de ce rôle dépend de sa place dans la hiérarchie des villes globales classées à l’échelle mondiale.  Mais elle n’est pas équivalente à la ville « mondiale » qui renvoie à l’idée d’un monde mondialisé.

La ville mondiale est connue de tous pour la richesse de sa culture et de son histoire.  Elle est reconnue pour son patrimoine universel et se présente de fait comme une destination touristique privilégiée à l’échelle mondiale.  Elle attire des flux de touristes mais elle ne fonctionne pas vraiment sur le mode « transcalaire ».  En d’autres termes elle n’œuvre pas vraiment dans l’  « espace intermétropolitain » même si elle fait partie d’un réseau de villes culturelles.    

Par contre la ville « globale » s’inscrit pleinement dans le « transcalaire ».  Elle a intégré la révolution numérique et elle occupe un rang dans une hiérarchie de villes.  Elle participe du classement mondial des villes et ne se retrouve pas dans le clivage centre-périphérie de la géopolitique habituelle.  Elle œuvre dans le « réticulaire » et l’espace « intermétropolitain ». 

Cette transformation économique s’accompagne d’une  reconfiguration du territoire de la ville globalisée.  La dématérialisation de l’économie et sa financiarisation, s’accompagne de l’émergence de   (1)  districts financiers « financial districts »,  (2) de processus de gentrification ainsi que de  (3) migrations intra-métropolitaines.    

La ville mondiale témoigne de l’intensification des flux de touristes dans un monde mondialisé alors que la ville globale navigue dans un monde réticulaire et globalisé.  La première s’inscrit dans le multiscalaire alors que la seconde participe du transcalaire.    

 

III-Le vécu  ‘local-global’ des habitants et des acteurs économiques

Pendant longtemps le local s’est limité à faire référence à un échelon politico-administratif.  Il figurait dans la sphère intranationale et s’inscrivait dans le « multiscalaire » d’un monde mondialisé.  

Mais dans un monde globalisé (disposant d’acteurs globaux), le local fait désormais référence à l’ancrage spatial de processus déterritorialisés ou dématérialisés relevant de l’économie globale.  Et de fait le local s’inscrit dans le « transcalaire », le transactionnel et le transnational.   

Le global ne donne pas vraiment à voir le monde et l’humanité. 

Il participe du principe de  la connectivité.  Une entreprise globale  caractérisée par la « multilocalisation », c’est-à-dire une certaine forme de dissociations des lieux de commandement,  des sites de production et des sites de consommation est gérée selon le principe de la « connectivité ».  Internet et le smartphone autorisant en quelque sorte l’éclatement spatial de la firme.  Le global qui résulte de la révolution numérique œuvre dans le relationnel et peut se qualifier de transnational.

Dans un monde globalisé on différencie ainsi la proximité « spatiale » de la proximité « relationnelle ».   La majorité des habitants des villes vivent désormais aussi bien dans la proximité spatiale que relationnelle.  Ils vivent  l’ « ici et l’ailleurs » grâce à leur smartphone et Internet.  Ils sont en contact avec des individus vivant dans d’autres métropoles ou dans d’autres pays.  C’est l’expérience des classes créatives, des expatriés, des immigrés, des réfugiés et d’une grande partie de la population. 

La proximité relationnelle, contrairement à la proximité spatiale, accorde par ailleurs une place non négligeable à l’imaginaire des individus.  Ce qui explique la complexité croissante du local (c’est-à-dire des villes) dans un monde globalisé.    

 

IV- Conclusion

Les enjeux de la « rivalité » pour la géopolitique

La géopolitique est en mesure d’identifier la rivalité entre les villes dans un monde mondialisé et globalisé.  C’est une hypothèse désormais partagée par un grand nombre de personnes.  Cette rivalité s’exprime sur le plan économique, social ou culturel selon les critères présentés dans les classements de ville.  Elle se lit également au travers de politiques publiques et de programmes concernant l’adaptation au changement climatique ou la transition énergétique.  Les villes participent d’une hiérarchie et certaines d’entre elles peuvent même figurer en tant que « modèles ».   

Mais la géopolitique traditionnelle a plus de mal à identifier la « rivalité » entre Etats et villes parce qu’elle n’a pas encore conceptualisé la condition locale-globale des villes.  Le monde globalisé (différent du monde mondialisé) s’inscrit  dans la connectivité, le relationnel et le transactionnel.  Il peut être identifié par la généralisation du fonctionnement diasporique pour une majorité d’habitants (expatriés, immigrés, classes créatives, réfugiés, étudiants internationaux…).  

La condition « local-globale » est encore étrangère à la géopolitique traditionnelle qui est ancrée dans le territoire et l’espace.  Elle participe du  transcalaire parce qu’elle s’inscrit dans le numérique, les réseaux, le transactionnel et l’imaginaire. Elle autorise en effet des acteurs à « agir ensemble indépendamment de leur  localisation » (Définition du Dictionnaire critique de la mondialisation). Aussi formaliser et documenter la condition « locale-globale » ne peut que contribuer à mieux saisir les enjeux de la rivalité entre États et villes. 

 

Ce texte reprend des notions et concepts qui ont été argumentés dans les trois ouvrages suivants :

  • Dictionnaire critique de la mondialisation, Armand Colin, (2 éditions : 2006, 2012)
  • Entre local et global.  Les territoires dans la mondialisation. Editions Le Manuscrit, 2016.
  • La métropolisation en question, Puf (la ville en débat
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L'énergie : enjeu de pouvoir et de vulnérabilités des villes.

Comment la sécurité énergétique apparaît-elle comme facteur d’indépendance pour les villes?

Viviane du Castel
ISEG/ISG PBM-ISERAM, ISMEA, Paris, France
v.ducastel@orange.fr

Voir la conférence

La sécurité énergétique est un enjeu fondamental pour les villes. En effet, les thématiques énergétiques sont ainsi l’une des préoccupations majeures des mairies et des collectivités. Nombreux sont ceux qui ont été ou sont ainsi confrontés à des choix énergétiques, souvent induits par des événements extérieurs, tels que le poids des opinions publiques, manipulés ou non, par la proximité d’échéances électorales importantes, avec des impacts économiques et financiers, électoraux, etc. D’une façon générale, choix énergétiques et choix politiques sont intimement liés.

 

Tous les échelons politiques et administratifs sont concernés et les villes sont au premier rang de nombreux dispositifs territoriaux. Ces dernières s’impliquent dans la transition énergétique et s’imposent comme des acteurs incontournables des nouveaux paysages énergétiques citadins.

 

Dans le même temps, il existe une forte interconnexion entre l’énergie et la croissance démographique mondiale. Il apparaît nécessaire, voire indispensable, de mettre en place une dynamique nouvelle relative à la production, au transport et à la distribution de l’énergie, en adéquation avec la croissance de la population. Les villes se positionnent de plus en plus comme des vecteurs de croissance au rayonnement bien au-delà de l’échelon local.

 

Dans ce cadre, les Etats ainsi que les villes de l’Union européenne (UE) sont divisés face à la législation relative à l’énergie et au climat. Toutefois, l’UE entend rendre le marché de détail européen de l’électricité plus durable et plus sobre en termes de carbone. La libéralisation du marché de l’électricité vise à créer, depuis 2007, un marché interne unique européen, afin d’optimiser le secteur. Ainsi, le client urbain se voit proposer une offre sécurisée en termes d’approvisionnements, et ce, à des prix compétitifs.  Les mutations et les évolutions du secteur énergétique ne n’engendrent-elles pas un risque de déstabilisation pour les villes ? Des engagements internationaux afin de préserver la planète, n’entraînent-ils pas des vulnérabilités sur les acteurs et les sur les décideurs urbains ?

 

Ainsi, deux parties vont être ici envisagées. La première partie entend la COP 21 comme un véritable enjeu pour les villes et leur croissance. La deuxième partie s’attachera à envisager de nouvelles solutions énergétiques pour la sécurité des villes.

 

1)  La COP 21 : un défi énergétique majeur pour la croissance des villes ?

 

Surtout depuis la COP 21, les métropoles s’orientent vers une amélioration du progrès technique et de la concurrence internationale, des technologies bas carbone et des conditions macro-économiques plus stables. Toutefois, des freins persistent : inerties des systèmes énergétiques, longueur des cycles d’investissement, croissance de la population mondiale, hausse des besoins énergétiques des classes moyennes, complexité de l’économie globalisée et volatilité des prix.

 

L’instabilité internationale représente autant de défis à relever qui affectent directement la sécurité des approvisionnements[1].

 

A-L’envol des matières premières, facteur d’incertitudes pour les villes ?

L’essor de l’économie des pays émergents entraîne des tensions sur les approvisionnements, sur les minéraux et les métaux, ou encore sur le prix des matières premières. Il devient donc nécessaire de diversifier les sources d’approvisionnements, mais il faut aussi recycler. Les villes ont ici une dimension à saisir impactant leur avenir.

 

L’avenir pour villes au sein de l’UE à long terme vise à « s’inscrire dans de nouveaux projets d’extraction, de recyclage et de produits de substitution dans le monde. Les nouvelles stratégies sont la hausse de l’efficacité, du recyclage, de la réutilisation des ressources ; levée des barrières face au recyclage[2] (ex. : manque de données face à la quantité de matériaux recyclés, face au coût des recherches, face aux coûts de transaction ; hausse de la gestion et de la collecte des déchets) ». Dans le même temps, l’UE cherche à se positionner sur le marché international[3] : « l’évolution des prix et de la consommation sont fonction de l’offre et de la demande. Les conséquences de la crise de 2008 sont un frein à la hausse de la demande de matières premières, une forte pression des pays émergents et une hausse des dépenses de prospection. De nouvelles stratégies industrielles des pays émergents se mettent en place : protection des ressources pour les États émergents ; créer des situations favorables à leur industrie en valeur ; ménager des accès privilégiés aux matières premières ; effet de concentration face aux pays producteurs, concentration et intégration verticale des entreprises ».

 

Dans ce contexte, les métropoles européennes sont à la recherche de nouveaux modèles de développement.

 

B-Vers de nouveaux Business Models citadins ?

Le système électrique urbain est en pleine mutation. Les réseaux électriques, vont dans les prochaines années, être de plus en plus connectés et interactifs. Cette évolution va favoriser un rapprochement des territoires grâce à une production décentralisée. Dans ce cadre, la maîtrise de la demande énergétique (MDE) va s’accroître grâce à l’implication des prosumateurs. À titre illustratif, certains fournisseurs d’électricité se positionnent sur le segment de « l’électricité éthique », en proposant à leurs clients, une électricité 100 % renouvelable[4], orientée sur une implication citoyenne et locale.

 

Une telle situation a été favorisée par la dérégulation des marchés de l’électricité. Les marchés peer-to-peer vont sans doute ainsi être amenés à évoluer vers un décongestionnement local et adapté des réseaux électriques au niveau interrégional. L’énergie 4.0 favorise ainsi un redéploiement des réseaux intelligents vers une production plus décentralisée. Dans ce contexte, les clients accèdent directement à la chaîne de valeur du système électrique[5]. Dans ces conditions, si rien ne change sur le réseau, le coût dudit réseau va augmenter ainsi que les tarifs pour les consommateurs. De plus, il va falloir recourir à des énergies d’appoint, qui sont carbonées.

 

Si la tendance du secteur électrique s’oriente vers la décarbonisation, les problèmes induits, par les faiblesses intrinsèques des énergies renouvelables, ne sont pas pour autant toujours résolus. En effet, la volatilité de la production engendre des capacités limitées d’électricité. De plus, afin de réduire les impacts de l’intermittence des énergies renouvelables, le stockage devrait se développer afin de limiter les effets néfastes de la variabilité[6]. Les villes ont un rôle déterminant afin de mieux maîtriser leur avenir énergétique.

 

Cette évolution ne peut que découler de politiques volontaristes de la part des pouvoirs publics. La digitalisation électrique découlera d’une gouvernance responsable valorisant des intégrations sur l’ensemble de la chaîne de valeur et par une politique fiscale, législative et financière de long terme, afin d’accroître les investissements nécessaires et de favoriser la croissance induite[7].

 

L’électricité citoyenne et locale tend à se développe. Ainsi, via une plateforme dédiée et virtuelle, les prosumateurs vont revendre leur surplus de production électrique à des consommateurs locaux. Dans le même ordre d’idées, l’autoproduction doit s’intégrer dans le système électrique général et devra après stockage être déstockée autant que de besoin, comme cela est le cas pour l’intégration des énergies renouvelables sur le réseau (ex. : rôle des STEP, batteries, etc.)[8]. Dès lors, se dirige-t-on à terme vers une « démocratie énergétique »[9] basée sur l’électricité ?

 

C-Marché de détail européen de l’électricité, entre enjeux et opportunités[10].

Le marché de l’électricité concerne tous les acteurs du marché, y compris les villes à tous les stades de la chaîne de valeurs : production, échange, consommation, utilisation des infrastructures. Le marché européen citadin de l’électricité favorise une optimisation des modes de consommation qui sont très hétérogènes selon les pays et selon les périodes (hiver/été).

 

Dans ce contexte, le marché citadin de détail et de gros détermine les investissements et les innovations à entreprendre. Le secteur de l’électricité est surveillé de façon réglementaire (gestionnaires de réseau et gestionnaires de distribution).

 

Certains experts considèrent que le nucléaire sera lié à l’avenir aux énergies renouvelables, en raison de ses caractéristiques propres[11]. Toutefois, le nucléaire pourra-t-il répondre au temps nécessaire pour monter et baisser en puissance. C’est donc le thermique et l’hydraulique qui feront l’équilibre et assurer la durabilité[12]. A l’avenir, existe-t-il des solutions énergétiques alternatives pérennes ?

 

 

2)  Vers de nouvelles solutions énergétiques

La sécurité des approvisionnements est une problématique fondamentale pour les villes qui sont à la recherche de solutions alternatives à celles existantes, afin de pouvoir rester compétitif sur le long terme et qui tentent de s’organiser. Ainsi, l’UE cherche à mettre ses États membres d’accord.

 

A-Le marché unique de l’énergie, gage de sécurité énergétique ?

L’Union européenne cherche à mettre en place un marché unique de l’énergie, ce qui n’est pas toujours aisé tant les États membres n’ont pas de réelles visions communes sur ce thème[13]. Les villes sont alors tributaires des décisions qui leur sont imposées.

Les prix de l’énergie sont liés pour une petite partie aux coûts techniques et technologiques, mais si cette part tend à diminuer. Celle qui évolue avec la fiscalité et le système de rente tend à s’accroître. La question des tarifs est alors un axe qui pourrait être un premier pas vers une politique commune européenne, notamment au niveau des villes.

Dès lors, il est nécessaire de stocker pour ne pas déstabiliser les réseaux. Actuellement, le stockage s’effectue par « pompage de l’eau avec le courant excédentaire vers les réservoirs en altitude »[14], les STEP. Sinon, en période de forte consommation, on relâche l’eau pour obtenir de l’électricité hydraulique. Le tournant énergétique allemand est un véritable défi, à la fois technologique, logistique, organisationnel, voire citoyen.

Dans ce cadre, les villes doivent devenir les acteurs des Smart Cities de demain, notamment en favorisant la stabilité et en limitant les vulnérabilités[15].

 

B-La stabilisation par une maîtrise des risques et des vulnérabilités ?

Les bouleversements de l’ordre mondial sont au cœur des préoccupations et nécessitent des réponses appropriées face aux nouvelles menaces, notamment énergétiques. L’action collective prend ici toute sa dimension dans le nouvel environnement politique et sécuritaire en construction, notamment dans les nouveaux paysages citadins.

D’ici 2030, la demande d’énergie fossile devrait s’accroître de 60 %, en raison de la faiblesse des ressources énergétiques européennes et par voie de conséquence, augmentera une dépendance énergétique déjà forte dans certains pays et de certains espaces urbains.

En effet, les énergies alternatives seront les énergies de transition d’ici 2030-2050, et ce, même si l’énergie de demain sera sans doute le nucléaire, en dépit des problèmes de prolifération et de vente de nucléaire civil, dans la mesure où il s’agit d’une énergie qui n’a presque pas d’effet de serre ; le seul problème actuel demeure l’élimination des déchets[16].

La mobilité durable doit être rentable économiquement et il convient de développer l’autoconsommation, vecteur de développement des villes. De plus, l’effacement de consommation[17] va entraîner un effet rebond de l’anticipation.

Dans le même temps, les villes de l’Union européenne traversent une grave crise économique, financière, sociale et monétaire ou le recul de l’activité économique se fait sentir de façon de plus en plus probante. Elle se traduit en parallèle par une diminution de la consommation d’électricité et de gaz, et ce, même si les usages augmentent et si les transferts d’énergie fossile en électricité augmentent[18].

*

La « diplomatie d’entreprise » sera sans nul doute le soft power du XXIe siècle tant il inscrit l’influence et la culture de réseau dans le long terme ; le lobbying étant l’outil tactique de l’action de la diplomatie d’entreprise. En effet, les entreprises et les villes associées sont actuellement les « partenaires privilégiés des États dans la mise en œuvre de leur stratégie économique, instrument du rayonnement et de l’influence des nations, les entreprises sont devenues les symboles de la vitalité ou du déclin d’un peuple »[19].

 

Les villes de l’UE cherchent à promouvoir dans le cadre de marchés spécifiques, des partenariats publics/privés, tout en développant les centrales nucléaires à fission nucléaire durable de quatrième génération[20]. Les différents groupes de lobbying énergétiques européens décuplent leurs activités afin de favoriser l’émergence d’une véritable politique énergétique européenne, laissant une part toujours plus grande au nucléaire.

 

L’Europe pourrait-elle, à terme, parvenir à mettre ses projets en concurrence afin d’améliorer sa gestion énergétique, particulièrement en milieu urbain ?

 

[1]« The 2010 Environmental performance index », EPI, CIESIN, Columbia University, États-Unis, 8 mai 2012.

[2]« Améliorer les marchés du recyclage », OCDE, 2006.

[3]« Initiative matières premières - Répondre aux besoins fondamentaux pour assurer la croissance et créer des emplois en Europe », Com (2008) 699 final, 4 novembre 2008.

[5]« The New Energy Consumer : Strategic Perspectives on the Evoluing Energy Marketplace », Accenture, 2011.

[7]« Rapport fait au nom de la mission d’information sur l’effet de serre », Assemblée nationale, 12 avril 2006 ; et www.developpement-durable.gouv.fr

[10]Castel Viviane (du), « El estado de la energia electrica : en España : soluciones », Notas estrategicas des Instituto Choiseul, Février 2016.

[11]Différences de degré de maturité selon les types d’énergies considérés, contrainte liée à l’approvisionnement en matières premières, déconnexion entre les lieux de production et ceux de consommation, degré d’acceptabilité sociale… www.developpement-durable.gouv.fr; www.cre.fr

[12]Montfort Julie et Castel Viviane (du), Le renouveau du nucléaire après Fukushima, L’Harmattan, Paris, 2012.

[13]« Commission d’enquête sur le coût réel de l’électricité afin d’en déterminer l’imputation aux différents agents économiques », Sénat, 21 mars 2012.

[15]Viviane du castel, « Transition énergétiques et changement climatique- enjeux et défis géoénergétiques de l’Union européenne », Connaissances et Savoirs, Paris, 2017.

[16]Monfort Julie et Castel Viviane (du), « Le nucléaire, réponse aux enjeux géoéconomiques du XXIe siècle ? », Collection Géoéconomie et Géofinance, L’Harmattan, Paris, 2014.

[17]Effacement de consommation : « réduire, suite à une sollicitation extérieure, tout ou partie de la consommation physique de votre/vos site(s) industriel(s) ». www.rte-France.com

[18]Castel Viviane (du) et Riva Jeanne, « Le gaz, enjeu géoéconomique du XXIème siècle », Collection géo-économie et géo-finance, L’Harmattan, Paris, 2011.

[19]Lucas Didier, « Les diplomates d’entreprise - Pouvoir, réseaux, influence », Choiseul, Paris, 2012.

The power of Beirut in the Urbi and Orbi Middle East.

Jimmy HAJJ – PACTE Laboratory

Grenoble, March 11, 2017

 

A homogeneous territory is an operated, a well-balanced, and a rebalanced territory; but the question that arises is how is a territory formed today? Does a territory have a border? What is a border today? (Amilhat Szary, 2014)

Each territory is a "basin of life", characterized by its history, culture, environment, know-how and transmission mechanisms, organization and social cohesion. So many social values constitute the pillars of the emergence of new resources and their valorization in order to integrate the production of wealth and well-being in a globalized economic system.

On the other hand, people move to seek coveted goods or services that they cannot obtain locally. Where there is a coveted goods and services in an area, there is a reasons to go there, and the longer the journey, the more expensive it is and the less attractive its destination.

In this context, Gaspard Muheme (2005) demonstrates that territories are born in response to an opportunity. People entered into symbiosis with the ecological space they have subdued: the substance of the territory is expressed in the territoriality which is translated by the notions of identities, appropriation and rooting.

This is why the identity of the territory comes from the existence of human action geographically located (Muheme, 2005). Yet a territory without identity would assume the idea that the human presence does not exist. Nevertheless, the notion of identity remains too attached to the sense of belonging to a territory, a place as a relational space devoid of any territoriality.

Subsequently, we wonder with Luc Gwiazdzinski, about feeling attached to a place, claiming a region, a municipality, or a neighborhood? The feeling of belonging is a fundamental question in the reflection on the territories: "to think about the feeling of belonging amounts to ask the two following questions: To what space, to what territory do i belong, where do I come from? And what makes this sense of belonging? "(Gwiazdzinski, 1997). Consequently, the territorial stakes go beyond the purely geographical framework (Muheme, 2005).

Thus, the passage from a boundary that divides to a boundary precedes a contiguous sediment, that which gives the impression that the frontiers are a volatile elements. The aim is to show that their malleable is not without marks, visible, affective, memorial: the international boundaries indurated the surface of the earth.

Analysis of territories, which are a permanent component of development (Garofoli, 2007), shows that they are deployed from a system of interrelations, information flows, production and reproduction of values that characterize a mode of production (Courlet, 2007).

However, it must be remembered that if the territory is defined by the actors, it is not only the actors living or exercising their activity within a given geographical limits. They may also be external actors whose activities will have an impact on the development of the geographical area concerned. These actors can be public, private or even para-public.

The metropolises are transforming their periphery, renewing the stakes of development of territories. Resourceful, they are at the center of environmental and technological issues. They are also places of political contestation, as they concentrate poverty, inequalities in pollution, uprooted people, and violence. A place of power and counter-powers, spaces of rivalry between political forces and between racial or religious communities.

The urban population is spreading beyond their old limits, making traditional municipal boundaries, governance structures boundaries outdated while imposing a social political struggles that shows the dysfunctionality of the political system.

 The power of the cities with the political issues, territorial constraints, religious inhibitions and cultural restraints is over and done through a new barriers, new kind of walls that segregate population instead of integrate them into an incubator land.

Beirut, Lebanon’s capital, is facing a fundamental social, economic and geopolitical transformations in the past decades on all territorial level. This transformations lead to a complex dynamics process around the walls of Beirut.

This study has remarkably notice the complexity of Lebanese human geography. In revenge, the country is adopting less and less of a regional planning policy, where public intervention is fighting against the heavy trends. This is called urban concentration and the decline of formerly industrialized areas; so it is in the Greater Beirut and the rest.

This trend alters the distribution of people and their activities. The Beirut – Province a duality goes back a long wall way in the national past, like all the globalized capitals with a concentration of wealth in the center and a disparity with the other regions that experience much less favorable situations.

The progressive centralization of the Lebanese administration has made Beirut a real national capital, dominating all the provinces of the country. The capital-province duality was particularly accentuated after the independence of Lebanon, to the point that since the rebuilding of Beirut after the Civil War (after 1992), the term 'provinces' is used to refer to everything that is not Not Beirut.

A centralized and administrative control system has been put in place. This vulnerable regime has indeed sought to prevent the establishment of powerful regional powers. The process of administrative decentralization has therefore been held back. Although the 1989 Taif Agreement encouraged this process. Lebanon slowly entered the industrial era, the political and administrative domination from Beirut have reinforced the duality between the provinces and the latter.

This domination is based on the existence of growing inequalities between countries and regions developing a center and peripheries. The center presented by Beirut, the capital, is a set of developed and industrialized clusters. The periphery represents the undifferentiated mass of other regions and departments under the term province, presenting the agricultural regions, forming a transposable opposition, fed and perpetuated by the center. This supports the idea that there are a winning regions and a regions that are losing.

Beirut is by far the main economic decision-making center (headquarters of banks and enterprises) and information center (national media) of the country. To the absolute domination of Beirut over the province is added a cultural domination. It is here that the new modes and new ideas are launched, that are made in the political life and which launch the revolutions (Revolution of March 2005).

The growth of Beirut therefore feeds on the population of other regions and on foreign immigration (Syro-Palestinian). Many regions are desertifying, devitalizing, and undergoing a veritable human hemorrhage. There are many causes of demographic decline in the province. The slow decline of traditional agriculture and rural handicrafts in favor of mechanized agriculture and a concentrated industry.

Beirut which depopulates Lebanon, enters into a socio-spatial segregation. The result is an imbalance between Beirut and the province which makes Lebanon a perfect example of the walled territory. We had to take this into account when we looked for what policy was applied!

The significant risks faced Lebanon and mainly Beirut is more a human risks than a natural ones. The main ones being territorial and depopulation risks – the city’s open borders, centralized states, and urban expansion.

A new methods of urban growth deteriorate the rural districts by making new urban periphery for the sake of the development. This development makes the metropolis of Beirut change its name for three times, from Beirut, to the Great Beirut, till we arrived now to the Greater Beirut.

This limits started by the old Beirut with a surface of 85 km[1],  

 

Figure 1: Limits of Beirut.

Source: Author, Municipality of Beirut 2017

 

Then Great Beirut 2450 km2, but what about its population? And do we talk now about the Greater Beirut or it is just its suburbs?

Figure 2: The Greater Beirut

Source: Author, Municipality of Beirut 2017

 

We are trying to perceive where Beirut is now through all the facts; historical, economics, territorial development, etc… This Orbi city in the heart of the ancient world, where all its roads lead to the sea through the Urbi city making it the golden door to the Middle East.

The story began in the post conflict phase, where they considered that Lebanon is always in a war phase. A huge problematic of defining the metropolis, the urban periphery and its limits.

The reconstruction of Beirut was based into transforming it from war-ridden into a prosperous ‘Hong Kong of the Mediterranean’. The principal objective was to reestablish economic confidence in the country. This strategy started by re-building the capital city and spreading development from the center to the peripheral regions a new territorial development that absorb all the investors and the labors.[2]

And here is the clue; absorbing all the investors and the labors, Beirut started depopulating all regions.

The 85 km2 are not enough to hold the more over 50% of the population, 2 million people live now in Beirut. The question is how a land of 85 km2 can embrace this huge inter-migration? What are the effects of this phenomenon? Are we talking about a new urban perimeters? And what are their limits?

Beirut, Great Beirut, the Greater Beirut; this conglomeration passed by three development phases which demarcate its perimeters.

The Metropolitan Region of Beirut has a clear administrative definition; we know where it begins and where it ends. Those limits, follow those of the municipalities surrounded, they can be represented on a map by a continuous line whose position is defined unambiguously. They are of three types: the coastline to the west, the Nahr Damour river on the south and Nahr al-Kalb river on the north, and finally a line ranging from 400 to 600 meters in altitude to the east.

 

Figure 3: Map of Beirut, its suburbs and Mount Lebanon, Eric Verdeil. Energy, Power and Protest on the Urban Grid Geographies of the Electric City, Chapter: 8, Publisher: Routledge, Editors: Andrés Luque-Ayala, Jonathan Silver, pp.155-175

 

This last limit, East side limit, is not very close to the reality of urbanization, it is the most criticized. It passes at the heart of the urban continuum between Ayn Saadé and Beit Meri or between Roumié and Broumana, even though the morphological perimeter of the agglomeration encompassed all of these municipalities in the early 1960s.

The northern boundary is susceptible to another form of criticism, its fundamental principle is debatable. For although the nahr al-Kalb, through its very deep valley, gives rise to a cut which is difficult to cross, the fact remains that hundreds of urbanized hectares, closely linked to the Beirut conglomeration of many points of view, whose employment and economy, develop immediately to the north of this valley about ten kilometers in this direction and following a variable but always consistent thickness, towards the interior.

This metropolitan does not correspond to a geographically relevant unit and, while it is certainly been described as Malthusian, the history of the elaboration of this route remains to be written. According to S. Feghali, an urban planner at the Council for Reconstruction and Development who participated in its elaboration, political considerations were sometimes passed before those relating to morphology and proper functioning. Some municipalities would have refused to integrate them within the metropolitan area.

According to MENAPOLIS / e-Géopolis data, 80.4% of the Lebanese population, estimated at 4.2 million, are urban, while 3.4 million residents live in agglomerations of more than 10,000 inhabitants. These urban areas are divided into 35 agglomerations, of which 4 are more than 100,000 inhabitants, whose agglomeration-capital Beirut would curl the 2 Million, 4 between 50,000 and 100,000 and the rest between 10,000 and 50,000. These urban agglomerations cover 864 km², or about 8.5% of the Lebanese territory.

Beirut agglomeration constitutes one of the multiple possible modalities; however, in the context of the documentary shortage and the impossibility of comparing and compiling the few available statistical resources, the morphological delimitation has the advantage of easy implementation. The perimeter selected for this use was chosen largely to contain the multiple definitions, it extends from Jbeil to Damour, from north to south, and beyond Sofar and Hammana to the east. The stains, which represent the agglomerated continuum, are strongly cut; despite the continuity that links them, sometimes in a tenuous way, there is a demarcation line which cut the city into two territory, the East of Beirut and West of Beirut.

 

Figure 4: line of demarcation in Beirut. Source: Municipality of Beirut 2017.

 

During the Lebanese civil war, from 1975 to 1990, a line of demarcation divided Beirut into two entities, West Beirut the Muslim part and East of Beirut the Christian part. This Line called ‘Green Line’, but nowadays there is no formal line or continual security, delimit and segregate Beirut in a cultural criterion increasing the distance between populations.

Despite all this growth, a huge spot, very well remarked in the society, threats the society’s segregation and the identity of Beirutis. This blatant cultural structure is shown by walking in the city streets, while we remarked the existence and the non-existence of several effects, i.e. we found bars and nightclubs in the East of Beirut, while they are banned in the West of the city.

Although, as an urbanist point view, we faced a dissimilar landscapes in the two side, whereas a huge concentration of people in the south west of Beirut, and after analyzing the situation we discovered they is a 80% of the population are a new Beirutis – this is what we called it an inter-migration, those people refuse any type of integration into Lebanese Beirutis society even though they reject it. And they live into their enclaved community.

This type of enclaved community is been founded in the two parts of Beirut, and despite the fact the small surface of Beirut, an important number of the East side population is never been in the West side and vice versa.

A shocking facts felt us down about Beirut city, when we saw the missing identity, attachment and country belonging before city belonging. The original Beirutis said ‘those southern people must return to their village’, ‘those aren’t Beirutis and will never be’….

In the other hand, these new Beirutis are feeling now the segregation in their country, and the first effects and reactions are to dismiss the development and build new bridge maintaining a solid relation for their compatriots.

The power of Beirut now is in peril, they are in need for an authoritarian planning, an incentive policy and a protectionist policy. In addition, the economy of certain hard-hit regions must be revived and the regions still under-industrialized must be developed, in order to create awareness in the country of the need to develop the territory. However, in reality, the economic reconstruction is carried out in the same way and takes little account of regional needs and the congestion of industrial centers (Neiertz, Zembri, 1993).

Therefore, Beirut the heterogeneous city, the non-balanced, the non-operated capital is faced now an actual danger. This danger is based on the determinist chaos of the country. This organized chaos makes us rethink of the role and the rule of new territory via new public policies which take into consideration the real factors of integration and how they enforce the belonging identity of the population, a society who says Lebanon first.

 

Bibliography

< >Amilhat Szary, A-L., 2015, Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui ? Puf, 2015, 164 p.

Arnaud J.-L. (dir.), 1997, Beyrouth, Grand Beyrouth, Les Cahiers du CERMOC n 16, Beyrouth.

Beydoun A., 1984, Identité confessionnelle et temps social chez les historiens libanais contemporains, publication de l’Université libanaise, Beyrouth.

Beyhum N. (dir.), 1991a, Reconstruire Beyrouth. Les paris sur le possible, Maison de l’Orient, Lyon.

Beyhum N., 1991b, Espaces éclatés, espaces dominés : étude de la recomposition des espaces publics centraux de Beyrouth de 1975 à 1990, thèse de sociologie non publiée, Lyon II.

Courlet, C. 2001. Territoires et régions. Les grands oubliés du développement économique. Paris: L'Harmattan.

Gwiazdzinski L., 1997,  Sentiment d’appartenance et développement des territoires. Les Échos du développement durable (http:// www. developpement-local.com).

Muheme, G. 2005, Économie régionale par la gestion décentralisée de projets, Bruylant-academia.

Neiertz, N., Zembri, P., 1993, L’aménagement du territoire, Hatier, Paris.

Verdeil E., 2016, Energy, Power and Protest on the Urban Grid Geographies of the Electric City, Routledge, Editors: Andrés Luque-Ayala, Jonathan Silver, pp.155-175.


[1] Beirut municipality 2017

[2] Verdeil (2002), p. 54.

jacquemot_pierre

La dynamiques des projets urbains en Afrique subsaharienne

Pierre Jacquemot
Chercheur associé à l’IRIS
Maître de conférences à Sciences-Po Paris

 

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L’un des phénomènes contemporains majeurs est la rapidité du processus d’urbanisation de l’Afrique au sud du Sahara. Elle parcourt en quelques décennies un chemin que l’Europe a réalisé en deux siècles. En soixante ans, la population totale a été multipliée par 5, pendant que le nombre de citadins a été multiplié par 15. Le rythme actuel d’urbanisation du continent (+ 3,4 % par an en moyenne, selon ONU-Habitat) est le plus élevé au monde. Les grandes villes d’Afrique devraient encore gagner des millions d’habitants et figurer ainsi parmi les plus grandes de la planète.

En réponse à cette forte pression urbaine, les politiques de la ville s’installent et diverses activités s’y épanouissent, autour de l’aménagement et de la mise en place des infrastructures et autour des méthodes permettant d’assurer au mieux et de manière pérenne la couverture des services essentiels. L’enjeu est vital car de la qualité et de l’intensité des réponses aux demandes croissantes en services essentiels dépendra la capacité des villes à répondre aux nouvelles dynamiques sociétales, plutôt que de cristalliser les frustrations nées d’inégalités sociales grandissantes.

Depuis 20 ans, les Organisations françaises de solidarité internationale sont impliquées dans diverses expériences de terrain, dans différents territoires du Sud. Dans la majorité de leurs actions, on retrouve trois grandes préoccupations :

  • D’abord, avant toute solution, bien connaître les situations, les besoins, les capacités et le rôle des acteurs, notamment en matière de réhabilitation des quartiers précaires.
  • Ensuite, contribuer à organiser l’équipement et la gestion des réseaux de fourniture d’eau, d’assainissement, d’habitat ou d’énergie, dans un cadre qui favorise l’inclusion du plus grand nombre et la pérennité du service.
  • Enfin, mettre en place les cadres de concertation entre les acteurs clés.

 

1. Requalifier les quartiers précaires

Lors de la création d’UN-Habitat en 1978, le mot d’ordre était de faire disparaître les bidonvilles en développant des programmes de relogement. A présent, au lieu de démolir des zones d’habitat informel, la politique préconisée est celle des opérations de requalification (slum upgrading), de la réhabilitation in situ,  du raccordement à l’eau, à l’assainissement et à l’électricité, des équipements scolaires, sans négliger par ailleurs de fournir davantage de ressources pour la construction de logements abordables.

Qu’il s’agisse d’opérations de réhabilitation de quartiers précaires avec des interventions d’envergure variable visant à consolider l’existant (amélioration de la chaussée, mise en place d’un réseau d’assainissement, installation de bornes fontaines  ou d’opérations de restructuration de quartiers qui comprend en général un redécoupage du parcellaire sur la base d’un plan directeur, impliquant des « recasements » partiels des habitants, nombre d’études (comme celles du Gret conduites en Mauritanie, au Sénégal, à Madagascar et au Rwanda),  mettent l’accent sur une dimension trop insuffisamment prise en considération, à savoir l’accompagnement social. Les anciennes méthodes « coup de poing » laissent la place à des approches qui engagent les habitants, sécurisent les occupations foncière, prévoient l’amélioration de l’habitat et l’accès aux équipements publics. Leur bonne exécution passe par des mécanismes de concertation/participation et de gestion des conflits, avec des montages juridiques parfois inédits.

 

2. Répartir les rôles

Les contraintes de disponibilité, d’accessibilité et de pérennité des ressources incitent à mobiliser toutes les solutions, comme la contribution des acteurs privés et associatifs dans la fourniture des services de base, qui relèvent pourtant du service public. L’histoire dans la plupart des pays a montré l’échec des modèles d’opérateurs étatiques centralisés bureaucratiques, privilégiant les approches technicistes. Aujourd’hui l’accord semble de faire pour reconnaître que le cadre le plus pertinent d’organisation des services urbains est celui qui associe étroitement quatre acteurs.

  • A l’Etat, qui dispose de la fonction de régulation, les règles générales de tarification, la mise en concurrence, les normes de qualité, le respect de l’environnement;
  • Aux autorités locales, la définition du niveau de service à atteindre et le choix du mode de gestion et de l’opérateur ;
  • A l’opérateur qui bénéficie d’une délégation sous la contrainte d’un cahier des charges définissant ses obligations, la mission d’exploiter le service sur une base professionnelle.
  • Aux usagers/citoyens, le droit d’exercer en amont une fonction dans la définition des besoins et en aval dans le contrôle et l’évaluation des résultats..

 

L’entrepreneuriat privé n’est donc pas un mot tabou pour els OSI, tant qu’il est encadré d’un côté par la régulation de l’Etat ou de ses démembrements locaux et de l’autre par le contrôle effectif des usagers et des contribuables.

 

3. Donner accès à l’eau potable

L’eau donne une illustration de la démarche. Dans les quartiers non couverts par un service d’eau officiel, l’approvisionnement des citadins repose essentiellement sur les initiatives privées en réponse aux demandes locales insatisfaites par les modes d’approvisionnement conventionnels. Éparpillées, elles recouvrent une large palette de services allant du colportage d’eau à domicile, à la gestion de mini-réseaux, en passant par l’exploitation de bornes fontaines. Ces initiatives sont parfois appuyées par l’action des ONG ou de la coopération décentralisée et se nourrissent de plus en plus de la diffusion des idées et des pratiques de « bonne gestion » : transparence des décisions, responsabilité collective de la gestion de la ressource, paiement de l’eau au volume consommé...

On rencontre aussi de véritables entrepreneurs qui ont su construire des structures plus élaborées jusqu’à gérer des réseaux, en général sans aucune aide étatique, parfois même sans autorisation des pouvoirs publics. Le cas de Maputo est intéressant. Avec 400 opérateurs informels, aux côtés d’un concessionnaire officiel qui ne couvre que la moitié de la ville, la situation n’était pas satisfaisante. Par conséquent, ce marché s’est organisé, l’offre se concentrant autour de quelques opérateurs atteignant une taille qui les conduit à devenir « formels », à se doter de compétences et d’un contrôle technique qui les a transformé en opérateurs crédibles. À l’expérience, concéder de cette manière au secteur privé une place dans le marché de l’eau ne suffit pas pour assurer ni l’accès au plus grand nombre ni l’amélioration continue des services. Presque partout, l’intervention publique reste centrale pour établir des normes adaptées, susciter des dynamiques de régulation et organiser la transition des acteurs privés ou associatifs vers des logiques de service public.

 

4. Assainir et gérer les déchets

Il a été fait appel dans le passé à des actions d’envergure en matière d’assainissement comme la « latrinisation ». Reposant sur la subvention pour l’équipement des latrines, leurs résultats ont souvent été médiocres en termes d’appropriation et de diffusion. Depuis une vingtaine d’années, des OSI se sont engagées dans des méthodes basées sur la recherche avec les populations de solutions liées à l’hygiène et l’assainissement autour du trépied sensibilisation/adaptation technique/financement. Une approche dite « Assainissement total porté par la communauté » (ATPC) a fait son apparition. Mise en œuvre par exemple en Mauritanie, elle joue sur les interdits et le dégoût pour lutter contre la défection à l’air libre et prône l’autoconstruction de toilettes par les ménages. Pour son financement, elle n’exclut pas le recours à la subvention a posteriori (dite OBA, output based aid), c’est-à-dire versée une fois les résultats atteints et vérifiés. Des programmes WaSH (Water, Sanitation and Hygiene) se mettent aussi en place dans les zones les plus sensibles, où les populations sont en situation de stress (déplacés et réfugiés).

 

5. Mobiliser des ressources nouvelles

Les chiffres sont éloquents. Le budget de la ville de Ouagadougou (1,5 millions d’habitants) est égale à celui de Noyon (15 000 habitants) et moitié celui de Rodez (25 000 habitants) en France. L’assiette de la fiscalité locale est l au Sud loin d’être parfaitement exploitée. Dans les pays de l’ODCE, les municipalités collectent environs 10% de la valeur ajoutée produite sur le territoire. En Afrique, quand une ville produit 100 dollars, la collectivité n’en encaisse que 0,6 dollar. Le gisement potentiel est donc important. Les ressources des villes sont en général limitées aux taxes locales pour services rendus aux usagers : droits de place sur les marchés et les gares, utilisation des abattoirs ; et taxes sur toutes les activités susceptibles d’être fiscalisées : taxis, charrettes, spectacle, artisanat de production, distribution quelle qu’en soit la forme.

Des possibilités importantes existent, en matière de taxes foncières et immobilières qui constituent à de nombreux égards l’impôt « idéal » pour les villes. En effet, il s’agit d’impôts qui augmentent rapidement avec le niveau d’urbanisation, qui reposent sur des valeurs objectives, et qui sont progressives, car le patrimoine est plus concentré que le revenu. Ces taxes pourraient être revalorisées, notamment dans les quartiers les plus aisés.

 

6. Fonder la citoyenneté

L’efficacité des actions dépend très largement de la capacité des bénéficiaires à se prendre en charge. La question du renforcement de la citoyenneté urbaine, laquelle revient en force avec la préparation d’Habitat III (Quito, octobre 2016), est ressentie par chacun à son niveau comme cruciale dans cette quête pour approfondir les méthodes et conduire à la réussite du projet dans lequel il est impliqué.

Les situations évoluent partout. Sous la pression de la société civile des démarches participatives s’installent progressivement. Les mises en place de « budget participatif » se sont multipliées dans plusieurs pays du Sud. La méthode accroît la transparence de la gestion municipale et cet avantage est essentiel : les contribuables sont plus susceptibles de payer leurs impôts et d’accepter de nouvelles formes d’imposition s’ils perçoivent les bénéfices des dépenses publiques qui y sont associées, et donc considèrent les impôts comme légitimes.

En Afrique, les budgets participatifs sont apparus au début des années 2000. En 2015, on en recensait près de 300, principalement (Cameroun, Madagascar, RD Congo, Sénégal). Le Kenya (système Kenya Open Data Initiative), le Ghana, la Tunisie ont aussi des dispositifs en faveur de l’open data portant sur le recouvrement et l’utilisation des impôts locaux et qui peuvent améliorer la légitimité fiscale

Les villes du Sud qui s’impliquent dans des démarches participatives construisent leur propre manière de procéder selon leurs caractéristiques particulières. Le Sénégal où la participation citoyenne a été érigée en principe reconnu par la loi, connaît une expérience probablement la plus innovante avec la « certification citoyenne » pour la bonne gouvernance mise en place par le Forum civil dans une soixantaine de collectivités locales volontaires. Il s’agit d’un instrument d’évaluation des performances qui repose sur un référentiel de 38 indicateurs mesurables autour de 5 critères (transparence, équité, efficacité, redevabilité et transparence), évalué par un comité local de certification. Un label est ensuite délivré avec différents niveaux de performance, ce qui crée une émulation positive entre communes. Parmi les effets notables attendu, on escompte une réallocation des dépenses en faveur de la lutte contre la pauvreté, une augmentation des recettes fiscales et une réduction de la corruption due à la transparence des discussions budgétaires et à la surveillance plus active par la société civile des travaux engagés par les municipalités.

Derrière la diversité des pratiques, on retrouve partout quatre idées qui circonscrivent la méthode :

  • créer de nouvelles relations entre municipalités et citoyens, 
  • réorienter les ressources publiques en direction des plus démunis,
  • reconstruire le lien social,
  • inventer une nouvelle culture démocratique.

Cette citoyenneté en construction ne peut donc pas être évaluée uniquement par sa dimension juridique. Elle doit plutôt être perçue comme un ensemble de pratiques, comme une fabrique urbaine à l’intersection des politiques publiques et des mobilisations de diverses natures (revendicatives, festives) et des expériences associatives des usagers, des résidents, des voisins, des consommateurs, des citoyens.

Elle  établit ainsi les appartenances communautaires et les identités parcellaires des urbains au bénéfice de la constitution de personnes inscrites dans des sociabilités proches, celles de ceux qui veulent être reconnus, être entendus en tant que sujets politiques, participer à la transformation des relations et des représentations au sein de la société. La citoyenneté devient alors un service urbain essentiel, au même titre que l’accès à l’eau potable, à l’assainissement, à l’éducation, à la santé, que vient consolider l’accès aux moyens de l’économie numérique, stimulant la disponibilité de l’information et générant de nouvelles modalités de participation.

 

 

RÉFÉRENCES

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Barrau E., Hochet P., Quentin A. et Vaumourin S. (2015), Appui à la gouvernance concertée des services publics locaux : les apports du projet de recherche-action Agora (Bénin, Burkina Faso, Mali), Nogent-sur-Marne, Gret, coll. « Débats et controverses », n° 11.

Barrau E., Barthel P.-A., Clerc V., Hermelin B., Huybrechts E., Landon A. et Viguié V. (2014), Territoires urbains durables et adaptation aux changements climatiques : revue bibliographique produite dans le cadre d’une étude réalisée pour le compte du Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM), Nogent-sur-Marne, Gret, Cired, Paris, IAU-IdF.

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Mexico: pouvoir ou contre-pouvoir d'une métropole émergente?

Frédéric Johansson
Laboratoire « Mondes Américains » UMR 8168

 

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La ville de Mexico avec ses vingt millions d'habitants et sa concentration d'activités économiques a un poids écrasant au Mexique. On a ici une concentration évidente de « pouvoir », de polarité et d’influence, en termes de commandement économique, financier, politique, logistique et culturel. Encore faut-il étudier jusqu’à quel point cette polarité nous permettent de parler d’une véritable métropole ayant réussi à dépasser le simple stade de simple mégapole. En effet, alors que ces villes du Sud comme Mexico ou Sao Paulo, ayant connu une explosion de leur population dans la deuxième moitié du XX° siècle étaient uniquement considérées par leur taille (le concept de mégapole renvoyant à une population supérieure à dix millions d’habitants) sans leur attribuer un caractère métropolitain par leur faiblesse en termes de fonctions directionnelles et de centres d’organisation et d’impulsion de réseaux économiques, la donne a nettement changé au cour du temps. Dans le cas de Mexico, comme on le verra, il ne fait plus aujourd’hui de doute qu’elle comporte des caractéristiques métropolitaines, et ce à une échelle nationale comme mondiale qui la font participer de cet archipel mégalopolitain planétaire (Olivier Dollfuss). 

Or ce « pouvoir » de la ville au sens géographique du terme, peut-il être traduit en termes de « pouvoir » au sens politique du terme ? Nous aimerions en effet également analyser ici dans quelle mesure les atouts économiques et culturels qu’offre cette ville, ont pu servir de « capital » politique à des personnalités politiques mexicaines afin de construire une carrière et tenter de se servir de la mairie de Mexico comme celle d’un marchepied. En effet, la plupart des Maires de Mexico (nommés « Jefes de Gobierno ») depuis que ce poste à été soumis au suffrage des mexicains (1997) ont été ensuite des candidats aspirant à la Présidence de la République. Paradoxalement leur échec a été constant, comme si leur gestion relativement réussie de la principale ville du pays desservait plus qu’elle n’aidait ces personnalités à la prise de pouvoir nationale. Nous verrons donc que c’est peut-être justement ce caractère « trop » métropolitain de Mexico, créant une sorte d’isolat qui sépare cette ville du reste du pays tout en l’insérant dans des réseaux urbains planétaires, qui font du pouvoir maîtrisant ce monstre urbain une sorte de simple « contre-pouvoir ».

 

 

            Mexico est de façon incontestable la métropole mexicaine par excellence, et c’est justement la concentration des fonctions de commandement et d’organisation économiques, logistiques et culturelles mexicaines, qui semblent lui permettre de réunir les atouts nécessaires pour être considérée comme une « ville-monde » (S. Sassen).

            L’armature urbaine mexicaine est ainsi totalement déséquilibrée en faveur de sa principale ville qui la domine amplement. La ville de Mexico au sens administratif du terme correspond uniquement au « District Fédéral », siège des pouvoirs fédéraux, et compte 9 millions d’habitants. Cependant l’agglomération de Mexico dépasse largement cette limite pour s’étendre dans les Etats fédérés limitrophes (Etat de Mexico et Hidalgo) formant ainsi la « zone urbaine du Val de Mexico » (unité statistique de l’institut de statistique mexicain INEGI) comptant environ 22 millions d’habitants[1]. Il s’agit là de l’une des plus grandes villes de la planète, et qui évidemment au niveau national dépasse largement toutes les autres villes mexicaines en pesant 18% de la population du pays. Les deuxième et troisième agglomérations que sont la ville de Guadalajara avec ses 4,4 millions et de Monterrey et ses 4,1 millions d’habitants sont loin derrière la capitale. Certes celle-ci a stabilisé sa population (elle a un solde migratoire déficitaire et ne s’accroît que de 1% grâce à la croissance naturelle) contrairement aux deux autres villes qui la suivent au nord du pays. Cependant le poids de la capitale repose également sur le dynamisme démographique des villes secondaires articulées autour d’elle (Cuernavaca, Puebla et Tlaxcala au sud, Toluca et Pachuca au nord) vers lesquelles la capitale déleste son trop plein, renforçant ainsi sa polarité.

 

           

Mégapole macrocéphalique, il s’agit également de la métropole par excellence mexicaine avec un poids tout aussi écrasant dans la concentration de fonctions de commandement. D’un point de vue quantitatif, Mexico représente 25% du PIB mexicain dépassant largement toute autre ville du pays et la positionnant comme la 18° ville la plus riche de la planète. Si le nord des maquiladoras, le littoral du Golfe avec le pétrole ou celui des Caraïbes avec le tourisme ont quelque peu diminué le déséquilibre régional du pays (dans les années 80 Mexico pesait 36% du PIB), seule la ville de Monterrey a profité de ce dynamisme économique territorial. Cette domination de Mexico est le reflet de la concentration de sièges sociaux (12 des 20 plus grandes compagnies mexicaines et 14 en prenant en compte les filiales étrangères) et d’activités financières. C’est à partir des CBD de Reforma (centre-ville) ou de Santa Fé (nouveau CBD au nord-ouest de l’agglomération) que les cadres de compagnies comme Bimbo (agro-alimentaire) Carso, Telmex et América Móvil (compagnies appartenant à Carlos Slim), Pemex (pétrole) ou Televisa (médias) impulsent et organisent la production et la vente sur le territoire mexicain et à l’étranger. Seule la ville de Monterrey, matrice historique du capitalisme mexicain, peut rivaliser quelque peu avec Mexico, en comptant les sièges sociaux d’importantes entreprises (ciments Cemex, groupe Alpha de maquiladoras, mines du Grupo Mexico) mais qui toutes dépendent en termes de financement du centre financier de Mexico. La bourse de Mexico et les sièges de la quasi-intégralité des Banques (Banamex, Bancomer et les banques étrangères comme Santander ou HSBC) en effet se regroupent dans le pôle de Mexico et irriguent en capitaux, transactions et crédits l’ensemble de l’économie mexicaine, en l’articulant avec les réseaux financiers mondiaux.

 

   

       

Dans un tout autre domaine de polarité que peuvent être les services « rares » emblématiques du caractère métropolitain des villes tels que l’offre culturelle et universitaire, Mexico est tout autant incontestablement un centre majeur. La réputée Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM) avec ses 150 mille étudiants, est complétée par l’Institut Polytechnique National (IPN) et ses 140 mille élèves, et toute une série d’Universités publiques (Université Autonome du Mexique UAM) ou privées (Université Ibéroaméricaine ; ITAM etc.) qui forment un quart de l’ensemble des étudiants mexicains. Là encore l’offre quantitative est d’autant plus importante qu’elle s’accompagne d’une offre qualitative de premier plan au niveau du prestige (l’UNAM figure en haut des classements latinoaméricains en concurrence avec les universités de Sao Paulo) et des équipements en étant ainsi le cadre de 50% de la recherche mexicaine. D’ailleurs, le poids écrasant en matière universitaire de Mexico a conduit le pouvoir à pousser des institutions comme l’UNAM à se déconcentrer en ouvrant des campus en province et ainsi tissant un réseau national articulé autour de la maison-mère à Mexico. Drainant une grande partie des meilleurs élèves des autres Etats fédérés, elle se trouve sur ce plan en concurrence uniquement avec les Universités étatsuniennes. Concurrence qui se double d’une forme de partenariat avec de nombreux diplômés de Mexico qui poursuivent leur post-doctorat dans les Universités renommées nord-américaines. L’enseignement supérieur agit ainsi en tant qu’élément polarisant national et insère également Mexico dans des réseaux universitaires d’échelle planétaire.

Il en va de même de son offre muséale qui parvient en concentrant les meilleures pièces archéologiques et œuvres d’art, à inscrire Mexico dans le réseau mondial des grands musées. Le Musée d’Anthropologie qui rassemble les meilleures pièces de l’ensemble des cultures préhispaniques du pays (art aztèque bien sûr mais aussi les meilleures collections de toutes les autres cultures telles la maya, zapotèque, mixtèque, olmèque etc.) est une référence majeure dans le domaine archéologique. Les collections d’art mexicain se retrouvent également monopolisées par les institutions de Mexico où les œuvres tant des muralistes (Rivera, Orozco, Siqueiros) que des artistes comme Frida Kahlo ou Tamayo sont exposées dans les nombreux musées de la ville (Casa Azul de Frida mais aussi musée Tamayo, musée d’art moderne ou musée d’Art contemporain parmi bien d’autres). Pôle incontournable de l’art mexicain, ses institutions culturelles s’inscrivent également dans des réseaux mondiaux de fructueux échanges (dont témoigne l’exposition récente au Grand Palais ou l’engouement de l’expo de Yayoi Kusama en 2015 à Mexico). Cette offre est complétée par une dense scène musicale[2] ou un lieu majeur de sociabilité intellectuelle latino-américaine[3]. Dans un registre plus « populaire », c’est dans les studios de Televisa ou TV Azteca que nombre de « Telenovelas » à grand succès sont produites pour le plus grand plaisir d’un public latinoaméricain voire africain ou russe[4]. C’est ainsi que Mexico figure au sein du dense réseau de liens culturels qu’ils soient commerciaux, institutionnels ou affectifs.

 

 

Incontestablement la ville de Mexico semble être la Métropole mexicaine par excellence, interface presque incontournable de la 15° économie mondiale vis-à-vis de l’espace mondial. Mais est-ce qu’en termes politiques la gestion de cette ville de 22 millions d’habitants, générant 47 milliards de $ par an de richesse, permet de constituer pour la classe politique qui la gouverne un capital politique suffisant en termes de réputation, de structures partisanes, de clientèles électorales, capables de propulser aux plus hautes sphères du pouvoir ses Maires ?

Après tout gouverner le district fédéral doté d’un budget de 9 milliards de $ pour administrer les millions de personnes réunies au sein de sa démarcation, résoudre l’infinie complexité de ce monstre urbain, n’est-ce pas faire la démonstration que l’on a toutes les qualités requises pour aspirer à la Présidence de la République ? En effet, Mexico est une sorte de concentré des problèmes et caractéristiques du Mexique. Sa population, les chilangos, sont un reflet de la diversité du pays, car une grande part d’entre eux sont le fruit de constantes migrations interrégionales de la plupart des Etats fédérés du pays (un cinquième des habitants de Mexico n’y est pas né) qui ont convergé dans la capitale du pays. Le reflet de la diversité du pays est également social, Mexico étant une sorte de miroir des écarts importants de richesse du pays, avec le décile inférieur des « capitalinos » ne possédant que 1.95% des revenus et le décile supérieur 37.8% de ceux-ci. Ces écarts sociaux se traduisent au sein de l’espace de Mexico par une différenciation spatiale forte entre les beaux quartiers des Lomas ou de Santa Fé à l’ouest de la ville et les périphéries misérables de l’est et du nord (Iztapalapa, Madero et dans l’Etat de Mexico Ecatepec ou Chalco). Localement la ségrégation sociale se traduit par la privatisation de l’espace public à travers la fermeture des rues (« privadas ») ou la création de gated communities (« fraccionamientos ») afin de contrôler et discriminer les catégories défavorisées séparées des lieux d’habitat des classes aisées et moyennes. Administrer Mexico c’est ainsi gérer les défis d’une société très inégalitaire avec des tensions sociales fortes, dont la criminalité et la violence (65.000 vols et 2.000 homicides par an en sachant que seuls 40% de ceux-ci sont déclarés) sont l’une des traductions. Mais c’est aussi gérer les 31 millions de déplacements par jour engorgeant les axes (9.000 km de voiries) et les transports en commun (200 km de lignes de métro) et posant un grand défi environnemental avec une pollution atmosphérique quasi-permanente. C’est aussi abreuver cette énorme agglomération consommant 82m3 par seconde d’un liquide dont la ville manque (elle ne détient que 0.7% des réserves en eau du pays pour 18% de sa population) et qu’il faut aller chercher à 200 km de la cité (système de Cutzmala). C’est aussi nourrir ce monstre urbain, en organisant la « Central de Abastos », véritable ventre de la capitale où se concentrent l’arrivée et la vente de 30 millions de tonnes de vivres par jour. C’est également organiser la collecte et le traitement de 4 millions de tonnes de déchets par an. C’est aussi réglementer et intégrer les nombreux bidonvilles en les reliant au système d’eau potable, d’adduction des eaux usées, d’électricité et légalisant les occupations de terres. Bref, la gestion de la ville de Mexico est en soi un défi majeur qui permet à ses dirigeants de démontrer leur capacité à gouverner une énorme part du pays.

 

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Cuauhtémoc Cardenas et Andres Manuel López Obrador en 2000 (Source : El Universal)

 

Or justement, la mairie de Mexico, depuis sa transformation en un poste électif en 1997 (auparavant elle dépendait directement du pouvoir fédéral), n’a cessé d’être utilisée comme un marchepied par ses Maires afin de se présenter aux élections présidentielles. Ce fut le cas bien sûr de Cuauhtémoc Cárdenas, leader historique de la gauche mexicaine qui a depuis 1988 été l’un des principaux acteurs poussant à la démocratisation du pays à l’encontre de la « dictature parfaite » (Mario Vargas Llosa) du « Parti de la Révolution Institutionnalisée » (PRI) qui a monopolisé le pouvoir depuis les années 1920[5]. Ici, sa stature nationale ayant déjà défié le pouvoir du PRI deux fois lors d’élections présidentielles jugées frauduleuses en 1988 et 1994, ne faisait pas de doute. Ainsi, la conquête de la mairie de Mexico en 1997 visait avant tout à lui offrir une crédibilité en termes de gestionnaire et un ancrage électoral fort afin de remporter l’élection présidentielle déterminante de l’année 2000. Le cas d’Andrés Manuel López Obrador (dit AMLO) est tout autre puisque cet homme politique qui a été désigné remplaçant de Cardenas à la Mairie de Mexico (mandat de 2000 à 2005) a acquis une notoriété nationale grâce à une gestion jugée relativement réussie de la capitale du pays, ce qui lui a permis de se présenter comme le candidat de la gauche à la présidentielle de 2006 et de 2012. De même, le Maire actuel de la ville depuis 2012, Miguel Angel Mancera, semble de plus en plus aspirer à se présenter aux élections présidentielles de 2018.

Cette fonction à la tête de la principale ville du pays est ainsi l’un des postes clés pour nombre d’aspirants au pouvoir fédéral. Elle permet non seulement de figurer comme l’un des leaders politiques mexicains de premier plan, dont la gestion est fortement médiatisée du fait même de la place de Mexico dans le pays, mais également de capter des clientèles électorales et de constituer des équipes expérimentées. De ce point de vue, la gestion d’Andrés Manuel López Obrador semble emblématique. Grâce à une politique sociale ambitieuse (création d’une pension municipale aux personnes âgées ; mesures en faveur de l’accès aux soins des personnes défavorisées) celui-ci a réussi à se constituer une solide clientèle dans les quartiers populaires de Mexico. Clientèle qu’il a élargi aux classes moyennes et une partie des classes fortunées à travers des politiques telles que la rénovation du Centre Historique (patrimoine mondial de l’Humanité) qui l’ont fortement gentrifié, ou bien encore telles que la construction d’un deuxième étage payant de l’anneau périphérique permettant aux catégories aisées de circuler plus facilement dans la ville. Ceci, en plus de sa politique réussie de gestion de déchets (fermeture de l’immense décharge au sud de la ville afin de mener une politique de recyclage) ou de l’insécurité (programme mis au point en collaboration avec Rudolph Giuliani) qui ont confirmé ses capacités d’administrateur et qui ont fait qu’AMLO a ainsi pu revendiquer sans contestation le leadership national de la gauche mexicaine sur la base de son succès comme Maire de Mexico.

 

 

Pourtant, tant Cardenas comme López Obrador ont échoué dans leur stratégie et ont été vaincus lors des élections fédérales[6]. Tout se passe comme si les bénéfices issus d’une gestion réussie de la capitale ne suffisaient pas à constituer un capital politique suffisant pour l’emporter au niveau national et qu’ils ne servaient qu’à consolider un espace d’opposition permanente de gauche vis-à-vis du pouvoir national entre les mains du PAN et du PRI. En effet, la gauche, qui n’a jamais perdu la mairie de Mexico depuis 1997, semble uniquement faire de ce bastion un contre-pouvoir permanent sans pouvoir l’exploiter comme tremplin pour une prise de pouvoir nationale. N’a-t-on pas ici le reflet du caractère « trop » métropolitain de Mexico qui le différencie du reste du territoire ? La gestion de Mexico n’est-elle pas avant tout la gestion d’une sorte d’isolat urbain dont les caractéristiques singulières ne permettent pas à ses gouvernants de capitaliser leurs succès politiques à leur tête ?

On pourrait ainsi par exemple souligner tout ce qui sépare cet espace du reste du territoire mexicain en termes sociaux, sociétaux et géographiques. Alors que le pays a connu récemment une vague de mesures conservatrices (législations fédérées de plus en plus restrictives pour l’avortement voire réglementations municipales visant la tenue des femmes et des expositions d’œuvres artistiques dites obscènes[7]), la ville de Mexico semble à contre-courant en ayant légalisé en 2007 l’avortement et en 2009 le mariage homosexuel et adoptant ainsi la législation la plus libérale d’Amérique Latine. En termes sociaux on peut également évoquer aussi bien le PIB par habitant (18 mille $) 250% plus élevé que la moyenne du pays que l’IDH bien plus élevé à Mexico (0.92) que dans le reste du pays (0.83), reflet de la concentration d’activités et de l’investissement hospitalier et scolaire conséquent dans la capitale en contraste avec l’abandon notamment des zones déshéritées du sud profond mexicain (Guerrero, Oaxaca et Chiapas). On pourrait même évoquer le fait que malgré la forte délinquance qui a toujours caractérisé Mexico, cette ville est devenue grâce à la forte présence policière une sorte de havre de paix du pays au regard de la violence qui touche de nombreuses régions du pays du fait de la guerre contre les cartels de la drogue.

Ces caractéristiques, avec une classe moyenne conséquente, des institutions municipales et étatiques relativement solides, une mentalité plus progressiste, confirment justement la capitale dans ce statut ambigu de métropole qui la séparent des autres régions du Mexique. Le vote n’est ainsi qu’une des caractéristiques parmi bien d’autres qui la différencient du territoire national qu’elle domine mais dont elle se distingue. Ilot plutôt rattaché désormais à l’archipel mégalopolitain, ses dirigeants sociabilisent avec leurs collègues d’autres villes-monde au sein des réunions du C40 ou du CGLU[8], sont engagés dans des préoccupations communes de la ville durable et de la ville intelligente et sont dans le mimétisme de mesures d’autres grandes capitales (le Vélib parisien par exemple donnant le programme « Ecobici »).

 

[2] 4 orchestres majeures symphoniques ; étape indispensable des tournées sur le continent américain des grands groupes de musique contemporaine : en 2016 se sont succédés les Rolling Stones, Madona, Iron Maiden, Gun’s & Roses entre autres

[3] Ville d’adoption de Gabriel García Márquez en contact permanent avec les intellectuels mexicains comme Octavio Paz ou Carlos Fuentes ; aujourd’hui cœur de la génération dite « du crack » et d’auteurs prometteurs tels que Guadalupe Nettel parmi bien d’autres

[4] Des Telenovelas comme « Rosa Salvaje » ou « Los ricos también lloran » dans les années 90 ont été de grands succès à la télévision russe inaugurant une importation de ces productions audiovisuelles mexicaines

[5] La « dictature parfaite » du PRI était basée sur la permanence au pouvoir du même parti grâce à une fraude permanente et un renouvellement tous les six ans du Président de la République afin de permettre aux différentes factions du parti de prétendre au pouvoir. Par ailleurs, les libertés politiques basiques des citoyens étaient garanties tant que les différents groupes et individus ne menaçaient pas le monopole du pouvoir.

[6] Cardenas en 2000 a perdu avec seulement 16.6% des votes et c’est le parti de droite du PAN Vicente Fox qui a réussi à finalement à battre le PRI ; López Obrador a perdu successivement en 2006 par 1% de différence de votes face au candidat du PAN Félipe Calderón et en 2012 distancé par 6% de plus par le candidat du PRI Enrique Peña Nieto.

[7] En 2011 diverses municipalités des Etats de Sinaloa, Guanajuato, Tamaulipas et San Luis Potosí ont interdit les minijupes pour leur personnel et lancé des campagnes contre l’usage de cette tenue en public.

[8] Le C40 « Cities Climate Leadership Group (C40) » est une organisation qui regroupe 81 des plus grandes villes du monde avec des préoccupations environnementales. La Cités et Gouvernements locaux unis (CGLU) est la principale organisation mondiale de villes jumelées : elle a réuni son 3° congrès à Mexico en 2010.

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Migrants : l’impasse européenne

Thomas Lacroix

​Chercheur CNRS

​Migrinter, Université de Poitiers

(Présentation de l’ouvrage du même titre, Paris : Armand Colin, 2016, 188 pages)

 

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Au cours de l’année 2015, les Etats de l’Union ont vu arriver sur leurs rives un nombre de réfugiés d’une ampleur considérable (environ 1,2 million de personnes). Au pic des arrivées, près de 5000 personnes par jour débarquaient sur les côtes européennes, que ce soit des Africains passant par la Lybie (Soudanais, Erythréens, etc.), ou des personnes issues du Moyen Orient, Irakiens, Afghans et Syriens transitant par la Turquie. Face à cet afflux, les Etats européens ont d’abord réagi en ordre dispersé : fermeture unilatérale des frontières en Hongrie dès le mois de juin, suivi en cela par l’Allemagne, l’Autriche, la Slovénie et la République Tchèque. Un plan concerté n’est élaboré qu’au mois de septembre, peu de temps après l’émoi suscité par la photo du cadavre d’un enfant échoué sur une plage. Ce plan inclut la création de centre de tri, les hot spots et la répartition de 160 000 personnes entre les Etats membres. Ce chiffre peut paraître dérisoire au regard des 4 millions de réfugiés qui ont trouvé refugé en Turquie, Liban ou Jordanie et pourtant il sera finalement abandonné de fait, faute d’une mise en œuvre effective. Il a fallut le recours à un accord bilatéral entre l’Allemagne et la Turquie pour mettre fin à cette situation, du moins partiellement car la route africaine et les départs depuis la Lybie vers l’Italie continuent alimenter les arrivées maritimes. 3800 personnes auraient péri dans la traversée en 2016, un chiffre record.

 

Cet article tente d’apporter les éléments explicatifs de cette faillite. En fait, moins qu’une crise des migrations, c’est bien davantage une crise de la construction européenne dont il s’agit et dont les événements de 2015 ont servi de révélateur. Pour le comprendre, il faut revenir sur les étapes de la mise en place de la politique migratoire européenne.

 

1973-1990 : aux origines de la politique migratoire européenne

Les années 1973 et 1974 constituent un tournant majeur qui inaugurent la période contemporaine de l’histoire migratoire européenne. A ces dates, les principaux pays d’immigration, l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la Belgique ou encore la France appliquent une suspension unilatérale de l’immigration de travail. Cette décision n’est pas le produit d’une concertation, mais d’une succession de mesures décidées de façon parallèle. Pour autant, elles auront un impact majeur sur les flux migratoires, un impact qui n’était cependant pas celui attendu. En effet, loin de limiter leur volume, ces mesures conduisent à une modification de leur structure. L’immigration qui prévalait jusque-là était essentiellement le fait de travailleurs masculins peu qualifiés, liée aux besoins de main-d’œuvre de l’industrie d’après-guerre. Les flux se caractérisaient par leur fluidité, les migrants allant et venant entre l’Europe et leur pays d’origine en fonction de leurs besoins de travail. Or la fermeture, si elle a mis fin à la venue de ces travailleurs, a aussi incité la majorité des migrants à s’installer : plutôt que d’envisager un retour promis à l’échec (dans les années 1980, les pays méditerranéens traversent alors la crise du contre-choc pétrolier), ils font venir leur famille pour s’installer durablement dans le pays d’accueil. Les flux changent dès lors de nature : plus de 50% de l’immigration vers l’Europe est une immigration familiale. La fermeture signe un changement de paradigme de la politique migratoire. L’immigration est depuis lors pensée comme une exception, une dérogation accordée aux individus soit sur la base de leur droit (droit de vivre en famille pour le regroupement familial) soit sur la base de leur utilité économique (compétence recherchée).

Avec l’installation des familles, les Etats doivent faire face à une problématique nouvelle : celle de la prise en charge de besoins en termes de logement, d’éducation ou d’accompagnement social d’une nature nouvelle. C’est au cours des années 1980 que se mettent en place les « modèles » d’intégration dans les Etat d’immigration : politique de la ville et droit du sol en France, multiculturalisme en Grande-Bretagne, etc.

 

1990-1997 : mise en place des principes directeurs

La décennie 1990 voit l’émergence d’une politique concertée. Alors que dans les années 1970 et 1980, les Etats membres agissaient en ordre dispersés, la politique migratoire va être de plus en plus prise en charge par les instances européennes. C’est dans la première moitié de la décennie 1990 que sont mis en place les deux piliers de cette politique : les accords de Schengen d’une part, les accords de Dublin d’autre part. Les accords de Schengen furent signés en 1985 puis 1990, appliqués en 1995. Ils régissent les migrations volontaires (économiques et familiales) sur le double principe de la liberté de circulation intérieure et du contrôle mutualisé des flux en provenance de l’extérieur de l’Union. Dès lors, les frontières extérieures de l’Union changent de nature : elles ne délimitent plus seulement le territoire des Etats membres mais de l’ensemble de l’Union. Les Etats borduriers, en charge des contrôles à ces frontières, sont investis du rôle de garde barrière de l’Union.

Quant aux accords de Dublin, signés en 1990, ils régissent la politique d’asile et concerne donc les flux d’immigration forcée. Au cœur de ce dispositif, le principe de dit « de première entrée » fait porter aux Etats des bordures la responsabilité de la gestion de flux migratoires qui ne leur sont pas destinés. En effet, selon cet accord, les migrants doivent effectuer leur demande d’asile dans l’Etat par lequel ils entrent sur le territoire européen. S’ils ne le font pas (notamment parce qu’ils souhaitent s’installer dans un autre pays dans lequel ils ont des contacts ou parlent la langue) et poursuivent leur route, la police peut renvoyer ces migrants dans leur Etat d’entrée (on parle pour ces rapatriements de migrants « dublinés »).

On voit donc comment ces accords ont transformé les Etats de transit européens tels que la Grèce ou l’Italie en opérateur de contrôle au service des pays de destination que sont la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne. Cette politique a été élaborée sur fond d’afflux de réfugiés en provenance des Balkans (600.000 demandes d’asile en 1992). La politique migratoire résulte donc d’un rapport de force entre d’une part, des Etats noyau de l’Union, et d’autre part des Etats périphériques.

Au-delà de cette européanisation, les Etats n’ont pas renoncé à mener leur propre agenda en matière migratoire. Ainsi, l’Allemagne, qui a de fort besoins de main-d’œuvre en raison d’une démographie déclinante, choisit d’accueillir sur son sol de fort contingent de réfugiés : en provenance des Balkans d’abord, puis de l’ex-Union Soviétique. Ces derniers sont essentiellement des Aussiedlers, populations descendantes des émigrants allemands qui ont colonisés à partir du 16e siècles le bassin de la Volga ou encore de espaces désertiques comme au Kazakhstan. Les Etats membres conservent donc une vision instrumentale de la migration destinée à répondre à des besoins économiques ou démographiques.

 

1997-… : l’européanisation de la politique migratoire

En vertu du traité d’Amsterdam de 1997, la gestion des migrations devient une prérogative de l’Union Européenne. A partir de cette date, les instances européennes ne fournissent plus seulement un cadre mais aussi un contenu à la politique migratoire. Le visa Schengen est créé en 1999 pour tous les ressortissants d’un pays tiers. Le dispositif de Schengen, initialement pensé pour réguler la liberté interne de circulation et ré- investi pour filtrer les migrations externes. Car c’est bien un filtre que les autorités européennes entendent mettre en place à travers une politique sélective favorisant l’immigration qualifiée de diplômés ou d’étudiants. Au début des années 2000, cela se traduit en France et dans d’autres pays par la promotion d’une immigration « choisie », adaptée aux besoins des marchés du travail nationaux. Pour toutes les autres catégories, les voies d’immigration sont peu à peu restreintes. Les ramifications de cette politique d’étendent d’abord dans les pays d’origine où l’on cherche à rendre plus difficile le départ. Cela passe par la prise en charge de la délivrance des visas par les consulats des pays de départ, la multiplication des critères d’obtention (critères financiers, obligation de passer des tests de langue ou de connaissances générales sur le pays d’accueil…). Cela passe également par l’obligation faite aux compagnies aériennes de vérifier la validité des titres de séjour à l’embarquement. Cette disposition (assortie d’une amende de 100.000 euros pour la compagnie qui contrevient à cette obligation) a fermé la voie aérienne aux personnes ne pouvant effectuer de démarche dans leur pays d’origine, et notamment aux victimes de persécution et aux ressortissants de zones en guerre. Contraints à passer par la voie terrestre et maritime, cette disposition explique les modalités mortifères de la migration de réfugiés tels que les Syriens, les Erythréens ou encore les Soudanais. Cette approche visant à dissuader les départs a surtout contribué à augmenter les flux terrestres et donc alourdir le fardeau du contrôle qui pèse sur les Etats frontaliers de l’Europe.

 

Mais l’aspect le plus visible de cette politique reste celui du dispositif sécuritaire déployé aux frontières euro-africaines. Les premiers murs de barbelé ont vu le jour aux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla avant de se multiplier aux frontières orientales (Hongrie, Pologne) et plus récemment à Calais. En 2004, les Etats européens créent une Agence spécifiquement dédié au contrôle des flux : l’Agence Frontex. Cette institution, de statut privé, ne répond pas aux mêmes obligations que les Etats tenus par leurs engagements internationaux (convention des Droits de l’Homme, Convention de Genève sur l’Asile) et dispose donc, de fait, de capacité de coercition plus étendues. Son budget est régulièrement augmenté, passant de 19 millions d’Euros en 2006, à 114 millions en 2015. A cette somme s’ajoute les contrats d’acquisition de matériel (détection, interception), mais aussi les frais de reconduite à la frontière, de gestion des centres de rétention, voire des aides accordées aux gouvernements des Etats africains qui participent à cette traque des clandestins. Car la politique sécuritaire européenne est peu à peu externalisée vers les pays voisins de l’Europe en échanges d’accord de développement.

 

En définitive, le volet contrôle des frontières aura absorbé l’essentiel des ressources accordées à la politique migratoire. Cette approche sécuritaire reste la seule qui semble faire consensus entre les Etats membre, avec en toile de fond, une opinion publique pénétrée par un sentiment anti-immigré. Cette volonté sélective a jeté les autorités européennes dans une course en avant pour mettre fin à des flux multiformes et en recomposition permanente. Une course financière, technologique, mais qui imprègnent aujourd’hui la politique étrangère de l’Europe, sa politique de coopération, mais aussi les politiques sociales dans un contexte ou toute aide est soupçonnée de générer un potentiel « appel d’air ». La pression des intérêts économiques n’est pas étrangère à la poursuite de cette fuite en avant. Cette approche obère également tout mécanismes de solidarité, pourtant prévus dans les traités, à l’égard des Etats en charge du contrôle effectif des frontières. On l’a vu dès 2014, lorsque l’Italie met en place à ses frais l’opération Mare Nostrum pour récupérer les migrants tentant de franchir la Méditerranée. Cette opération s’est accompagnée d’une demande de soutien qui ne sera pas entendue.

 

En 2015, alors même que l’Italie et surtout la Grèce devaient par ailleurs faire face à une profonde crise économique, le dispositif sécuritaire s’est effondré. Le passage des migrants a dans un premier temps tétanisé les pouvoirs publics des Etats membres qui ne s’étaient pas préparé à cette éventualité. Arc-bouté sur un paradigme sécuritaire qui avait pourtant montré ses limites, ils n’ont pas su mettre en place une politique adaptée. Les réponses fut dès lors unilatérales et désordonnées. On peut douter du fait que les Etats membres sauront tirer un enseignement de cet épisode. Les responsables discutent de la possibilité d’abandonner le principe de première entrée inscrit dans les accords de Dublin au profit du principe de première demande (les migrants doivent rester dans le pays où ils ont fait leur demande d’asile), ce qui contribuerait à soulager la charge pesant sur les pays des bordures européennes. En dehors de cet aspect toutes les mesures prises restent d’ordre sécuritaire : création d’un corps de garde-frontières européen), aide au développement de 200 millions d’euros accordée à l’Erythrée en échange de sa coopération dans la lutte contre l’immigration… Et pourtant, ce type d’afflux migratoire, suscité par un choc géopolitique n’est ni le premier (on pense aux flux de réfugiés issues de l’Asie du Sud-Est dans les années 1970 ou des Balkans dans les années 1990), ni le dernier. Il faut s’attendre à une multiplication de ce type de choc en lien avec le réchauffement climatique. Mais ce problème mondial appelle une solution mondiale. L’Union Européenne se devrait d’être en première ligne pour la mise en place d’un dispositif onusien de gestion des réfugiés.

Des Eldorados aux villes de pouvoir de l’actuelle Amérique latine

Bertrand Lemartinel

Voir la conférence

Cet article est  l’accompagnement illustré de l’article publié par le site Diploweb, partenaire du Festival.

 

Introduction

Les conditions économiques expliquent les migrations et la recherche des cités d’or, mais en partie seulement puisqu’en fin de compte le rêve s’est fracassé sur des réalités moins enthousiasmante. Cependant, la force des imaginaires citadins a pérennisé la recherche des mondes urbains, symboles d’un pouvoir désiré. Dans un premier temps, nous verrons donc comment la quête des cités d’or a créé ou consolidé les métropoles latino-américaines, que les misères paysannes ont transformé en puissantes mégapoles. Dans une seconde partie, nous examinerons comment le « rêve américain » a façonné de véritables métropoles hispaniques aux États-Unis, et sans doute conduit à la réaction brutale qui a mené Donald Trump à leur tête.

 

  1. El Dorado, migrations transatlantiques et métropoles

Le rêve des villes d’or, qui trouvait son origine dans le Livre des Merveilles de Marco Polo, lu et largement annoté par Christophe Colomb. Ce dernier s’est d’ailleurs senti obligé, à son retour, de brosser un tableau bien peu réaliste de sa découverte pour justifier les crédits qui lui avaient été alloués par la couronne espagnole. Il écrit aux monarques une lettre « dans laquelle il fait part de tout ce qui lui est arrivé dans son voyage, et leur donne des détails sur les terres, provinces, villes, fleuves, et autres choses merveilleuses qu’il a vues, sur les lieux où l’on trouve des mines d’or en grande quantité et autres objets de grand valeur ».

Quel que soit le caractère fantaisiste de la relation, la quête d’El Dorado a d’abord supposé la création de points d’appui littoraux (en rouge sur la carte) dont la plupart sont restés métropoles, puis le maintien de capitales précolombiennes comme Mexico, ou la fondation de villes qui structurent encore aujourd’hui l’espace sud-américain, telle Santa Fe de Bogota (en jaune sur la carte). Comme l’a si bien montré Fernand Braudel, dans ses Écrits sur l’histoire (1969), dans ces villes se coulèrent « les religions, les institutions politiques, les administrations, les cadres urbains, et par-dessous tout, un capitalisme marchand capable de discipliner l’Océan » et l’on ne peut qu’y être frappé par la persistance des lieux de pouvoir.

Certes, faute d’un or abondant, l’argent des mines du Potosí pouvait attirer les sujets de la couronne d’Espagne et faire briller les villes du Nouveau Monde. Mais la réalité est autre : José Manuel de Ezpeleta, vice-roi de Santa-Fe de Bogotá de 1789 à 1797, écrivait : « Les animaux immondes errent dans les rues et sur les places ; les unes et les autres sont jonchées d’ordures. En un mot, la malpropreté et le désordre règnent partout, malgré les efforts et le zèle mis à les éviter ». En homme des Lumières, il développe alors une politique d’aménagement et d’embellissement urbains. De ce fait, la très grande majorité des 1721 émigrants recensés entre 1794 et 1796 sont des hommes de pouvoir – régalien ou économique – qui viennent renforcer des capitales fragilisées, comme le montre le tableau ci-après :

 

 

Les fonctionnaires, représentants du pouvoir espagnol, civils, militaires et ecclésiastiques sont plus nombreux (44,8%) que les commerçants et les négociants, nommés indianos dans la péninsule ibérique (42,1%) ; de plus, les migrants ont en quasi-totalité rejoint les villes. Contrairement à ce qui s’est passé en Amérique du Nord, les destinations rurales furent extrêmement minoritaires sans doute en raison de l’exploitation des indigènes déjà cultivateurs et des métis dans les encomiendas prolongées dans le temps par le système des haciendas. Celles-ci, inspirées par les latifundios méditerranéens, si elles enrichissent l’hacendado aux mœurs urbaines ou des contremaîtres caciques, ont une faible productivité et maintiennent dans la misère des foules de peones prêts, à la fin du dix-neuvième siècle, à marcher sur les villes – centres du pouvoir politique – pour alléger leurs souffrances.

 

 

  1. Ruine paysanne et constitution de puissantes mégapoles

Une certaine littérature indigéniste dénonce avec justesse l’asservissement des Juan sin nada, des Jean sans rien (et sans terres), comme les a nommés le poète cubain Nicolás Guillén (1902-1989). Mais elle magnifie l’indien ou le métis paysan supposé désireux de rester dans son monde rural, malgré la nécessité pour eux de d’insurger militairement contre les injustices créées par les pouvoirs urbains et donc de conquérir les villes. C’est ainsi que l’uruguayen Eduardo Galeano (1940-2015) écrit dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine (1971) : « Les parias de la campagne ont découvert le centre du pouvoir… [mais]… ils retournent, en fin de compte, sur les terres où ils savent marcher sans se perdre ». Certes, l’espoir des révolutionnaires ruraux, tels ceux menés par Emiliano Zapata (1879-1919), était bien l’obtention d’une meilleure répartition des terres au moyen de réformes agraires. Mais ces dernières ont été soit peu efficaces, soit tardives. Par exemple, au Mexique (1934), si les paysans ont en moyenne reçu en dotation une trentaine d’hectares, ils ne comprennent que 0,6 ha irrigués et 3,7 ha de terrain pluvial, le reste étant le plus souvent constitué de « pâturages » et « autres », c’est-à-dire de lieux presque incultivables. Par contre, les campesinos qui ont – tout au long du vingtième siècle – découvert les villes, à l’occasion de leur investissement militaire ou de « marches » plus ou moins pacifiques, y ont vu de nouveaux eldorados à conquérir. Très frappante est l’iconographie picturale ou photographique. On peut ainsi voir chez Diego Rivera les paysans assaillir une ville perchée en haut d’une montagne, pareille à la Jérusalem céleste. Que l’on se souvienne du texte sacré : « Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu. Elle s’est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux » (Ap, 21,1). La symbolique du tableau est extrêmement forte, puisque l’accès à la ville - qui délivre du malheur - suppose la conquête du lieu de la puissance urbaine représenté (en bas et à gauche) par le cuartel, c’est-à-dire par la caserne militaire.

L’imagination virgilienne des poètes et romanciers citadins est littérature ; la misère urbaine a paru manifestement plus douce aux paysans que l’extrême dénuement rural. Quand on fait partie des 76% de pauvres du Chiapas, Mexico DF ou les villes « riches » septentrionales sont un rêve lancinant. Certes, la vérité est moins belle : les campamentos de Santiago de Chile, les villas miserias de Buenos Aires, les barriadas de Lima ou las ciudades perdidas de Mexico DF paraissent épouvantables à la bourgeoisie qui les côtoie. Mais les migrants qui s’y installent récupèrent un peu des facilités urbaines : le pouvoir des villes ne réside pas seulement dans leur capacité de commandement, mais aussi dans leur attractivité et la polarisation qu’elles exercent sur leur zone d’influence… A Lima se localise 50% de l’emploi du Pérou. Le 28 juillet 2015, la bourse du travail bolivienne (CompuTrabajo) offrait 70 emplois dont 61 étaient localisés à La Paz et Santa Cruz. Les services urbains, pour médiocres et informels qu’ils soient, existent. Lorsque manque le travail, on peut espérer quelques aides d’un pouvoir désireux d’éviter les flambées émeutières. Même si les villes frontières du Mexique sont écrasées par la violence des cartels militarisés (jusqu’à 3000 meurtres pour 1,2 Mh en 2010 à Ciudad Juarez), les salaires moyens y sont 50% plus élevés que dans le Sud. Quand ils sont de 4500 pesos mensuels (220 dollars) dans l’État de Guerrero, ils atteignent 13000 pesos à Mexico DF.

 

 

 

 

Même si les ruraux qui s’y installent n’obtiennent évidemment pas cette rémunération, leurs espoirs d’ascension sociale y sont bien supérieurs. Les mouvements zapatistes qui entretiennent au Chiapas le mythe d’une ruralité heureuse et d’un pouvoir exercé par le peuple ne peuvent enfin ignorer que l’émigration vers les villes pourvoyeuses d’emploi fait vivre les familles « restées au pays ». En outre la délivrance de plus de 15000 passeports en 2004 montre que cette émigration s’est autant dirigée vers les villes états-uniennes que vers les métropoles intérieures. Au début du vingt-et-unième siècle, le rêve américain fonctionne à plein.

 

 

 

  1. Nouveaux imaginaires, nouvelle Amérique latine ?

Le « sueño americano » ne se manifeste pas dans tout l’espace sud-américain, mais essentiellement au Mexique et en Amérique Centrale, qui prend une part de plus en plus importante dans le 

série de métropoles hispaniques que l’on peut qualifier de « secondaires », L’auteur de ces lignes a même pu s’exprimer longuement en espagnol dans le Wyoming et même en Alaska, que ce soit à Anchorage ou Fairbanks, où les consignes de sécurité affichées sur les camions le sont en anglais et en espagnol. franchissement de la cortina del nopal – le rideau de cactus – comme le nomment par dérision les hispanophones. La photo ci-contre d’un mural peint à El Paso illustre ce rêve : à droite de l’agave qui symbolise la frontière, une femme en robe traditionnelle mexicaine ; à gauche, donc aux États-Unis, une famille de taille réduite, en habit « moderne » matérialise l’accomplissement des espoirs mis dans le passage de la « ligne ».

 

 

 

Les premiers arrivants chicanos avaient été recrutés pour travailler dans les exploitations agricoles en Californie délaissées par l’enrôlement des jeunes gens au moment de l’entrée en guerre américaine (programme Bracero, fin 1941- 1942). C’est encore le cas aujourd’hui dans les comtés de Géorgie, mais les immigrants se sont très vite dirigés d’abord vers les métropoles : en 1998, ils n’étaient déjà plus que 8% à exercer dans le secteur primaire. Les illégaux ont plus encore intérêt à se diriger vers les grandes agglomérations où se sont développés des barrios totalement hispanisés : ils se noient dans la population « légale ». L’agglomération de San Antonio (TX) compte aujourd’hui 63% d’hispaniques, celle d’Albuquerque (NM), 47%, , de Los Angeles (CA) 45% et de Phoenix (AZ), 40%, au point que l’on y parle plus espagnol qu’anglais. Il existe aussi des chaînes de télévision de langue espagnole, qui sont de plus en plus regardées : lors du forum démocrate de Miami (2008), retransmis dans les deux langues, la plus grande audience a été obtenue par la chaîne hispanophone. Elle se flatte d’avoir fait l’histoire : « pour la première fois, les pré-candidats à la présidence se sont adressés au public hispanique par l’entremise d’une chaîne en espagnol ». L’annuaire de Santa-Fe (NM) explique (en espagnol) que « la majorité des entreprises [répertoriées] emploie du personnel qui parle espagnol… Cependant, le personnel qui parle seulement anglais souhaite… donner le meilleur service aux membres de la croissante communauté hispanique ». A San Francisco, un bar de Mission district affichait en 2001 une offre d’emploi qui stipulait que la serveuse devait avoir de l’expérience et… savoir parler anglais. Cette « vague hispanique » ne concerne pas seulement les villes du sud-ouest états-unien ou la Floride. Et cette poussée n’est pas seulement frontale. Dans l’ensemble des États-Unis, se diffuse la latinité hispanique, au point qu’il existe maintenant une série de métropoles hispaniques que l’on peut qualifier de « secondaires », L’auteur de ces lignes a même pu s’exprimer longuement en espagnol dans le Wyoming et même en Alaska, que ce soit à Anchorage ou Fairbanks, où les consignes de sécurité affichées sur les camions le sont en anglais et en espagnol.

 

Il n’empêche que tout cela ne se résume pas à une question linguistique et démographique. Certes, cette latinisation de nombreuses métropoles états-uniennes n’est pas nécessairement à l’origine de conflits internes. Mais quand le bulletin de vote du comté de Bernalillo (Alburquerque, NM) est rédigé dans les deux langues, le panorama électoral en est changé à une plus large échelle. Partout, le rêve américain a fait progresser l’hispanisation de la gouvernance urbaine dans les États du Sud : une nouvelle Amérique latine s’y est établie. Ailleurs, émergent aussi de « petites » ou moyennes métropoles hispaniques dont la rapide croissance et l’influence inquiètent les « anciennes » minorités afro-américaines et l’environnement régional : elles induisent une réaction politique aujourd’hui très visible dans l’espace nord-américain anglo-saxon.

 

 

  1. Pouvoir des villes latines et gueule de bois étatsunienne

Si encore, les latinos s’étaient contentés de rester des peones ou d’occuper des emplois faiblement rémunérés, l’inquiétude serait certainement limitée. Mais ils gagnent rapidement du galon et grimpent dans la hiérarchie sociale, comme le prouvent nettement les statistiques de l’US Census. Qui plus est, ils poussent leur descendance dans les systèmes éducatifs. En 2007, les enfants et adolescents latinos représentaient 21% de la population scolaire, mais les projections pour 2050, comme l’a montré David Giband, font état de plus de 50%. Certes, la ségrégation universitaire des hispanos est, selon une publication de l’UCLA, encore notable, surtout en Californie, où les élites anglophones tiennent souvent à garder la mainmise sur des études qui ouvrent les portes d’un pouvoir élargi. A Albuquerque, où pourtant les bulletins de votes sont bilingues, les hispaniques perçoivent l’université publique comme un territoire culturellement étranger. Ceci étant, leurs revendications sont extrêmement fortes : à Philadelphie (Université Temple), l’association qui les réunit a pour symbole un poing levé. Leur conquête du pouvoir passe de préférence par les universités publiques délocalisées dans

 

les villes intermédiaires, moins chères. Ces stratégies, qui impactent les territoires urbains de taille moyenne, sont d’autant plus visibles que depuis 2006, le nombre des étudiants latinos a crû de 11% par an, pour atteindre aujourd’hui plus de 17% des effectifs universitaires. L’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) assure sa promotion – l’éducation est là-bas un produit marchand soumis à la concurrence – en mettant par exemple en avant l’accueil d’Ana Oaxaca, une doctorante DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals) et même indocumentada (sans papiers… états-uniens).

Toutefois, si cette promotion sociale peut entretenir la frustration du monde ouvrier anglo-saxon et des afro-américains, c’est la prise de conscience du nombre (55,3 Mh) qui frappe les esprits depuis quelques années. Un petit film parodique réalisé par des hispaniques (Latino project) caricature la vision que peuvent avoir les WASP de cet immigration (https://www.youtube.com/watch?v=l7qKD-Ph7ds). Cette perception à forte connotation raciste est d’autant plus partagée que les hispanics ne restent plus dans les barrios des villes du Sud-Ouest. Cette diffusion dans les métropoles de l’ensemble du territoire est d’autant plus nette que l’ancienneté de résidence y est grande ; même les illégaux – seulement 10 à 15% du total – sont installés depuis fort longtemps, en moyenne 13,6 années en 2014. C’est dire que le phénomène géopolitique majeur que constitue la perception du nombre et le mouvement de rejet qui ont contribué à l’élection de Donald Trump vient bien tard.

 

 Le monde anglo-saxon, longtemps conscient de sa domination, s’est réveillé – on nous pardonnera l’expression – avec la « gueule de bois », sans beaucoup de moyens de contrecarrer une situation établie. Le pouvoir des latinos dans les métropoles hispaniques établies est tel qu’ils trouveront sans mal refuge dans 200 ou 300 villes auto-érigées en « sanctuaires », comme cela a d’ailleurs été le cas en 1954 lors de l’opération Wetback décidée par Eisenhower. Ainsi, San Francisco a la capacité de résister aux menaces de coupure des crédits fédéraux… Quant à penser qu’une expulsion massive donnera de meilleurs emplois aux ouvriers non hispaniques, c’est un renversement du rêve initial : avec un taux de chômage structurel états-unien de 4,7%, on voit mal comment fonctionneront correctement d’éventuelles relocalisations. En effet, le problème n’est pas tant celui de la masse des emplois disponibles que celui de la déqualification des vieux blue collars. Enfin, les maras – ou gangs hispaniques – largement financées par le trafic de drogue exercent au sein des villes un pouvoir souterrain réel mais il est sans doute moindre qu’annoncé par Donald Trump. Si l’on prend le cas du Texas, dont la population est à 51% latina, les exécutions capitales de citadins hispaniques – les campagnes n’ont pas les moyens financiers de condamner –  ne représentent que 30,6% du total. Pourtant, le Lonestar state n’est guère clément…

 

Conclusion :

Nouveaux eldorados, nouvelles métropoles et nouveaux pouvoirs latinos

Les discours historique, géographique et géopolitique ont toujours voulu s’appuyer sur des réalités mesurables. Il est évident que l’on ne saurait les oublier dans la mesure où elles sont un élément structurant de la pensée. Mais l’établissement des villes de pouvoir en Amérique latine répond aussi à des logiques qui sont bien peu matérielles. La quête des eldorados urbains a certes été un rêve inabouti, mais il n’empêche qu’il a organisé le réseau des métropoles du Nouveau Monde espagnol ou portugais, qu’elles soient les points d’appui, créés de toutes pièces, de la conquête ou les capitales redessinées des anciens empires. C’est aussi ce rêve renouvelé – et un espoir au fond peu sensé – qui a dirigé les grandes migrations qui ont transformé lesdites métropoles en mégapoles multimillionnaires. Le pouvoir, en effet, n’est pas seulement la capacité de contrôler un territoire, c’est aussi celle d’attirer et de concentrer de nombreuses populations qui – à leur tour – modifient peu ou prou par leur seule présence la nature même de la gouvernance. C’est encore ce rêve, rebaptisé sueño americano, qui a conduit en très grand nombre de latinos au nord du rio Grande depuis un demi-siècle, dont Tom Perez, le nouveau « patron » du parti démocrate, est un remarquable représentant (https://www.youtube.com/watch?v=5qz98LlmH58 ).

Ce rêve a maintenant des effets géopolitiques extrêmement visibles en ce sens qu’il révolutionne l’Amérique anglo-saxonne, comme le prouve l’élection de Donald Trump. Paradoxalement, le rêve, devenu celui d’une identité préservée, change de camp. Mais on peut se demander s’il n’est pas trop tard pour s’aviser que, dans bien des métropoles états-uniennes, le pouvoir « latin » est une composante définitive de la réalité américaine.

LE PORT, VILLE DE L’OUVERTURE AU MONDE

Par le capitaine de vaisseau (R) Frédéric Sanoner – Marine Nationale

 

Voir la conférence

Les ports, civils comme militaires, sont des villes différentes des autres et manifestent une ouverture au monde toute particulière.

 

Données géographiques concernant les ports

Maritimisation

Les pays, les nations et sociétés vivent dans un monde globalisé. Or la mondialisation est extrêmement tributaire de la mer, de telle façon qu’on a trouvé ce néologisme de "maritimisation" pour désigner la dimension maritime de la mondialisation.

S’agissant des ressources, minérales ou vivantes, la mer est un gisement considérable, tant pour les hydrocarbures que les ressources alimentaires ou pharmaceutiques.

Les transports maritimes concernent bien sûr les matières premières, mais aussi les biens manufacturés transportés sous les modes rouliers ou conteneurisés, et les transports de personnes, que ce soient pour les croisières ou pour des lignes de point-à-point par des ferries. Ce qui fait de la maritimisation une dimension incontournable de la mondialisation, ce sont les proportions considérables : 80% du commerce mondial en valeur et même 90% en volume sont réalisés par voie de mer ! Le trafic maritime mondial est non seulement énorme mais en plus sa tendance est nettement à la hausse avec une croissance moyenne de 7% par an sur les trente dernières années.

Troisième volet de la mondialisation, les échanges immatériels : 98% des échanges intercontinentaux par Internet ou par téléphone passent par câbles sous-marins. Un réseau énorme de fibres optiques, dépassant le million de kilomètres, tapisse le fond des océans, l’équivalent de trois fois la distance de la Terre à la Lune !

Autrement dit, « pas de mondialisation sans la mer » !

 

Géographie maritime

Il y a deux catégories de pays, ceux qui ont un littoral et ceux qui sont enclavés. Les pays maritimes ont tous développé un ou plusieurs ports. Même des pays continentaux quasi-enclavés, comme la Slovénie ou la République Démocratique du Congo, disposent d’un port, et c’est d’ailleurs un critère essentiel qui a conduit à l’établissement de frontières leur laissant un accès maritime.

 

La géographie peut déterminer le format des ports :

- Les ports en eaux profondes, pouvant accueillir des navires à fort tirant-d’eau, essentiellement pour le commerce.

- Des ports plus restreints par l’hydrographie, aux navires à faible tirant-d’eau, très souvent spécialisés (pêche, plaisance…).

 

Autre critère, la finalité d’un port :

  • Point d’accès aux ressources maritimes (halieutiques, hydrocarbures…),
  • Lieu d’échanges de matières et de biens (import – export),
  • Lieu de services de transport de personnes et véhicules (ferries…),
  • Site de loisirs (plaisance, croisières),
  • Site industriel naval,
  • Base militaire.

Toutes ces finalités sont bien distinctes les unes des autres, mais il est fréquent qu’elles soient mêlées.

Dans ces environnements où de nombreuses activités différentes se combinent, chacune ayant ses finalités et priorités propres, ses enjeux de sécurité, la coordination est un défi quotidien.

 

Façades maritimes

Dans les ensembles continentaux, la notion de "façades maritimes" recouvre des zones littorales où existent plusieurs ports, parfois dans des pays différents. Elles sont particulièrement développées dans la Triade : Europe, Amérique du Nord, Asie de l’Est. En particulier, pour ce qui concerne l’Europe, la principale est la façade Nord-Europe, de Hambourg au Havre et articulée autour de son pôle central de Rotterdam. En Amérique du Nord, les façades des côtes Est et Ouest sont complétées par une façade qui pénètre profondément dans le continent, du Saint Laurent aux grands lacs. En Asie de l’Est, les façades sont extrêmement actives et généralement considérées par pays : Chine, Japon, Corée, Malaisie-Singapour.

 

 

Dimension stratégique des ports

Les ports sont tout à fait stratégiques pour les nations.

 

Valeur stratégique

Disposer d’un port c’est avoir un atout considérable dans les rapports entre nations :

  • Moyen d’exporter ses productions
  • Moyen d’importer des produits pour :
  • Bénéficier de ressources naturelles et les injecter dans les circuits économiques
  • Réaliser de la transformation industrielle (raffinage, sidérurgie, plasturgie...)
  • Améliorer le niveau de vie de sa population (denrées, biens de consommation...)
  • Réaliser du commerce international (redistribution)
  • Proposer des services à haute valeur ajoutée (tourisme…)
  • Disposer d’outils militaires à haute valeur stratégique.

 

Zones d’influence

Les ports exercent naturellement une influence sur des zones dont les étendues sont vastes et les caractéristiques complexes vers deux directions : la mer et la terre.

  • En mer, on distingue pour un port ses approches maritimes et son Foreland.
  • À terre, la notion d’Hinterland rend compte de l’influence d’un port.

 

Zone d’influence d’un port en mer

La géographie maritime, en mer, se dessine avec des zones et des routes. Par la définition superposée de zones d’action au large des ports et des routes qui y mènent, on délimite une zone d’influence maritime pour chaque port. Dans cette zone d’influence, qu’on qualifie aussi d’approches maritimes, l’activité est plus ou moins dense, plus ou moins tendue, mais toujours marquée, d’une façon ou d’une autre, par le port. Cette zone d’influence maritime fait donc partie de la "carte d’identité" du port.

Au-delà des approches maritimes intervient la notion de "Foreland" (le pays de l’avant). Le Foreland est l’ensemble des zones, ports et pays du monde avec lesquels un port est relié par des lignes régulières.

Zone d’influence d’un port à terre

Un port est une interface. Naturellement, il exerce une influence dans un espace terrestre bien au-delà de ses limites proches. C’est la notion d’Hinterland (le pays de l’arrière), qui recouvre deux réalités se combinant :

  • Un espace socio-économique d’où proviennent les personnes et les marchandises ayant vocation à rejoindre le port ;
  • Un réseau de communications facilitant ces échanges de personnes ou de biens matériels. Ce réseau de communications peut se constituer par :
  • Des infrastructures routières et autoroutières
  • Des voies ferrées universelles ou dédiées à un type de transport (fret)
  • Des fleuves et canaux
  • Des canalisations (oléoducs, gazoducs) pour les matières fluides.

Une notion importante pour un port est l’intermodalité, c’est-à-dire la capacité à interconnecter de manière efficiente et efficace les différents réseaux de transports. Les grands ports de commerce doivent disposer des quatre types de réseaux pour être attractifs dans la concurrence internationale.

 

La cohérence géo-économique du territoire est également un enjeu pour un port. L’Hinterland n’est pas un espace figé, monolithique ou intemporel. Hormis les cas insulaires simples, les Hinterlands des ports varient en fonction de plusieurs faisceaux de paramètres :

  • La géographie des réseaux de communication ;
  • Les bassins socio-économiques et leurs tropismes dans les échanges et les zones du monde avec lesquelles ils importent ou exportent.
  • Les Forelands considérés car il y a un lien entre Hinterland et Foreland : pour Le Havre, par exemple, l’Hinterland lié aux échanges avec l’Amérique du Nord est plus étendu que celui lié aux échanges avec l’Asie de l’Est.
  • Enfin, la concurrence d’autres ports, et donc leurs Hinterlands respectifs. S’il n’y a pas de véritable "frontière" entre les Hinterlands de deux ports d’un même continent, ceux-ci sont au contact l’un de l’autre voire se recouvrent autour de leur ligne de contact.

 

Vulnérabilités

L’avantage stratégique apporté à une nation par un port peut être vulnérable à toute une série de facteurs, qui peuvent avoir pour effet de le rendre inopérant, parfois durablement. La vulnérabilité des ports peut se caractériser par les aléas naturels, les risques techniques ou sociaux, les menaces d’actions malveillantes ou belliqueuses.

 

Aléas

Ouverts sur le large, les ports peuvent subir les effets des tsunamis ou coups de mer, et faire l’objet de destructions d’infrastructure ou d’avaries des navires. Ces phénomènes sont généralement rares, car précisément tous les ports ont des infrastructures importantes pour protéger les zones d’accès et de chargement/déchargement.

La nature peut également affecter un port par l’importation non contrôlée d’agents pathogènes. Les ports étant des zones d’échange avec des navires qui proviennent parfois de contrées lointaines où sévissent des virus et des insectes-vecteurs, ils peuvent être des foyers de propagation de maladies graves. Les épisodes infectieux récents n’ont pas épargné les ports : SRAS, Zika, Ebola, Chikungunya…

 

Risques

Un port peut également être vulnérable aux risques d’une dégradation technique ou sociale de l’outil de travail qu’il représente.

S’agissant de zones techniques où des matériels très spécialisés sont utilisés pour la manœuvre des navires et la manutention portuaire, tout risque accidentel est susceptible d’avoir de graves conséquences. Que deviendrait Cherbourg si une écluse était bloquée ? Ou Bordeaux si le pont Chaban-Delmas ne pouvait pas se relever ?

Par ailleurs, la dégradation du climat social est un risque important pour un port. Les grandes grèves de Marseille, au début des années 2010, ont eu un impact négatif très important sur le port et sur l’économie d’un bassin socio-économique gigantesque.

De plus, les conséquences de tels événements se font ressentir sur le long terme, tant il est vrai que la concurrence entre les ports est exacerbée et qu’il est beaucoup plus facile et rapide de perdre des places dans le classement du commerce international, que d’en gagner.

 

Menaces

Le port est une cible privilégiée pour quiconque veut nuire aux intérêts d’un État.

Il en va bien évidemment ainsi dans les guerres, et des modes d’action stratégiques ont été utilisés dans tous les conflits :

  • embargo, blocus, ou minage offensif pour empêcher les navires au port de prendre la mer. On se souvient de la façon dont la Royal Navy a bloqué au port la flotte argentine pendant la guerre des Malouines.
  • opérations de destructions d’infrastructures portuaires. On se remémorera l’Opération "Chariot" exécutée en 1942 à Saint Nazaire pour détruire la seule forme de radoub de l’Atlantique pouvant accueillir le Tirpitz.

Et bien évidemment, un port peut être l’objet d’une attaque terroriste, dont les effets pourraient être dévastateurs, surtout sur les pays qui sont dépendants d’un port unique.

 

 

Le port et la ville

Les ports sont des espaces publics ou privés qui font partie d’une ville, en étant dans certains cas la première source d’activité économique de celle-ci. Il est donc intéressant de regarder les relations que peuvent entretenir le port et la ville à laquelle il s’adosse. Je m’appuie sur un exemple particulier : le cas de Marseille-Fos.

 

« Une ville dans la ville » ?

 

En propre, l’entité "Grand Port Maritime de Marseille" ne compte qu’un millier d’actifs, mais au total, dans la zone portuaire, ce sont 46.000 personnes qui y travaillent, sans compter les dizaines de milliers de passagers ! L’administration du port est confiée à un établissement public administratif, mais les différentes activités concrètes réalisées dans la zone portuaire sont l’œuvre d’une cinquantaine d’exploitants privés, chacun disposant d’une amodiation ou autorisation d’occupation temporaire. Pour autant, la zone portuaire n’est pas une ville à proprement parler. D’un point de vue administratif, politique, social, juridique, sécuritaire, le port est un espace placé sous l’autorité des mêmes responsables que la ville : maire, préfet, services publics qu’ils soient étatiques ou municipaux. La police nationale, les pompiers, le SAMU etc. interviennent dans les zones portuaires comme ils le font en ville. Ainsi, les personnes qui travaillent ou passent par le port sont sous la responsabilité, respectivement, de leurs employeurs ou des armateurs des navires à passagers.

La subtilité du cas de Marseille-Fos, qui n’est pas unique, est qu’une même entité portuaire s’étend sur deux villes bien dissociées (Marseille et Fos-sur-Mer), même si elles appartiennent dorénavant à la même Métropole.

 

Fertilisation croisée

Même lorsque la ville ne fonctionne pas seulement autour de son port et dispose d’autres secteurs d’activités importants, l’un et l’autre se fécondent.

Le port, évidemment, génère une activité économique considérable, non seulement pour tous les emplois liés à la manœuvre des navires et à la manutention portuaire, mais aussi pour tous les services qui lui sont nécessaires. En termes d’emplois comme de richesse humaine et économique, le port apporte énormément à la ville qui l’abrite. Cette importance se traduit naturellement par un soutien – et de l’investissement – de la ville pour le développement de son port.

Réciproquement, la ville est le bassin humain naturel d’où proviennent la majorité des travailleurs portuaires.

Mais au-delà, l’attractivité de la ville est la motivation des voyages réalisés par les personnes arrivant par navires et produisant au port une activité importante. Dans le cas de Marseille, c’est bien la cité Phocéenne que les paquebots des compagnies de croisières veulent visiter, en apportant ainsi au port un segment très dynamique dans sa palette.

 

 

Divergence d’intérêts

Pour autant, la ville et le port ont des logiques de fonctionnement, et des intérêts propres, pas toujours convergents.  Le port est, on l’a vu, un espace stratégique qui peut faire l’objet de vulnérabilités, et qui a besoin de rester clos et sécurisé. Cet impératif de sécurisation est d’autant plus renforcé que, depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’organisation maritime internationale (OMI) a mis en place un système de sécurité globale nommé ISPS (International Ship and Port facility Security). Dans le cadre ISPS, le port a des engagements de niveaux de sécurité et des responsabilités en la matière qui ne permettent pas d’impasse. La sûreté d’un navire étant contrôlée par le port d’où il part, on voit bien que, si un port veut conserver sa position dans la concurrence internationale, il doit veiller au sérieux dans l’application des mesures de protection et de sûreté du code ISPS.

De l’autre côté, la ville est généralement un espace de vie où l’important est la fluidité dans les relations humaines, qu’elles soient physiques, sociétales ou culturelles, dans un environnement que la collectivité doit préserver. La ville peut légitimement souhaiter que les citoyens puissent accéder facilement au littoral et profiter du bord de mer.

On voit bien que, dans le cas d’un espace portuaire, les impératifs de sûreté et les volontés de fluidité s’opposent. De nouvelles formes de répartition de l’espace public sont parfois à réinventer.

Une solution originale peut consister à organiser la coexistence d’activités aux contraintes opposées, en privilégiant le partage vertical de l’espace. Ainsi, par exemple, le port et la ville de Marseille ont développé des infrastructures innovantes en zone d’interface. Des réalisations grand public, d’intérêt commercial, touristique ou culturel, ont vu le jour dans un partenariat gagnant-gagnant, dans les parties supérieures de hangars et bâtiments d’entreposage, le port n’en conservant l’usage qu’au niveau de la surface.

 

 

L’ouverture du port sur le monde

Aspect structurel

Hormis dans de rares cas, l’espace portuaire est ouvert à la mer et au large, on peut y entrer et en sortir sans franchir de barrière. Cela ne veut pas dire que le port n’a pas de délimitation claire mais celles-ci, sauf exception, n’ont pas de réalité physique. Un navire entrant au port peut circuler sans être entravé. De la même façon, en quittant le port les navires ont un accès direct à l’ensemble des espaces maritimes internationaux, que ce soient les eaux territoriales d’états ou la haute mer.

 

Un espace international

L’ouverture au monde se retrouve naturellement dans les escales de navires immatriculés dans le monde entier. Regarder, dans les ports de commerce, les pavillons et ports d’attaches des navires accostés permet de se sentir connecté au monde entier. Même les ports de plaisance démontrent une grande ouverture à la mondialisation du fait des ports d’immatriculation des navires qui y séjournent. Les navires militaires contribuent aussi à cette dimension d’ouverture au monde, car ils viennent fréquemment en escales dans les ports, militaires ou civils, de pays étrangers.

 

Présence humaine cosmopolite

L’ouverture au monde se voit, dans une ville portuaire, par une présence humaine cosmopolite. Les navires, civils ou militaires, qui font escale dans les ports contribuent à la présence dans les villes portuaires de ressortissants de pays très diversifiés.

Des infrastructures d’accueil dédiées aux marins des équipages de navires de commerce existent dans la plupart des grands ports et sont des lieux d’échanges entre personnes de cultures et de modes de vies différents.

De plus, il est notable que la plupart des villes portuaires sont elles-mêmes jumelées avec d’autres villes portuaires du monde.

Tous ces paramètres sont autant de marques visibles d’une ouverture au monde, parfois vers des régions très éloignées (on rejoint là, d’ailleurs, la notion de Foreland liée au port).

 

Il est donc patent que les ports sont des villes toutes particulières, que les villes portuaires sont différentes des villes de l’intérieur, et que leurs ports les configurent ontologiquement à l’ouverture au monde. Regarder une ville comme ceci, c’est d’une certaine façon procéder à un changement de perspective, ce à quoi nous incite la véritable démarche de géopolitique, et c’est là tout le mérite du festival de Grenoble.