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Voici une puissante réflexion sur les villes en Amérique, du XVe siècle à nos jours. Dans un premier temps, le Professeur B. Lemartinel présente comment la quête des cités d’or a créé ou consolidé les métropoles latino-américaines, que les misères paysannes ont transformé en puissantes mégapoles. Dans une seconde partie, il examine comment le « rêve américain » a façonné de véritables métropoles hispaniques aux Etats-Unis. Ce qui a sans doute contribué à l’élection de Donald Trump.

La publication initiale de cette étude sur le Diploweb.com s’inscrit dans le contexte du 9e Festival de Géopolitique de Grenoble, " Le pouvoir des villes », du 8 au 11 mars 2017.

LA cité d’El Dorado fut un rêve pour les conquistadors en quête de richesse et de puissance. Point d’Eldorado, certes ; mais ces hommes partageaient avec les indiens vaincus cette idée que la ville, au sommet des structures sociales, était l’expression aboutie du pouvoir. Le rêve put donc se déplacer vers des cités réelles dont le développement précolombien justifiait les migrations conquérantes. Les soulèvements qui ont ensuite agité l’Amérique latine, s’ils avaient une base paysanne, ont été à l’assaut des villes de pouvoir dont la découverte a marqué les imaginations. Cela explique les courants de population qui grossissent encore les capitales latino-américaines. Au cours du vingtième siècle, la cité “parfaite” est pourtant devenue étatsunienne, et le pouvoir de l’imagination a amorcé des migrations phénoménales, qui ont beaucoup compté dans l’élection présidentielle de novembre 2016. Certes, les conditions économiques expliquent ces migrations, mais en partie seulement : la force des imaginaires citadins a pérennisé la recherche des mondes urbains, symboles d’un pouvoir désiré. Dans un premier temps, nous verrons donc comment la quête des cités d’or a créé ou consolidé les métropoles latino-américaines, que les misères paysannes ont transformé en puissantes mégapoles. Dans une seconde partie, nous examinerons comment le « rêve américain » a façonné de véritables métropoles hispaniques aux États-Unis, et sans doute conduit à la réaction brutale qui a mené Donald Trump à leur tête à compter du 20 janvier 2017.

 

I. De la quête d’El Dorado à la constitution des villes de pouvoir latino-américaines

A. El Dorado, migrations transatlantiques et métropoles

Le rêve des villes d’or, qui trouvait son origine dans le Livre des Merveilles de Marco Polo, lu et largement annoté par Christophe Colomb, était aussi pour la couronne espagnole l’espoir d’un pouvoir sans bornes dans une Europe disputée. La quête d’El Dorado a d’abord supposé la fondation de points d’appui littoraux dont la plupart sont restés métropoles. Le plus ancien de ces forts fut Isabela (1496) aujourd’hui Saint Domingue et capitale. Puis furent fondées Rio (1502) et Sao Paulo (1554), qui devinrent très vite des lieux stratégiques destinés à faire face aux ambitions d’une « France antarctique », plus que des points de départ vers un Eldorado que la carte de Sanson (1656) localisait sur les rives d’un hypothétique lac amazonien Parime engoncé à l’intérieur des terres. Il n’empêche que la tardive découverte d’or dans ce qui est aujourd’hui le Minais Gerais et la fondation d’Ouro Preto (1711) confirmèrent leur statut de villes de pouvoir, Rio de Janeiro devenant capitale du Portugal (1808), de l’Empire du Brésil (1822) puis de la République jusqu’en 1960.

Les rives orientales de l’Amérique n’ont donc pas étanché la soif de métal précieux et produit une richesse que les conquérants espéraient immédiate. L’insatisfaction a conduit à la mise sur pied d’expéditions comme celles de Cortez (1521), de Pizarre (1531), de Sebastián de Benalcázar (1536) dont le portrait a orné les billets équatoriens avant que le pays ne se convertisse au dollar, et de Gonzalo Jiménez de Quesada (1569), qui fut même nommé gouverneur d’un El Dorado fantôme. Très réelles, en revanche, étaient les villes déjà puissantes qui structuraient l’espace précolombien ; pour les conquistadors venus d’une Méditerranée où le pouvoir était depuis l’Antiquité concentré dans les cités, elles ont été une opportunité qui répondait parfaitement à leur perception de la domination politique. Cela leur convenait d’autant mieux que certains de ces ensembles urbains, que ce soit Tenochtitlan (Mexico) ou Qusqu (Cuzco) étaient particulièrement impressionnants. Néanmoins, ils n’ont pas été conservés en l’état, car il fallait bien montrer qui était le détenteur du pouvoir. L’architecture impériale de la Renaissance espagnole s’est donc le plus souvent possible superposée au bâti précolombien, comme à Cuzco, où les blocs cyclopéens ont servi d’infrastructures aux symboles de la puissance nouvelle, en particulier les cathédrales. Les villes rebaptisées reçoivent même les insignes de la persistance de leur emprise sur leur territoire. Ainsi, Quito, pourtant incendiée par le chef inca Rumiñahui, fut reconstruite et reçut en 1556 le titre de ville et de « très noble et très loyale cité de Saint-François de Quito », conservant ainsi son toponyme quechua auquel s’est ajouté le patronage de Saint François d’Assise. Comme l’a si bien résumé Fernand Braudel dans ses Écrits sur l’histoire (1969), dans ces villes se coulèrent « les religions, les institutions politiques, les administrations, les cadres urbains, et par-dessous tout, un capitalisme marchand capable de discipliner l’Océan ». Rares, en fin de compte, furent dans l’espace hispanique occidental les fondations véritables, comme celle de Lima (1535) par Pizarre, et l’on ne peut qu’y être frappé par la persistance des lieux de pouvoir.

Certes, faute d’un or abondant, l’argent des mines du Potosí pouvait attirer les sujets de la couronne d’Espagne et faire briller les villes du Nouveau Monde. Mais la réalité est autre : José Manuel de Ezpeleta, vice-roi de Santa-Fe de Bogotá de 1789 à 1797, écrivait : « Les animaux immondes errent dans les rues et sur les places ; les unes et les autres sont jonchées d’ordures. En un mot, la malpropreté et le désordre règnent partout, malgré les efforts et le zèle mis à les éviter ». En homme des Lumières, il développe alors une politique d’aménagement et d’embellissement urbains. De ce fait, la très grande majorité des 1721 émigrants recensés entre 1794 et 1796 sont des hommes de pouvoir – régalien ou économique – qui viennent renforcer des capitales fragilisées. Les fonctionnaires civils, les militaires et les ecclésiastiques sont plus nombreux (44,8%) que les commerçants et les négociants, nommés indianos dans la péninsule ibérique (42,1%). Contrairement à ce qui s’est passé en Amérique du Nord, les destinations rurales furent extrêmement minoritaires : dans le cas cité plus haut, les paysans ne sont que 0,60% de l’effectif, sans doute en raison de l’exploitation des indigènes déjà cultivateurs et des métis dans les encomiendas prolongées dans le temps par le système des haciendas. Celles-ci, inspirées par les latifundios méditerranéens, si elles enrichissent l’hacendado aux mœurs urbaines ou des contremaîtres caciques, ont une faible productivité et maintiennent dans la misère des foules de peones prêts, à la fin du dix-neuvième siècle, à marcher sur les villes – centres du pouvoir politique – pour alléger leurs souffrances.

 

B. Ruine paysanne et constitution de puissantes mégapoles

Une certaine littérature indigéniste dénonce avec justesse l’asservissement des Juan sin nada, des Jean sans rien (et sans terres), comme les a nommés le poète cubain Nicolás Guillén (1902-1989). Mais elle magnifie l’indien ou le métis paysan supposé désireux de rester dans son monde rural, malgré la nécessité pour eux de s’insurger militairement contre les injustices créées par les pouvoirs urbains et donc de conquérir les villes. C’est ainsi que l’uruguayen Eduardo Galeano (1940-2015) écrit dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine (1971) : « Les parias de la campagne ont découvert le centre du pouvoir… [mais]… ils retournent, en fin de compte, sur les terres où ils savent marcher sans se perdre ». Certes, l’espoir des révolutionnaires ruraux, tels ceux menés par Emiliano Zapata, était bien l’obtention d’une meilleure répartition des terres au moyen de réformes agraires. Mais ces dernières ont été soit peu efficaces, soit tardives. Par exemple, au Mexique (1934), si les paysans ont en moyenne reçu en dotation une trentaine d’hectares, ils ne comprennent que 0,6 ha irrigués et 3,7 ha de terrain pluvial, le reste étant le plus souvent constitué de « pâturages » et « autres », c’est-à-dire de lieux incultivables. De plus, le matériel agricole appartenait encore aux caciques qui ont fait signer aux nouveaux propriétaires des contrats de location léonins (métayage inverse). Au Chili, la réforme agraire n’a été promulguée qu’en 1977, et en Bolivie, la Nouvelle Réforme Agraire de 2006, votée après une marche sur La Paz, est d’application difficile, parce que d’une part, Evo Morales tient en partie son pouvoir de la bourgeoisie urbaine, et parce que d’autre part, les « banquiers » des nouveaux petits propriétaires sont souvent les grands exploitants latifundiaires. En revanche, les campesinos qui ont – tout au long du vingtième siècle – découvert les villes, à l’occasion de leur investissement militaire ou de « marches » plus ou moins pacifiques, y ont vu de nouveaux eldorados à conquérir. Très frappante est l’iconographie picturale ou photographique. On peut ainsi voir chez Diego Rivera les paysans assaillir une ville perchée en haut d’une montagne, pareille à la Jérusalem céleste ; un cliché pris en décembre 1914 au restaurant Sanborns de Mexico présente des guérilleros zapatistes sidérés de trouver une telle abondance.

L’imagination virgilienne des poètes et romanciers citadins est littérature ; la misère urbaine a paru manifestement plus douce aux paysans que l’extrême dénuement rural. Quand on fait partie des 76% de pauvres du Chiapas, Mexico DF ou les villes « riches » septentrionales sont un rêve lancinant. Certes, la vérité est moins belle : les campamentos de Santiago de Chile, les villas miserias de Buenos Aires, les barriadas  de Lima ou las ciudades perdidas de Mexico DF paraissent épouvantables à la bourgeoisie qui les côtoie. Mais les migrants qui s’y installent récupèrent un peu des facilités urbaines : le pouvoir des villes ne réside pas seulement dans leur capacité de commandement, mais aussi dans leur attractivité et la polarisation qu’elles exercent sur leur zone d’influence… A Lima se localise 50% de l’emploi du Pérou. Le 28 juillet 2015, la bourse du travail bolivienne offrait 70 emplois dont 61 étaient localisés à La Paz et Santa Cruz. Les services urbains, pour médiocres et informels qu’ils soient, existent : à Nezahualcoyotl, quartier de Mexico, se sont rapidement développés des raccordements clandestins à l’électricité et à l’eau potable, sans que les autorités - probablement par crainte des « classes dangereuses », s’y opposent. Il existe même des embryons de syndicats ouvriers de jeunes travailleurs qu’on n’oserait même pas imaginer dans des campagnes dominées par des caciques ruraux. Même si les villes frontières du Mexique sont écrasées par la violence des cartels militarisés (jusqu’à 3 000 meurtres pour 1,2 Mh en 2010 à Ciudad Juarez), les salaires moyens y sont 50% plus élevés que dans le Sud. Quand ils sont de 4 500 pesos mensuels (220 dollars) dans l’État de Guerrero, ils atteignent 13 000 pesos à Mexico DF. Même si les ruraux qui s’y installent n’obtiennent évidemment pas cette rémunération, leurs espoirs d’ascension sociale y sont bien supérieurs. Les mouvements zapatistes qui entretiennent au Chiapas le mythe d’une ruralité heureuse exercée par le peuple ne peuvent enfin ignorer que c’est l’émigration vers les villes pourvoyeuses d’emploi qui a fait passer dans cet État les remesas (mandats envoyés aux familles restées sur place) de 20 à 655 millions de dollars entre 1995 et 2005. En outre la délivrance de plus de 15 000 passeports en 2004 montre que cette émigration s’est autant dirigée vers les villes états-uniennes que vers les métropoles intérieures. Au début du vingt-et-unième siècle, le rêve américain fonctionne à plein.

 

II. « Sueño americano » et gueule de bois états-unienne

A. Nouveaux imaginaires, nouvelle Amérique latine ?

Le « sueño americano » ne se manifeste pas dans tout l’espace sud-américain, mais essentiellement au Mexique et en Amérique centrale, qui prend une part de plus en plus importante dans le franchissement de la cortina del nopal – le rideau de cactus – comme le nomment par dérision les hispanophones. Si les premiers arrivants chicanos avaient été recrutés pour travailler dans les exploitations agricoles en Californie (programme Bracero, 1941), comme c’est encore le cas aujourd’hui dans les comtés de Géorgie, les immigrants se dirigent d’abord vers les métropoles : en 1998, ils n’étaient déjà plus que 8% à exercer dans le secteur primaire. Les illégaux ont plus encore intérêt à se diriger vers les grandes agglomérations où se sont développés des barrios totalement hispanisés : ils se noient dans la population « légale » qui les protège des incursions de l’Immigration National Service. L’agglomération de San Antonio (TX) compte aujourd’hui 63% d’hispaniques, celle d’Albuquerque (NM), 47%, , de Los Angeles (CA) 45% et de Phoenix (AZ), 40%, au point que l’on y parle plus espagnol qu’anglais. Il suffit d’ouvrir son autoradio à Los Angeles pour s’en apercevoir. Il existe aussi des chaînes de télévision de langue espagnole, qui sont de plus en plus regardées : lors du forum démocrate de Miami (2008), retransmis dans les deux langues, 60 % de l’audience chez les adultes de 18 à 49 ans a été obtenue par la chaîne hispanophone Univisión, contre seulement 30 % pour les réseaux anglophones (ABC, CNN, Fox News et NBC). L’annuaire téléphonique de Santa-Fe (NM) explique (en espagnol) que « la majorité des entreprises [répertoriées] emploie du personnel qui parle espagnol… Cependant, le personnel qui parle seulement anglais souhaite… donner le meilleur service aux membres de la croissante communauté hispanique ». A San Francisco, un bar de Mission district affichait en 2001 une offre d’emploi qui stipulait que la serveuse devait avoir de l’expérience et… savoir parler anglais. Cette « vague hispanique » ne concerne pas seulement les villes du sud-ouest états-unien ou la Floride. En 35 ans, le nombre des hispaniques – qui plus est, parlant espagnol à la maison –a été multiplié par dix (588000 en 2014) dans le Metro Atlanta. Comme le disait J.M. Le Clézio, en partie résident d’Albuquerque, on observe « un bulldozer humain qui pousse face à une résistance anglo-saxonne déshumanisée, qui ne veut rien de plus que protéger sa tranquillité, son carré de gazon et son mode de vie ». Mais cette poussée n’est pas seulement frontale. Dans l’ensemble des États-Unis, se diffuse la latinité hispanique, au point qu’il existe maintenant une série de métropoles hispaniques « secondaires », que l’auteur de ces lignes a même pu s’exprimer en espagnol en Alaska, que ce soit à Anchorage ou Fairbanks, et que les consignes de sécurité affichées sur les camions le sont en anglais et en espagnol.

Il n’empêche que tout cela ne se résume pas à une question linguistique et démographique. Certes, cette latinisation de nombreuses métropoles états-uniennes n’est pas nécessairement à l’origine de conflits internes. Isabel Allende, dans son roman El plan infinito (1991), fait dire à Pedro Morales : « dans les villes, les gringos sont tous cinglés… mais si on ne s’affronte pas à eux, on peut y vivre très bien ». Mais elle redessine les contours géopolitiques de territoires peuplés. Qu’à Miami, 70% de la population âgée de cinq ans ou plus parle uniquement l’espagnol à la maison, rien d’étonnant ; mais qu’un policier à qui l’on s’adresse en anglais vous réponde « no comprendo » est significatif d’une transformation des pouvoirs municipaux. Quand le bulletin de vote du comté de Bernalillo (Alburquerque, NM) est rédigé dans les deux langues, le panorama électoral en est changé à une plus large échelle. Dans le ressort municipal de Dallas (45% de latinos), Hillary Clinton a obtenu en novembre 2016 68% de voix contre 28% à Donald Trump et le sheriff élu du comté de Dallas (2,4 Mh) est depuis 2004 une femme, Guadalupe Valdez. Le pouvoir urbain s’inscrit donc contre celui de l’État du Texas, dominé par les Républicains, avec ce que cela peut supposer de difficultés au quotidien. En Arizona, la ville de Phoenix a élu un démocrate (2012), quand l’État a porté à sa tête (2015) un Républicain, Douglas Ducey. On ne peut toutefois généraliser : en Floride, l’anticastrisme des latinos les propulse volontiers dans le camp républicain auquel par exemple appartient le maire de Miami, Tomás Pedro Regalado y Valdez. Au Nouveau-Mexique, le maire d’Albuquerque est aussi républicain que la gouverneure Susana Martinez. Toutefois, dans tous les cas, le rêve américain a indiscutablement fait progresser l’hispanisation de la gouvernance urbaine dans les États du Sud : une nouvelle Amérique latine s’y est établie. Ailleurs, émergent aussi de « petites » métropoles hispaniques dont la rapide croissance et l’influence inquiètent les « anciennes » minorités afro-américaines et l’environnement régional : elles induisent une réaction politique aujourd’hui très visible dans l’espace nord-américain anglo-saxon.

 

B. Pouvoir des villes latines et gueule de bois étatsunienne

Si encore, les latinos s’étaient contentés de rester des peones ou d’occuper des emplois faiblement rémunérés, l’inquiétude serait certainement limitée. Mais ils gagnent rapidement du galon. En 2006, ils étaient 16,6% à être cadres (+3,6 % depuis 1998) ; en 2012, ils étaient 21,0% (+5,4 % en 6 ans) et passent dans les villes du back au front office, même si leur anglais s’avère parfois approximatif. De toute façon, dans les agglomérations méridionales, ils sont loin de toujours l’utiliser. Qui plus est, malgré le coût élevé des études aux États-Unis, ils poussent leur descendance dans les systèmes éducatifs. En 2007, les enfants et adolescents latinos représentaient 21% de la population scolaire, mais les projections pour 2050, comme l’a montré David Giband, font état de plus de 50%. Les croissances sont plus spectaculaires encore dans les neuf États du sud-ouest, où ils ont, entre 1995 et 2005, progressé de 322% en moyenne, modifiant la composition des districts scolaires et influant sur les pratiques et politiques éducatives. Certes, la ségrégation universitaire des hispanos est, selon une publication de l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), encore notable, surtout en Californie, où les élites anglophones tiennent souvent à garder la mainmise sur des études qui ouvrent les portes d’un pouvoir élargi. A Albuquerque, où pourtant les bulletins de votes sont bilingues, les hispaniques perçoivent l’université publique comme un territoire culturellement étranger. Ceci étant, leurs revendications sont extrêmement fortes : à Philadelphie (Université Temple), l’association qui les réunit a pour symbole un poing levé. Leur conquête du pouvoir passe de préférence par les universités publiques délocalisées dans les villes intermédiaires, moins chères, comme Turlock (CA), Las Cruces (NM) ou Kingsville (TX). Ces stratégies, qui impactent les territoires urbains de taille moyenne, sont d’autant plus visibles que depuis 2006, le nombre des étudiants latinos a crû de 11% par an, pour atteindre aujourd’hui plus de 17% des effectifs universitaires. Même Stanford, haut lieu anglophone de l’accès au monde des élites, se vante maintenant d’en accueillir 11% et UCLA assure sa promotion – l’éducation est là-bas un produit marchand soumis à la concurrence – en mettant en avant l’accueil d’Ana Oaxaca, une doctorante DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals) et même indocumentada (sans papiers… états-uniens).

Toutefois, si cette promotion sociale peut entretenir la frustration du monde ouvrier anglo-saxon et des afro-américains, c’est la prise de conscience du nombre (55,3 Mh) qui frappe les esprits depuis quelques années, d’autant que les hispanics, non seulement s’emploient dans des métiers urbains (construction, secteur usinier, hôtellerie notamment), mais ne restent plus dans les barrios des villes du Sud-Ouest. Cette diffusion dans les métropoles de l’ensemble du territoire est d’autant plus nette que l’ancienneté de résidence y est grande ; même les illégaux – seulement 10 à 15% du total – sont installés depuis fort longtemps, en moyenne 13, 6 années en 2014. C’est dire que le phénomène géopolitique majeur que constitue la perception du nombre et le mouvement de rejet qui ont contribué à l’élection de Donald Trump vient bien tard. Le monde anglo-saxon, longtemps conscient de sa domination, s’est réveillé – on nous pardonnera l’expression – avec la « gueule de bois », sans beaucoup de moyens de contrecarrer une situation établie. Le mur cher au nouveau président ? Un objet coûteux et de peu d’utilité, car le flux des mexicains a considérablement chuté depuis la crise de 2008. On observe même des retours vers le Mexique, au point que le Pew Center l’estime même négatif (- 0,2 Mh). Les immigrants chinois et indiens sont maintenant plus nombreux. Restent évidemment les arrivées des latinos d’Amérique centrale, qui posent au moins autant de problèmes au Mexique qu’aux États-Unis, notamment sur la frontière méridionale du Tapachulas. La chasse aux illégaux ? Le pouvoir des latinos dans les métropoles hispaniques établies est tel qu’ils trouveront sans mal refuge dans 200 ou 300 villes auto-érigées en « sanctuaires », comme cela a d’ailleurs été le cas en 1954 lors de l’opération Wetback décidée par Eisenhower. Ainsi, San Francisco a la capacité de résister aux menaces de coupure des crédits fédéraux… Quant à penser qu’une expulsion massive donnera de meilleurs emplois aux ouvriers non hispaniques, c’est un renversement du rêve initial : avec un taux de chômage structurel états-unien de 4,7%, on voit mal comment fonctionneront d’éventuelles relocalisations. Enfin, les maras – ou gangs hispaniques – largement financées par le trafic de drogue exercent au sein des villes un pouvoir souterrain réel mais il est sans doute moindre qu’annoncé par Donald Trump. Si l’on prend le cas du Texas, dont la population est à 51% latina, les exécutions capitales de citadins hispaniques – les campagnes n’ont pas les moyens financiers de condamner –  ne représentent que 30,6% du total. Pourtant, le Lonestar state n’est guère clément…

 

Les discours historique, géographique et géopolitique ont toujours voulu s’appuyer sur des réalités mesurables. Il est évident que l’on ne saurait les oublier dans la mesure où elles sont un élément structurant de la pensée. Mais l’établissement des villes de pouvoir en Amérique latine répond aussi à des logiques qui sont bien peu matérielles. La quête des eldorados urbains a certes été un rêve inabouti, mais il n’empêche qu’il a organisé le réseau des métropoles du Nouveau Monde espagnol ou portugais, qu’elles soient les points d’appui, créés de toutes pièces, de la conquête ou les capitales redessinées des anciens empires. C’est aussi ce rêve renouvelé – et un espoir au fond peu sensé – qui a dirigé les grandes migrations qui ont transformé lesdites métropoles en mégapoles multimillionnaires. Le pouvoir, en effet, n’est pas seulement la capacité de contrôler un territoire, c’est aussi celle d’attirer et de concentrer de nombreuses populations qui – à leur tour – modifient peu ou prou par leur seule présence la nature même de la gouvernance. C’est encore ce rêve, rebaptisé sueño americano, qui a conduit en très grand nombre de latinos au nord du rio Grande depuis un demi-siècle. Il a maintenant des effets géopolitiques extrêmement visibles en ce sens qu’il révolutionne l’Amérique anglo-saxonne, comme le prouve l’élection de Donald Trump. Paradoxalement, le rêve, devenu celui d’une identité préservée, change de camp. Mais on peut se demander s’il n’est pas trop tard pour s’aviser que, dans bien des métropoles états-uniennes, le pouvoir « latin » est une composante définitive de la réalité américaine.

 

Source :  Copyright Février 2017-Lemartinel/Diploweb.

​Après plus d’un siècle de tutelle étatique, Paris est de nouveau une commune avec un maire élu en 1977. Les rivalités géopolitiques qui ont animé la capitale jusqu’à la Libération (1944) changent alors de nature : elles ne concernent plus le contrôle policier de la ville mais, désormais, son contrôle électoral. En effet, pour les formations politiques contrôler la mairie de Paris devient un enjeu majeur du fait de la visibilité de la capitale et de l’opportunité que la ville offre d’établir un fief politique. En outre, le transfert des compétences en matière d’urbanisme du pouvoir central au pouvoir municipal renforce les conflits d’aménagement qui deviennent des enjeux électoraux majeurs. Enfin, depuis dix ans, de nouvelles rivalités concernant la gouvernance de la capitale sont apparues entre le pouvoir central, le pouvoir municipal parisien et de puissantes collectivités territoriales franciliennes au sujet de la mise en place d’une nouvelle communauté urbaine, la Métropole du Grand Paris. Ces multiples rivalités trouvent leur origine dans le « fait capitale » : Paris est un lieu de pouvoir en même temps qu’un lieu d’activité et de résidence. Aussi convient-il de comprendre dans quelle mesure le pouvoir municipal parisien représente un champ de rivalités qui déterminent, en grande partie, les dynamiques sociales, urbaines et électorales de la capitale ? Ces rivalités se déploient à plusieurs niveaux : au niveau de la ville pour le contrôle du pouvoir municipal, au niveau du quartier quand se développent des conflits d’aménagement et au niveau de l’agglomération pour les enjeux de gouvernance.

 

I. La mise en place de systèmes géopolitiques locaux pour contrôler le pouvoir municipal parisien

La géographie électorale et la science politique ont longtemps négligé les rivalités pour le contrôle électoral de la ville dans l’explication du vote, préférant s’attacher au poids des invariants, en particulier celui des données sociologiques. Ainsi, à Paris, les politistes s’attachent à mettre en valeur la permanence du clivage spatial très fort entre l’ouest et l’est de la capitale (Ranger, 1977). Puis, dans les années 2000, une nouvelle lecture sociologique s’impose : la défaite de la droite aux élections municipales de 2001 est présentée comme le résultat des mutations sociales de la ville sous l’effet de l’arrivée de nouveaux électeurs plus jeunes et plus diplômés, acquis aux socialistes et aux écologistes.

Néanmoins, ces analyses occultent les discordances électorales majeures observées entre les scrutins nationaux et les scrutins locaux. Ainsi, lors des élections municipales de 1983, les listes conduites par Jacques Chirac sont majoritaires dans tous les arrondissements du Nord et de l’Est parisien, alors même que, dans ces territoires, François Mitterrand y devance largement Valéry Giscard d’Estaing deux ans plus tôt. Au contraire, lors du scrutin municipal de juin 1995, la droite perd six arrondissements dans lesquels s’était imposé Jacques Chirac lors des élections présidentielles qui se déroulent deux mois plus tôt. Aussi, l’analyse du fait électoral impose-t-elle, en réalité, de prendre en compte l’ensemble des rivalités complexes qui opposent les acteurs politiques : les choix tactiques opérés par les candidats lors des compétitions électorales tout autant que les politiques d’aménagement stratégiques qui modèlent le territoire et sa population.

Jacques Chirac est le premier à mettre en place, à partir de 1983, un système cohérent constitué de stratégies électorales et de politiques publiques territorialisées qui implique l’ensemble des élus de la capitale et de nombreux acteurs locaux. Ce système géopolitique local doit permettre au mouvement gaulliste de s’assurer du contrôle politique total de la mairie de Paris, afin d’en exploiter massivement les ressources humaines, matérielles et financières. Ainsi, pendant douze ans, l’ensemble des services de la Ville de Paris est transformé en une véritable machine au service des ambitions présidentielles du candidat gaulliste.

Le système géopolitique chiraquien repose sur un rééquilibrage stratégique de Paris à l’est. Jacques Chirac envoie sa jeune garde rapprochée dans les arrondissements du Nord et l’Est parisien, acquis de longue date à la gauche : Jacques Toubon (13e), Alain Juppé (18e) et Didier Bariani (20e). Ces derniers l’emportent face à des candidats socialistes affaiblis, au niveau national, par l’impopularité de la politique menée par le gouvernement de Pierre Mauroy et, au niveau local, par la crise durable des structures militantes communistes.  

Dans ces territoires, Jacques Chirac déploie un programme ambitieux de politiques publiques, le Plan-Programme de l’Est parisien. Celui prévoit de vastes programmes de rénovation de l’habitat, la création de nouveaux espaces verts, de services publics de proximité, des équipements culturels. Au total, la Mairie de Paris consacre plus de 60 % de ses investissements aux arrondissements du nord et de l’est avec pour objectif de valoriser ces territoires, mais aussi de participer à leur embourgeoisement. Cette politique d’aménagement stratégique n’est pas nouvelle : le pouvoir gaulliste l’a entamée à la fin des années 1960, avec les opérations de rénovation massive dans les 13e et 20e arrondissement qui cherchent à accélérer le départ des industries polluantes remplacées par des activités tertiaires. Enfin, Jacques Chirac constitue de puissants réseaux clientélistes auprès du tissu associatif local et des bénéficiaires des logements sociaux.

Ce système géopolitique a une efficacité électorale réelle. La politique d’aménagement est parvenue à modeler le territoire parisien et son électorat. Aussi, Jacques Chirac réalise-t-il à deux reprises le grand chelem : en 1983 et en 1989, il contrôle l’ensemble des arrondissements du nord et de l’est, qui sont pourtant des fiefs historiques de la gauche. La droite devient hégémonique dans la capitale. En 1995, Jacques Chirac profite du tremplin parisien : il est élu président de la République. Pourtant, alors que la droite semble solidement implantée dans la capitale, face à une gauche affaiblie par l’éviction progressive des classes populaires, elle perd, en deux scrutins, l’essentiel de ses positions électorales. Ici aussi, l’analyse géopolitique est la plus féconde pour comprendre la déroute électorale de la droite parisienne.

En premier lieu, dès 1995, celle-ci affronte une gauche au discours renouvelé, centré sur la démocratie locale. Les socialistes exploitent avec succès les oppositions aux projets d’aménagement portés par la municipalité chiraquienne, en particulier dans le quartier de Belleville et dans le 13e arrondissement autour du projet Paris Rive-Gauche. En second lieu, Jean Tibéri, qui succède à Jacques Chirac, ne parvient pas à s’imposer dans son propre camp. La multiplicité des positions de pouvoir qui avait la force du système chiraquien fait désormais le lit des rivalités fratricides.

Ainsi, en 2001, la gauche rassemblée autour de Bertrand Delanoë remporte une victoire historique. Elle, demeure toutefois minoritaire en voix. C’est pourquoi la nouvelle équipe municipale met en place, à son tour, un système géopolitique qui ambitionne de conforter son assise territoriale. Elle concentre ses moyens humains et financiers dans les arrondissements du nord et de l’est parisien. Là, elle engage une politique ambitieuse d’embellissement de la ville. De nouveaux équipements culturels sont créés (6 nouvelles bibliothèques ou médiathèques, la Gaîté Lyrique, le 104, la Philharmonie, le Louxor). L’espace public est transformé pour réduire la place de l’automobile, essentiellement sur les boulevards extérieurs des Maréchaux et à l’occasion du réaménagement de la Place de la République. La municipalité met en place une politique inédite de manifestations culturelles (le festival Paris-Plage sur les berges de la Seine, la Nuit-Blanche) qui participent à la naissance de nouvelles centralités culturelles et ludiques (Bassin de la Villette). Et enfin, un effort considérable est consenti en matière de construction de logements sociaux.

Toutes ces politiques publiques cherchent en priorité à satisfaire un électorat fidèle aux socialistes : les gentrifieurs. Une population jeune, diplômée, assez hétérogène socialement, et qui partage les mêmes pratiques urbaines et le même choix résidentiel. Aussi, ces politiques traduisent-elles les représentations des gentrifieurs de l’espace parisien : une ville moins polluée, plus conviviale et plus festive. Surtout, stratégiquement, elles contribuent à rendre l’Est parisien plus attractif. Ce fief de gauche voit alors son poids démographique et électoral renforcé au sein de la capitale. En 2014, lorsque la représentation politique des arrondissements au sein du Conseil de Paris est actualisée les arrondissements contrôlés par la gauche gagnent 5 sièges.

Ainsi, à l’issue de ses deux mandats, Bertrand Delanoë a atteint son objectif : l’ensemble de l’Est parisien est devenu un fief solide pour la gauche. Grâce à cela, Anne Hidalgo est élue maire en 2014, dans un contexte national pourtant difficile de rejet du gouvernement socialiste. Face à elle, faute d’avoir su renouveler son discours et ses pratiques, la droite ne parvient pas à reconquérir les territoires de l’Est parisien devenus stratégiques pour le contrôle de la mairie. Néanmoins, depuis 2001, malgré la popularité du maire et son habile communication, le système mis en place est fragilisé par des divisions internes. Socialistes et écologistes portent des représentations divergentes de la ville et s’opposent sur certains aménagements : l’extension du stade Roland-Garros ou la construction de nouvelles tours dans Paris.

 

II. Des conflits d’aménagement exploités par des acteurs politiques locaux

À Paris comme dans le reste du territoire français, la décennie 1970 marque une rupture dans l’acceptation de la politique d’aménagement (Subra, 2016). Dans la capitale, les premières critiques concernent les opérations massives de rénovation votées à la fin des années 1960 : Front de Seine (15e), Italie (13e) et Hauts-de-Belleville (20e). Au-delà des critiques unanimes d’ordre esthétique, ce nouvel urbanisme est lu comme l’affirmation du pouvoir technocratique sur la ville : le « jouet du pouvoir centralisateur » qui accentue la ségrégation dans la ville. Néanmoins, ces critiques restent dans un premier temps confinées aux sphères intellectuelles et militantes. Le premier conflit d’aménagement concerne le projet d’aménagement des Halles et traduit la naissance de nouvelles revendications en matière d’urbanisme et de cadre de vie. En juin 1971, les pétitions lancées contre la destruction des Pavillons Baltard réunissent plus de 100 000 signatures.

L’élection du maire de Paris au suffrage universel en 1977 apaise pendant quelques années la conflictualité liée à l’aménagement de la capitale. Le nouveau pouvoir municipal paraît beaucoup plus réactif aux demandes des Parisiens concernant l’espace public et le nouveau maire  abandonne quelques projets d’aménagement emblématiques contestés, en particulier la construction de la « radiale Vercingétorix » un axe autoroutier prévu le long du faisceau ferroviaire de Montparnasse. Ce sont les nouveaux projets d’aménagement entamés dans les années 1990 qui cristallisent les oppositions et fragilisent durablement le pouvoir municipal parisien : le projet Paris-Rive-Gauche (13e) la ZAC Ramponeau-Belleville (20e). Annoncée en 1990 et portée par la municipalité gaulliste, celle-ci traduit une double ambition. En premier lieu, un objectif économique et territorial : la ZAC a pour objectif de développer un nouveau pôle d’attraction économique en lieu et place du quartier populaire du Bas-Belleville marqué par un habitat ancien dégradé. Le projet doit permettre de rééquilibrer la ville vers l’est. Il prévoit, entre autres, la construction d’un centre international de conférences, d’une galerie marchande, de logements neufs et de parkings et la création de quelques milliers d’emplois. En second lieu, le projet sert un intérêt géopolitique : conserver l’arrondissement à droite, en accueillant des habitants plus aisés, censés être plus favorables à la municipalité en place. Aussi l’opération se veut-elle un vecteur de la gentrification du quartier.

Néanmoins, ce projet est à l’origine d’un important conflit d’aménagement public qui oppose des associations locales, formées à l’origine par des copropriétaires menacés par la rénovation, soutenues par la gauche et les écologistes au pouvoir municipal. La municipalité est d’autant plus fragilisée que les associations remportent une première victoire judiciaire en mars 1993, quand la délibération du Conseil de Paris est annulée par le Tribunal administratif.

Au total, l’opération d’aménagement est un fiasco géopolitique pour la droite. Le conflit d’aménagement a soudé une partie des habitants contre la municipalité gaulliste sortante. En outre, il permet à la gauche, jusqu’alors fragilisée et désunie, de se rassembler en se faisant le porte-parole des nouvelles revendications liées au cadre de vie et à la sauvegarde du patrimoine architectural parisien. En 1995, la gauche remporte la mairie du 20e arrondissement avec cinq autres mairies du nord et de l’est parisien. Elle obtient ses meilleurs résultats dans le quartier de Belleville, fortement marqué par le conflit d’aménagement. Une brèche est ouverte dans le système géopolitique chiraquien.

Quinze ans plus tard, c’est autour du logement social, devenu le moyen privilégié de la politique de mixité sociale promue par l’équipe municipale socialiste, que se nouent de nouveaux conflits d’aménagement dans l’ouest de la capitale. En effet, à partir de 2001 Bertrand Delanoë ambitionne de mieux répartir spatialement le parc social de logement pour, d’une part, diversifier le peuplement des quartiers les  plus  populaires – en développant du logement intermédiaire à destination des classes moyennes –, et, d’autre part,  développer le logement social dans  les  quartiers  aisés, pour espérer en limiter l’embourgeoisement. Aussi, l’équipe municipale socialiste choisit-elle d’engager plusieurs projets de logements sociaux dans le 16e arrondissement : l’offre y est très déficitaire – en 2001, on ne compte que 1473 logements dans le cadre de la Loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains, dite loi SRU, soit 1,74 % des résidences principales –, il y demeure quelques parcelles de foncier disponible, et ce territoire incarne aux yeux des Parisiens l’archétype de l’entre-soi spatial de la bourgeoisie parisienne. Au total, la municipalité finance plus de 1600 logements sociaux entre 2001 et 2014 dans ce territoire.

Mais cinq opérations de grande ampleur, soit près de 400 logements, sont suspendues ou annulées grâce à la mobilisation de riverains au sein d’associations engagées dans des procédures judiciaires efficaces, relayée par la municipalité de droite du 16e arrondissement. Un ensemble de 210 logements sociaux à destination des personnels soignants de l’APHP, prévu en lisière du parc Sainte-Périne, est ainsi abandonné, en partie grâce à l’association opportune des élus de droite et des écologistes opposés au déclassement partiel du parc. Une autre opération de plus vaste ampleur dans l’ancienne gare d’Auteuil, mêlant logements sociaux et équipements collectifs, est, quant à elle, retardée. À ces oppositions s’ajoutent d’autres conflits concernant des équipements sportifs (rénovation du stade Jean-Bouin et extension du Stade Roland-Garros) ou des équipements sociaux (centre d’hébergement d’urgence en lisière du Bois de Boulogne), faisant du 16e arrondissement un véritable un foyer de tensions géopolitiques locales.

Chacun de ces conflits met en scène un enchevêtrement d’acteurs aux représentations divergentes et aux modes d’action différents. Les associations de riverains agissent discrètement en mobilisant des dons conséquents servant à financer les procédures judiciaires. Elles se défendent d’incarner le réflexe « Pas dans mon jardin », Not in My Backyard (NIMBY) et préfèrent afficher un discours environnementaliste très consensuel (lutte contre la densification immobilière, protection des espaces verts publics…). Les élus municipaux issus de la droite du 16e arrondissement soutiennent, quant à eux, politiquement et financièrement ces contestations, espérant gagner les faveurs de l’électorat conservateur, hégémonique dans le 16e arrondissement, en affichant leur opposition au pouvoir municipal parisien socialiste. Enfin, ce dernier profite de la médiatisation de ces conflits pour mettre en scène, auprès de l’ensemble des Parisiens, la volonté de la municipalité de répartir équitablement les équipements sociaux. Ces conflits permettent aussi d’enfermer l’opposition de droite dans la défense catégorielle de l’Ouest parisien, la privant ainsi de la légitimité à incarner l’intérêt général.

Aussi, ces nouveaux conflits d’aménagement se distinguent-ils de ceux apparus dans les années 1990 : l’ensemble des acteurs politiques locaux – autant l’équipe en place à la mairie de Paris que les élus de droite de l’ouest parisien – les alimentent et les exploitent efficacement à des fins électorales.

 

 

Titre : La politique d’aménagement au service du système géopolitique local mis en place par Bertrand Delanoë (2001-2014)

III. Les conflits autour de la gouvernance de la Métropole du Grand Paris

Depuis l’instauration de la Conférence métropolitaine par l’équipe municipale de Bertrand Delanoë en 2006 s’est ouvert un nouveau débat sur la gouvernance de la métropole parisienne, source de nombreuses rivalités entre le pouvoir central et l’ensemble des collectivités territoriales d’Île-de-France. Paris, la ville-centre, dialogue de nouveau avec les collectivités voisines après des décennies d’ignorance. À l’origine de cette rupture se trouve un changement majeur des représentations géopolitiques développées jusqu’alors. En premier lieu, du fait de l’affaiblissement des positions de pouvoir communistes et de la conquête de la municipalité parisienne par le socialiste Bertrand Delanoë, la crainte d’une capitale encerclée par la banlieue rouge disparaît. Cette représentation, d’abord à l’origine de la réorganisation territoriale de l’agglomération parisienne en 1964 visant à faire de la capitale un « isolat politique » conservateur, a façonné la politique de Jacques Chirac pendant ses trois mandatures à la mairie de Paris. Le nouveau maire gaulliste ne noue quasiment aucun lien avec les communes et départements limitrophes. En second lieu, jusque dans les années 1990, la plupart des acteurs politiques nationaux partagent une même représentation géopolitique : la capitale prédatrice fait face à une province appauvrie. Autant l’influence de l’ouvrage de Jean-François Gravier, Paris et le désert français (1947) dans le champ intellectuel et politique, que l’idéal autogestionnaire et la critique de la centralisation jacobine, apparue à gauche à partir des années 1960, contribuent à façonner cette représentation consensuelle. Ce n’est qu’à partir des années 1990 que, progressivement, le territoire parisien n’est plus considéré par le pouvoir central et l’ensemble des acteurs politiques comme une capitale nationale dont il faut limiter le poids, mais comme une ville mondiale dont il faut développer l’attractivité et préserver le rang face à ses concurrentes.

C’est dans ce nouveau contexte géopolitique que s’inscrit le projet de communauté urbaine insufflé par Nicolas Sarkozy à partir de 2007. Assumant la volonté de promouvoir le développement économique de l’ensemble de l’agglomération parisienne, le nouveau président de la République entend réformer la gouvernance de la métropole parisienne en mettant en place une nouvelle communauté urbaine rassemblant Paris et les communes de la Petite couronne. Au-delà de l’ambition réformatrice, l’objectif géopolitique est clair : Nicolas Sarkozy espère offrir à son camp politique le contrôle électoral de la région capitale et affaiblir durablement par la même occasion les positions de gauche en Île-de-France. Les conseils généraux de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne contrôlés par les communistes doivent être fondus dans la nouvelle communauté urbaine et le poids politique de Paris largement affaibli. Néanmoins, le renforcement des positions électorales de la gauche à Paris et en banlieue lors des élections municipales de 2008 invalide le scénario prévu par Nicolas Sarkozy, et, face à la contre-offensive menée par les collectivités territoriales fédérées par la Mairie de Paris au sein du syndicat Paris-Métropole, le projet de communauté urbaine est abandonné. Il demeure toutefois un projet d’aménagement et de transport très ambitieux, le Grand Paris Express, piloté par un nouvel établissement public, la Société du Grand Paris.

Un second projet de communauté d’agglomération, la Métropole du Grand Paris (MGP) est porté le gouvernement socialiste de Jean-Marc Ayrault dans la loi de MAPTAM promulguée en janvier 2014. Dans un périmètre élargi, celle-ci, en plus de s’attacher au développement économique de la région, ambitionne de s’attaquer à la réduction des inégalités territoriales en développant une politique de logement au niveau métropolitain. Le projet de loi rencontre de multiples résistances chez les élus franciliens. À droite, certains élus redoutent que la nouvelle structure intercommunale ne les contraigne à construire des logements sociaux. À gauche, les socialistes sont accusés de faire de la MGP un outil pour réduire à néant les positions de pouvoir de leurs partenaires communistes, en particulier les communautés d’agglomération. À l’issue d’une rude bataille parlementaire à laquelle se livrent les élus franciliens, l’idée d’une métropole forte et intégrée s’impose avec toutefois des compétences moindres qu’une communauté urbaine classique. Néanmoins, à la suite des élections municipales de mars 2014, la gauche est devenue minoritaire dans le futur conseil métropolitain. Aussi, plusieurs élus socialistes se rapprochent-ils opportunément des élus de droite réfractaires à la métropole forte pour imposer des dispositions affaiblissant la future métropole : autonomie maximale des territoires, limitation des transferts financiers, réduction des compétences pour la métropole en matière d’urbanisme. De fait, la MGP est en place depuis le 1er janvier 2016, mais le transfert des compétences stratégiques n’interviendra qu’au courant de l’année 2017. Nombre d’élus semblent jouer la montre, espérant qu’une alternance politique au niveau national pourrait remettre en cause la métropole.

En définitive, si les deux projets de réorganisation de la gouvernance diffèrent dans leur approche politique – le projet sarkozyste donne la priorité à l’ouverture économique du territoire métropolitain quand le projet socialiste met l’accent sur la réduction des inégalités socio-spatiales – ils relèvent néanmoins d’une même volonté : celle du pouvoir central de contrôler politiquement le territoire métropolitain francilien, en offrant une nouvelle position de pouvoir au camp politique dont ses représentants sont issus. En ce sens, ces opérations géopolitiques ont échoué, l’une comme l’autre. Initiée par le pouvoir socialiste, la MGP est présidée depuis janvier 2016 par Patrick Ollier (UMP) et, pour les formations politiques, elle n’apparaît pas encore comme un enjeu aussi important que le contrôle de la région Île-de-France ou celui de la mairie de Paris.

 

L’analyse des rivalités de pouvoir qui s’exercent sur le territoire parisien éclaire l’ensemble des dynamiques à l’œuvre dans la capitale. La première, sociale, touche aujourd’hui toutes les métropoles européennes depuis plus de quarante ans. Le mouvement de gentrification transforme la population et le bâti de la ville. Mais si celui-ci est initié par la concentration des activités tertiaires stratégiques dans la capitale, il est accompagné ou encouragé par les stratégies des acteurs politiques dont les politiques publiques façonnent la ville. Aussi, les politiques d’aménagement doivent-elles être lues comme des moyens mis au service de systèmes géopolitiques locaux. Aujourd’hui, la politique municipale ambitieuse de réduction de la place de l’automobile menée dans la capitale en est un exemple : elle est autant une réponse à une demande sociale forte qu’un moyen d’assurer la cohésion de la majorité municipale réunissant socialistes et écologistes.

La seconde dynamique, politique et institutionnelle, concerne la mise en place de la Métropole du Grand Paris. Celle-ci doit être lue comme le résultat de fortes rivalités géopolitiques entre le pouvoir central et les pouvoirs locaux. Aujourd’hui de fortes tensions demeurent autour du périmètre des compétences de la MGP ainsi que des ressources fiscales qui lui seront allouées. Pour la mairie de Paris, l’enjeu est de taille. Au-delà du discours de solidarité affiché entre la ville-centre et la banlieue, les élus parisiens rechignent à remettre en cause ce qui forge « l’exception parisienne » : des ressources humaines et financières conséquentes qui permettent de financer des politiques d’aménagement et de redistribution ambitieuses capables d’assurer la solidité d’une position de pouvoir unique en France.

Biographie

Matthieu Jeanne est docteur en géographie mention géopolitique. Il a soutenu sa thèse à l’Institut Français de Géopolitique (Université de Paris 8-Saint-Denis) en novembre 2015 sous la direction de Béatrice Giblin. Géographe de formation, professeur agrégé, il enseigne l’histoire–géographie en Seine-Saint-Denis et a produit à plusieurs reprises des cartes et des analyses électorales pour la presse écrite et audiovisuelle (France Inter, Le Nouvel Observateur).

Sa thèse prend ses racines au début des années 2000. Paris connaît alors un bouleversement politique majeur : pour la première fois de l’histoire, un maire de gauche, Bertrand Delanoë, est élu. Quelques mois plus tard, au niveau national, la gauche est évincée du second tour des élections présidentielles. Assez rapidement, les sociologues et les politistes imposent une analyse spatialisée du vote : affaiblie dans les espaces périurbains, la gauche trouverait son salut au cœur des grandes métropoles, grâce à l’émergence d’un « vote bobo ». À Paris, à l’heure même où la gentrification transforme en profondeur les quartiers populaires, cette analyse mécaniste séduit. Elle occulte pourtant un peu vite le « fait capitale » aux incidences politiques majeures. En effet, Paris a comme singularité́ d’être un lieu de pouvoir unique en France qui suscite d’importantes rivalités.

C’est pourquoi, fort de l’enseignement reçu à l’Institut de Français de Géopolitique, il décide d’appliquer au territoire parisien la démarche de géopolitique locale initiée par Béatrice Giblin dans ses travaux sur l’évolution électorale du bassin houiller. Celle-ci fait la part belle au raisonnement géographique et à l’analyse des représentations de l’ensemble des acteurs. Aussi sa thèse ambitionne-t-elle de dépasser les simples constats sociologiques et d’apporter une réflexion nouvelle sur le pouvoir municipal parisien. Celui-ci doit désormais être analysé comme un champ de rivalités qui déterminent, en partie, les dynamiques sociales et électorales de la ville.

Ses recherches ont donné lieu à plusieurs publications dans la revue Hérodote : « Paris, un enjeu capital » en décembre 2009, (Hérodote n°135) et « La Bataille de Paris, une bataille géopolitique », en septembre 2014 (Hérodote n°154). Matthieu Jeanne a également participé au colloque organisé en 2014 par l’Association pour le développement et l’aménagement du 13e (ADA 13) intitulé « Une histoire parisienne de la démocratie participative. Le Treizième et ADA 13. 50 ans d'histoire partagée. Cap sur la métropole du Grand Paris ? » dont les actes viennent d’être publiés. En 2016, il a été finaliste du concours Ma thèse avec le Diploweb en 7 minutes.

Source :  Copyright Février 2017-Jeanne/Diploweb.

Les villes africaines, lieux d’incubation des mouvements citoyens

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Christian BOUQUET

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Les villes africaines, et notamment les capitales, affichent dans les urnes des opinions généralement défavorables aux pouvoirs en place, mais que celles-ci restent minoritaires par rapport à la globalité du pays concerné parce que la population rurale reste nombreuse.

S’IL EST VRAI que l’histoire du monde fournit des exemples de mouvements protestataires issus des zones rurales (les jacqueries en Europe, les paysans sans terre en Amérique latine), la plupart des révoltes et des insurrections éclatent dans les villes, ne serait-ce que pour des raisons de bon sens géographique. Le baron Haussmann l’avait bien compris sous le Second empire quand il redessina les boulevards parisiens pour faciliter les mouvements de troupe et maîtriser les émeutes. Et les autorités algériennes y pensent sans doute actuellement à propos de la casbah d’Alger.

 

Les villes africaines ne dérogent donc pas à la règle en suscitant en leur sein – en leur cœur géographique – des contestations de l’ordre établi visant à ébranler voire renverser les pouvoirs en place. Toutefois, les modes opératoires sont sensiblement différents de ceux qui ont prévalu lors des grandes révolutions, car ils sont adaptés aux technologies modernes, et sont essentiellement portés par les jeunes. Dans les villes africaines et depuis une dizaine d’années, la jeunesse se mobilise en réseaux pour dénoncer les injustices. Elle est souvent plus instruite et mieux connectée. Plusieurs groupes d’activistes bénéficient d’une notoriété continentale et les Burkinabè du « Balai citoyen » peuvent se vanter d’avoir renversé le président Blaise Compaoré en 2014.

 

Mais ces mouvements citoyens ne débordent que faiblement sur les campagnes, car l’Afrique est encore majoritairement rurale et les revendications des urbains n’emportent pas forcément l’adhésion des électeurs des campagnes. Quelle est alors la légitimité de cette protestation propre aux villes, appelée à Ouagadougou la « ruecratie » ?

En 2016, le prix Ambassador of Conscience d’Amnesty International a été attribué conjointement à la chanteuse béninoise Angélique Kidjo et à trois groupes de jeunes militants politiques qui avaient fait avancer la cause de la démocratie en Afrique : « Y’en a Marre » (Sénégal), le « Balai citoyen » (Burkina Faso) et « Lucha » (RD Congo). Cette distinction leur était accordée « en raison de leur courage exceptionnel pour combattre l’injustice ».

Passé relativement inaperçu, cet événement peut être lu comme l’émergence d’une nouvelle forme de contestation politique, illustrée par le slogan du groupe burkinabè « Derrière ta révolte, ton vote ». Mais on y voit également la montée en puissance de mouvements citoyens essentiellement portés par des jeunes urbains, et un décalage entre la prise de conscience des problèmes par les jeunes générations dans les villes et une certaine forme de passivité (ou de résignation) dans les campagnes.

En Afrique, la population rurale est majoritaire, mais les jeunes urbains sont très nombreux et connectés

L’Afrique est encore majoritairement rurale, et notamment l’Afrique subsaharienne qui compte 62 % de ruraux (contre 46 % pour l’ensemble du monde). On objectera qu’il est difficile de préciser les critères sur lesquels on s’appuie pour distinguer un gros village d’une petite ville, mais la carte ci-dessous tente d’éclairer cette réalité : en vert plus ou moins soutenu figurent 37 pays sur 54 où la population est rurale à plus de 50 %, avec des pics au Burundi (88 %), en Ouganda (84 %), en Éthiopie, au Niger et au Sud-Soudan (81 %).

 

 La population rurale en Afrique 

 

En rouge plus ou moins soutenu figurent les pays où la population rurale est minoritaire : on remarque surtout l’Algérie (29 %), la Libye (21 %) et le Gabon, où les données sont douteuses mais indiquent 13 %. En Afrique, il existe bien des mégapoles comme Lagos, Le Caire ou Kinshasa qui abritent plus de 10 millions d’habitants, mais le continent ne compte encore qu’une quarantaine de villes de plus de 2 millions d’habitants. Cette situation va évoluer rapidement car les campagnes, ici comme ailleurs, vont progressivement se vider sous la pression des inévitables mutations rurales, c’est-à-dire la mécanisation et le regroupement des parcelles (et le land grabbing). Mais actuellement plus de la moitié de la population africaine vit encore dans les villages et les campements.

Cette distinction entre rural et urbain n’est pas seulement importante en termes d’occupation de l’espace. Elle est accompagnée par d’autres marqueurs distinctifs comme la pyramide des âges, les taux d’alphabétisation, de scolarisation secondaire et supérieure, le niveau de vie et – même si c’est plus difficile à quantifier – le mode de vie.

En effet, les jeunes sont sensiblement plus nombreux dans les villes que dans les campagnes, à la fois en raison d’une forme d’exode rural qui touche surtout ceux qui ne trouvent plus de terre, ou bien en raison d’une fécondité plus élevée (c’est d’ailleurs souvent le contraire), mais aussi parce que les plus âgés restent – ou retournent – à la campagne.

Par ailleurs, la culture démocratique semble se développer plus vite dans les villes parce que les urbains comprennent mieux les enjeux politiques en raison d’une éducation plus poussée. Sans surprise, les taux d’alphabétisation et de scolarisation en Afrique sont nettement plus élevés dans les zones urbaines que dans les zones rurales même si, là encore, les critères de différenciation (et la qualité des statistiques) sont sujets à caution. Les ordres de grandeur en matière de taux d’analphabétisme sont, respectivement pour les zones rurales et urbaines, de l’ordre de 92,4 % et 47,9 % au Burkina-Faso, 90,8 % et 63,7 % au Mali, 51,4 % et 19,9 % en RD Congo et 86,7 et 52,0 au Sénégal.

S’ajoute à ces disparités le fait que la qualité de l’enseignement est généralement meilleure dans les villes que dans les campagnes, pour des raisons faciles à comprendre : les classes sont relativement plus confortables et mieux équipées, les enseignants y mieux formés, la pression familiale et sociale y est plus efficace pour appuyer la fréquentation scolaire.

En outre, c’est naturellement dans les villes que les jeunes ressentent de manière plus douloureuse les difficultés socio-économiques de l’existence. Le chômage, les inégalités, les injustices sociales sont plus durement ressenties dans un environnement où les solidarités se sont souvent délitées et où l’individualisme a progressé. C’est là aussi que les mécontentements sont les plus ostensibles parce qu’ils sont davantage exposés aux témoignages médiatiques. Et même si une proportion importante de ces jeunes n’a pas encore l’âge d’aller voter, ceux-ci sont suffisamment motivés pour manifester leurs frustrations.

Exprimer son mécontentement est donc plus facile en ville, car la parole a été forgée par l’école et peut être relayée par la proximité géographique des individus. La révolution des Smartphones a achevé de creuser l’écart avec les zones rurales, et c’est donc dans les agglomérations que la fermentation politique est la plus rapide. Les informations circulent quasiment en temps réel, notamment grâce aux réseaux sociaux (les « printemps arabes » en avaient administré en 2010-2011 la preuve), et la réactivité urbaine est évidemment favorisée par la concentration du peuplement.

Un facteur est venu renforcer ce processus : la couverture rapide du continent par l’Internet et la téléphonie mobile. Dans 32 des 54 pays africains, on comptait plus de 100 lignes pour 100 habitants en 2016, et les jeunes, notamment urbains, en sont les utilisateurs les plus assidus en même temps que les plus compétents. Certes, on eût préféré que la distribution d’eau potable et d’électricité fût assurée aussi rapidement mais il paraît que la communication est tout aussi importante pour le développement économique, et force est bien de reconnaître que les mouvements citoyens profitent des relais de téléphonie mobile pour dénoncer l’absence de pylônes électriques et de châteaux d’eau (1)

 

Dans les villes africaines, les jeunes activistes se sont organisés en réseaux

Et c’est ainsi qu’ont émergé dans plusieurs capitales africaines des groupes de jeunes activistes qui ont organisé des mobilisations autour des difficultés de la vie quotidienne, comme les coupures d’électricité ou d’eau. Les précurseurs ont été les Sénégalais qui ont fondé « Y’en a marre » en 2011, en diffusant leur appel : « L’heure n’est plus aux lamentations de salon et aux complaintes fatalistes face aux coupures d’électricité. Nous refusons le rationnement systématique imposé à nos foyers dans l’alimentation en électricité. La coupe est pleine. Y’en a marre ! ». Se réclamant de la non-violence, ils en appelaient au vote protestataire en incitant les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales. En 2012, ils ont pesé à la fois dans la défaite d’Abdoulaye Wade et dans son départ effectif du pouvoir.

Au Burkina Faso, c’est également un mouvement de jeunes, le « Balai citoyen », qui a préparé et structuré la révolte d’octobre 2014 ayant conduit au départ de Blaise Compaoré, un autocrate qui s’accrochait au pouvoir depuis 27 ans. Le cas burkinabè mérite qu’on s’y arrête car non seulement il concerne un pays dont l’attachement à la démocratie est ancien et ancré dans le combat depuis les années Sankara, mais les événements d’octobre 2014 allaient au-delà des simples « flash-mob » auxquelles jouent parfois les occidentaux en mal d’émotions fortes : à Ouagadougou (et dans deux ou trois autres villes du pays), les jeunes ont appliqué un plan insurrectionnel préparé de longue date, et même s’ils n’avaient pas prévu d’incendier l’Assemblée nationale, ils avaient mis en place une stratégie d’encerclement et de harcèlement qui démontrait une réelle préméditation.

D’autres groupes n’ont encore rien gagné, sinon un peu de notoriété comme « Lucha » (« Lutte pour le Changement »)  qui a reçu le prix d’Amnesty International pour son combat sans relâche contre le régime autocratique de Joseph Kabila en RD Congo. Nombre de ses leaders sont fréquemment incarcérés, de même que ceux du groupe allié « Filimbi » (« sifflet » en swahili). Certains mouvements citoyens sont encore peu connus comme « Tournons la page » au Burundi, ou « Ça suffit comme ça » au Gabon, inspiré du slogan « Sassouffit » affiché en opposition à l’autocrate congolais Sassou N’Guesso. On note aussi l’émergence des « Sofas » au Mali, mais ceux-ci peinent à se faire entendre dans un contexte davantage marqué par l’éclatement des communautés que par les revendications du quotidien.

Toutefois, les principes de tous ces groupes sont les mêmes, et ils ont prospéré sans dogmatisme, plutôt de manière intuitive et spontanée. Un mouvement citoyen, « c’est un modèle où chaque citoyen peut apporter librement sa contribution de sorte qu’au final il résulte une action d’ensemble cohérente, venue d’en bas par des échanges horizontaux. Les maîtres-mots sont transparence et révocabilité » (2). La France a connu une forme voisine de contestation avec le mouvement « Nuit Debout » en 2016, qui relayait les « Indignés » d’Espagne, mais sans grand résultat.

En Afrique, le contexte et l’environnement de la création de ces mouvements citoyens ont clairement un point commun : c’est la ville. D’ailleurs, quand elle conteste le pouvoir en place, « la rue » est bien identifiée comme étant une artère urbaine et non pas l’un de ces sentiers villageois des campagnes africaines, où nul ne défile jamais sinon pour les fêtes. Or la ville africaine se prête particulièrement aux revendications du quotidien car elle relève de ce que les géographes appellent le « désordre urbain », c’est-à-dire à la fois la précarité – voire la bidonvilisation – de la majorité de son territoire, et l’énergie sociale qui conduit à occuper l’espace public de manière informelle, rendant donc l’ordre (contraire du désordre évoqué supra) difficile à assurer.

C’est ainsi qu’est née la fameuse « ruecratie », probablement inventée par la jeunesse du Burkina Faso et popularisée dans tout le continent africain selon la définition suivante : c’est « la propension à manifester dans la rue pour exiger la résolution de certaines questions politiques » (3).

Au Sénégal, l’« Urban Guerilla Poetry »(4) de « Y’en a marre » consiste à sensibiliser les foules urbaines en se produisant dans la rue, dans les bus, dans les lieux publics fréquentés en s’exprimant par le rap ou le slam. Au Burkina Faso, les activistes fondateurs du « Balai citoyen » étaient d’ailleurs des artistes, qui ont ainsi et aussi profité de leur notoriété pour être entendus. « Il n’y a pas de destin forclos, il n’y a que des responsabilités désertées » déclarent souvent les coordonnateurs de ces mouvements, reprenant une citation probablement extraite des œuvres de Franz Fanon. Ils insistent sur la nécessité de s’engager pacifiquement, donc plutôt par le bulletin de vote que par les armes.

Panafricanistes, les jeunes des mouvements citoyens ont initié des rencontres internationales et solidaires, comme en mars 2015 à Kinshasa où des responsables de « Y’en a marre » et du « Balai citoyen » étaient allés soutenir « Filimbi » et « Lucha ». Plusieurs d’entre eux avaient même été  emprisonnés et, si les Sénégalais et les Burkinabès ont été rapidement libérés, les autres ont passé plusieurs mois sous les verrous. C’est peut-être le début d’une Internationale de la jeunesse des réseaux.

 

Les limites de la « ruecratie »

Mais quelle est la légitimité démocratique de « la rue », notamment en Afrique ? On a pu en mesurer toute l’ambiguïté à plusieurs reprises au Burkina Faso. Lorsque Blaise Compaoré a été contraint à fuir, l’impression de toute puissance ressentie par les manifestants de la capitale les a conduits à se mêler de tout, et plusieurs polémiques sont nées à propos des nominations des nouveaux ministres, ou sur des sujets sociaux pour lesquels plusieurs catégories professionnelles ont fait valoir que « le peuple était le maître ». Déjà, avant son renversement, le chef de l’État burkinabè avait pu pointer – par défaut – la reconnaissance implicite par ses opposants de leur infériorité potentielle dans les urnes puisqu’ils avaient refusé le recours au référendum qu’il proposait en dernier ressort pour demander aux électeurs de lui accorder un ou plusieurs mandats supplémentaires.

On touchait là le nœud du problème : les manifestants de « la rue », donc les habitants des villes, savaient que les électeurs des campagnes étaient majoritaires et qu’ils étaient beaucoup plus légalistes ou légitimistes (ou « conservateurs ») que ceux des villes. Au Burkina Faso, en déclinant l’offre de Compaoré, ils ont suscité le trouble chez leurs alliés de la communauté internationale qui estimaient, à tort ou à raison, qu’il n’y a rien de plus démocratique qu’un référendum.

La géographie électorale confirme que les villes africaines, et notamment les capitales, affichent dans les urnes des opinions généralement défavorables aux pouvoirs en place, mais que celles-ci restent minoritaires par rapport à la globalité du pays concerné. On a pu le constater lors des présidentielles de 2016 au Niger (5) où le futur vainqueur n’était pas majoritaire à Niamey, Maradi et Zinder, mais aussi au Bénin (6) où le candidat du pouvoir était en difficulté à Cotonou. Plus probant encore : le référendum constitutionnel organisé en octobre 2016 en Côte d’Ivoire a été largement boudé par les électeurs urbain (7), et il n’est pas exclu que sans le vote rural la nouvelle Constitution aurait singulièrement manqué de légitimité. Au Sénégal toutefois, « Y’en a marre » avait appelé à voter « Non » au référendum constitutionnel de mars 2016, et le président Macky Sall a dû renoncer à son projet. Les populations rurales sénégalaises seraient-elles plus sensibles qu’ailleurs aux messages des mouvements citoyens (8) ?

Enfin, s’il est vrai que ce sont des manifestations de rue qui ont chassé Blaise Compaoré du pouvoir au Burkina Faso, c’est l’un des proches – bien que devenu opposant – de l’ancien chef de l’État qui a remporté l’élection présidentielle de 2015, bénéficiant implicitement des voix des campagnes puisque les mouvements citoyens ne l’avaient pas soutenu. C’est la même tendance qui a prévalu en Centrafrique où, pour sortir de la crise en 2016, les électeurs ont porté au pouvoir Faustin Touadéra qui n’était autre que le dernier Premier ministre du président qu’ils avaient chassé en 2013 (9). Il semblerait donc qu’il existe une sorte de force d’inertie dans l’électorat majoritairement rural.

Les jeunes activistes des mouvements citoyens ne seraient-ils alors que cette « avant-garde révolutionnaire » que prônaient les anciens marxistes ? Pourquoi ne semblaient-ils pas, au Burkina Faso et ailleurs, en mesure de faire adhérer à leurs idéaux les populations rurales, qu’ils qualifiaient parfois d’analphabètes (sans pudeur, mais sans trop d’erreur si l’on se réfère aux taux évoqués supra) ? Et, si l’on pousse l’analyse plus loin, leur choix de passer par le vote plutôt que par l’insurrection armée n’atteint-il pas ici ses limites ?

Quelle que soit la sympathie qu’inspirent ces mouvements citoyens, force est bien de reconnaître que, même au Burkina Faso, l’expression toute puissante de « la rue » a fini par lasser une partie de la population dans la mesure où une certaine forme de désordre s’est progressivement installée dans le pays. Et c’est par les mêmes canaux numériques que sont venues les critiques (10) et les contre-offensives : les milieux conservateurs ont instillé l’idée selon laquelle ces groupes de contestataires étaient financés par le milliardaire Georges Soros, au motif qu’il est effectivement l’un des principaux contributeurs de l’International Crisis Group. Or ICG est un lanceur d’alertes que les autocrates n’aiment pas beaucoup.

D’ailleurs, à y regarder de près, la « ruecratie » correspond-elle à l’idée la plus proche des traditions africaines en matière d’expression et de gouvernance populaires ? On se souvient qu’au lendemain du discours de La Baule dans lequel François Mitterrand appelait le continent africain à s’engager dans un nouveau processus de représentation politique, le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny avait expliqué à ses proches que les choses allaient devoir changer, et que la distribution des responsabilités devraient désormais respecter les critères de la démocratie. On prête alors à l’un de ses interlocuteurs l’audace de lui avoir répondu : « Ça ne marchera jamais. Ici, ce sera toujours la facratie ».

Le terme, réactivé récemment par un acteur politique ivoirien âgé, semble formé à partir du préfixe bambara « fa », qui signifie « père ». La « facratie » serait donc le pouvoir des pères, c’est-à-dire l’autre nom de la gérontocratie. De fait, les structures de pouvoir qui étaient en place avant la colonisation reposaient partout – du moins c’est ce qu’on pense – sur l’autorité des anciens, dont nul ne s’avisait de contester les décisions. On est donc loin de la démocratie et du pouvoir des jeunes, et le modèle de la facratie est probablement celui qui prévaut encore dans les campagnes africaines.

Le monde a changé. Les jeunes sont devenus – surtout en Afrique de l’Ouest – de plus en plus nombreux, puisqu’on estime à 200 millions d’individus la tranche d’âge 15-24 ans. Ils se sont urbanisés, ils ont fait des études, et se sont donc doublement éloignés des vieux. Ils ont adhéré avec enthousiasme au nouveau concept de démocratie et, tout en recommandant la voie des urnes, ils ont aussi parfois pris la rue.

Depuis les printemps arabes, on a vu à plusieurs reprises le « peuple de la rue » tenter de saisir la chance de renverser l’ordre établi, à mains nues. À vrai dire, il n’a jamais gagné sans l’aide des forces armées et, finalement, il a toujours perdu. Mais ces gigantesques mobilisations populaires ont fait forte impression sur les opinions publiques internationales, et redonné espoir à ceux qui, au cœur des États malades, finissaient par se résigner à la facratie.

Dans les années à venir, les mouvements citoyens monteront inévitablement en puissance dans les capitales et les grandes agglomérations africaines, ne serait-ce que pour des raisons sociodémographiques. Les jeunes d’aujourd’hui, identifiés comme la génération 2.0,  sont les vieux de demain, qui seront tout aussi connectés et qui feront de facto sortir leur tranche d’âge de la facratie. Alors l’écart électoral avec les campagnes se réduira progressivement au point que les villes imposeront le pouvoir de la démocratie politique aux autres pouvoirs dont elles disposent déjà.

Mais entretemps n’auront-ils pas été frustrés par la faible efficacité des mouvements pacifiques, et tentés – comme beaucoup le sont déjà – par la rébellion armée ? La « ruecratie » se situe actuellement à mi-chemin entre les deux…

 

Copyright Mars 2017-Bouquet/Diploweb

Biographie longue : Professeur émérite de géographie politique à l’Université Bordeaux Montaigne, et chercheur à LAM (Sciences Po Bordeaux), Christian Bouquet a d’abord été enseignant-chercheur (1968-1983) détaché dans un certain nombre d’universités africaines (Tchad, Côte d’Ivoire, Madagascar, Centrafrique). Il a ensuite (1984-2001) été détaché au Quai d’Orsay et a servi comme conseiller chargé de la coopération dans les ambassades de France au Niger, aux Comores, à Djibouti, à Madagascar et en Côte d’Ivoire, soit un séjour pratiquement ininterrompu de plus de trente années sur le continent africain et dans l’océan Indien.

Réintégré en 2001 dans son université d’origine, il s’est spécialisé dans la géographie politique et dans l’étude des rapports entre la mondialisation et la pauvreté, notamment dans le domaine de l’accès à l’eau et à la terre. Il travaille également beaucoup sur les crises africaines, pour lesquelles son expertise est reconnue et lui vaut de nombreuses missions comme consultant international. Il a créé en 2016 l’atelier de cartographie électorale africaine au LAM de Sciences Po Bordeaux.

http://www.lam.sciencespobordeaux.fr/fr/page/lamencartes

Il est l’auteur d’une centaine d’articles scientifiques et d’une dizaine d’ouvrages spécialisés dans les questions de géographie du développement et de géopolitique africaine. Ses publications les plus récentes :


(8) Le cas sénégalais est particulier dans la mesure – entre autres paramètres – où les confréries religieuses avaient précédé les mouvements citoyens sur le terrain des revendications du quotidien (eau, électricité, cherté de la vie).

Marseille : géopolitique d’un micro-territoire

Jean-Charles Antoine

Ancien officier supérieur de gendarmerie, certifié HEC Paris, et docteur en géopolitique de l’Institut Français de Géopolitique Paris VIII. Il a fondé et dirige la société Arkaliz de conseil en géopolitique pour les dirigeants publics et privés, et la société Citypol d’audits sécuritaires pour les communes.

Dans le sud de la France, le micro-territoire de Marseille est un substrat géopolitique riche en rivalités et en rapports de forces, en luttes d’influence de tous ordres et défis toujours plus importants, à plusieurs échelles. Jean-Charles Antoine invite à une passionnante lecture géopolitique de la deuxième agglomération française.

La publication de cette étude sur le Diploweb.com s’inscrit dans le contexte du 9e Festival de Géopolitique de Grenoble, " Le pouvoir des villes », du 8 au 11 mars 2017. En effet, Jean-Charles Antoine y donne une conférence  sur ce thème le vendredi 10 mars 2017 à 10 h 45 à Grenoble Ecole de Management, sous le titre « La géopolitique des micro-territoires : le cas de Marseille ». Elle sera aussi retransmise en direct sur festivalgeopolitique.com

 

LA VILLE DE MARSEILLE est dotée dans l’esprit des Français, et parfois de populations extra-européennes la visitant ou l’observant à travers les médias, d’une image toute particulière. Tantôt considérée comme le territoire où le soleil brille toute l’année et où il fait bon vivre sous l’accent chantant de ses habitants, tantôt vue comme l’empire criminel par excellence, cette ville est réellement unique. Attachante, complexe et tellement difficile à appréhender ou à comprendre pour les non-Marseillais, cette ville se positionne sous les feux de nombreux rapports de forces internes et externes, qu’ils soient régionaux, nationaux ou internationaux.

Les rivalités et les luttes d’influence, qui règlent la vie des décideurs locaux, des projets de développement ou des criminels, mais plus généralement des habitants, sont le fruit des siècles passés tout autant que des ambitions actuelles de la ville et de ses acteurs. Ces rapports de force sont-ils la marque des tiraillements entre ce que veut faire et ce que peut faire Marseille, entre ce que les dirigeants aimeraient mettre en place et ce que les opportunités concrètes favorisent ?

C’est à la lumière de cette question centrale nécessitant des éclairages objectifs qu’il est important d’observer ces rivalités qui prennent corps depuis plus d’un siècle sur le territoire marseillais et ses abords directs, mais de manière plus lointaine à Paris ou de manière croissante sur toutes les rives de la mer Méditerranée. Considérons successivement une agglomération aux multiples rapports de forces régionaux (I), en rivalité complexe avec Paris capitale (II), et Marseille aux portes de la zone euro-méditerranéenne (III).

I. Une agglomération aux multiples rapports de forces régionaux

Depuis sa création environ six siècles avant JC par des colons grecs venus de Phocée en Turquie actuelle – offrant aujourd’hui à la ville le surnom souvent utilisé de cité phocéenne – Massalia devenue Massilia puis Marseille est résolument tournée vers l’horizon lointain, vers les autres rives de la mer Méditerranée, vers le commerce maritime, vers le Sud.

Dès la constitution de son tissu urbain, la ville de Marseille vit du mélange des cultures et des apports commerciaux nombreux qui en découlent. D’un point de vue géopolitique, ce point de départ est nécessairement à l’origine de rivalités entre certains pans de ces cultures et de rapports de forces amplifiées par des représentations contraires.

Contrairement à d’autres agglomérations, même proches géographiquement comme celle d’Aix-en-Provence où le développement urbain s’est opéré autour d’une vieille ville établie, Marseille a connu au fil des siècles une urbanisation parfois anarchique et désordonnée. Des petits villages aux abords de la ville ont été phagocytés par le développement marseillais mais ont conservé leur identité profonde.

C’est le cas notamment de L’Estaque – symbole de la formidable scène cinématographique du film Marius datant de 1931 pendant laquelle César lance le « Tu me fends le cœur » à Escartefigue. L’Estaque demeure, malgré les règlements de comptes sur fond de trafic de drogues ou de criminalité organisée depuis la décennie 1970, l’essence même de la cité phocéenne et de son identité chantante. Et un Marseillais considérera qu’une galaxie sépare L’Estaque et le Panier – quartier derrière le Vieux Port – ou encore La Plaine et les Calanques de Morgiu, car tel est le cas.

Marseille est donc ville de contrastes et de rapports de forces, soit d’un point de vue culturel, soit pour la maîtrise des territoires du crime. Durant tout le XIXème siècle, la ville ne connaît qu’un taux de criminalité identique aux autres grandes agglomérations françaises et bien moins que le taux parisien. Ce n’est qu’à partir de l’entre-deux-guerres au XXème siècle, avec le développement dès l’année 1936 du trafic d’armes à destination du territoire espagnol faisant de Marseille la plaque tournante des filières pour approvisionner les combattants espagnols, que la criminalité organisée y organise ses quartiers.

La même année, les parrains Paul Carbone et François Spirito développent leur mainmise sur la ville par le truchement de la contrebande alimentaire afin de contourner les embargos transalpins. La dynamique est lancée et la Seconde Guerre mondiale ne fera qu’amplifier ce mouvement. En effet, afin de permettre l’opération Anvil Dragoon du débarquement en Provence le 15 août 1944, la criminalité organisée locale a été sollicitée et a su tirer profit du besoin de coordination des forces de résistance face aux troupes allemandes pour s’insérer durablement dans la gestion de la cité.

La période des Trente Glorieuses et la fin du XXème siècle n’ont alors été qu’un aboutissement criminel avec l’émergence de la « French Connection » et la lente mais efficace multiplication des territoires de la drogue dans les cités marseillaises à partir de la décennie 1990.

Durant toute la première partie du XXIème siècle, avec un engrenage qui ne cesse de se mettre en place jusqu’à nos jours, les rapports de forces pour maîtriser la ville, un quartier, un micro-territoire voire une entrée d’immeuble, n’ont cessé de croître. Cette expansion des rivalités internes à l’agglomération s’est de plus appuyée sur une disponibilité en armes de guerre dès l’année 1995 lors de la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine (ex-Yougoslavie). Des fusils d’assaut sont devenus disponibles dans les territoires balkaniques tandis que le besoin devenait exponentiel à Marseille et à ses abords.

Par conséquent, alors que deux ou trois parrains se faisaient la guerre entre eux par le biais souvent de leurs lieutenants durant plus de cinquante années, la décennie 1990 a vu l’extinction progressive des clans corso-marseillais – assassinats, incarcérations, refus par les fils de demeurer à Marseille et préférant s’exporter à Paris, à New York ou Miami – au profit de familles d’origine maghrébine ou gitans. La superposition des trois types d’acteurs criminels de haut vol, tantôt partenaires, tantôt adversaires, a ainsi créé une sorte de « chaudron criminel » dans lequel les rivalités ne cessent de bouillir en permanence et débordent jusqu’aux extérieurs de la ville.

En effet, le crime s’exporte de plus en plus en dehors des murs de la cité phocéenne. Le territoire de l’étang de Berre à l’ouest de Marseille est touché, tout comme le Var voisin ou encore les Alpes de Haute Provence où des familles désirent également profiter du gâteau criminel faramineux que représente le trafic de drogues. A ce titre, l’avenir de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), dans ce cadre des rivalités criminelles internes, ne semble pas près de s’améliorer.

Des rivalités héritées d’autres territoires non européens (Tchétchénie, Géorgie, Arménie, Russie, Colombie pour le trafic de cocaïne, Comores), fruit de souffrances et de représentations héritées des territoires délaissés, sont venues ajouter à cet imbroglio géopolitique unique posé sur une géographie parfois difficile à maîtriser.

Un autre pan des rapports de forces sur le territoire régional en général et marseillais en particulier concerne la gestion politico-administrative du territoire. Alors que Marseille, ville où la plus grande zone d’activité commerciale n’est pas installée dans la ville elle-même mais à 18 kilomètres en grande partie sur la commune des Pennes-Mirabeau – alors que les autres grandes agglomérations françaises la développent en leur sein – demeure le poumon de l’activité politique locale, les communes avoisinantes se sont en grande majorité opposée à la création de la métropole Aix-Marseille Provence décidée à Paris.

En 1966, le maire de Marseille Gaston Deferre avait refusé l’idée d’un Grand Marseille. Il faut attendre 1992 pour qu’une communauté de communes soit créée autour de Marseille. Dès le début du projet, les villes d’Aix-en-Provence et d’Aubagne se sont opposées à l’idée. La cité aixoise développe des représentations et une culture plus tournée vers la vallée de la Durance tandis qu’Aubagne joue la carte de l’identité différenciée, créant toutes deux leurs propres intercommunalités.

Le feuilleton métropolitain a connu d’innombrables épisodes durant la décennie 2000. De nombreux Marseillais désirent regrouper autour d’eux les communes du département afin de bénéficier de projets globaux que l’endettement de la ville ne permettra probablement plus de financer à l’avenir. Les petites communes des Bouches-du-Rhône refusent alors de devoir payer les dettes marseillaises tout en voyant les prérogatives des Maires disparaître au profit d’un « millefeuille administratif » où tout serait décidé à Marseille.

Or, dans les représentations populaires locales, Aix-en-Provence n’est pas Marseille, Aubagne n’est pas Marseille, Berre l’Etang n’est pas Marseille, Istres n’est pas Marseille et Salon-de-Provence non plus. Des rivalités et rapports de forces se créent par conséquent entre certains élus pro-métropole et d’autres anti-métropole, tout comme se creusent des écarts entre des Maires et leurs administrés sur des points d’organisation comme l’urbanisme, la gestion des déchets, l’éducation ou encore les transports.

Mais les abords territoriaux de Marseille, et en première ligne les communes du département, peuvent-elles réellement se passer du poids administratif et politique de la cité phocéenne dans le cadre des politiques d’emploi, de gestion des établissements scolaires ou de rayonnement culturel et d’attractivité économique ?

Paris capitale a tranché et a décidé que la métropole devait se réaliser, amplifiant une autre rivalité séculaire qui l’oppose de différentes manières aux habitants des Bouches-du-Rhône.

 

II. Une rivalité complexe avec Paris capitale

La rivalité traditionnelle connue de tous les Français, et principalement des amateurs de football, positionne Marseille comme l’exact rival et opposant de Paris en tant que ville capitale nationale, Paris centre décisionnaire, Paris l’anti-Marseille.

Dans les Bouches-du-Rhône, les habitants des communes non marseillaises ne se considèrent absolument pas comme des Marseillais. Certaines, comme la ville d’Aix-en-Provence, se sentent plus attirés par le territoire de la vallée de la Durance que vers les calanques marseillaises. Mais face à Paris, il est très courant que les habitants bucco-rhodaniens optent pour le choix local plutôt que de suivre la décision parisienne, considérée comme si lointaine, si hautaine, si inadaptée à leurs besoins, si « parisienne ». Paris peut donc apparaître comme le « monstre » lointain qui fait peur et qui désire déployer sans cesse ses ailes sur la cité phocéenne afin de l’empêcher de s’exprimer.

Prenons l’exemple du feuilleton politique lié à la création de la métropole Aix-Marseille Provence. Alors que la plupart des Maires des Bouches-du-Rhône s’opposaient à la création de la métropole soutenue par le Maire de Marseille Jean-Claude Gaudin, des élus ont décidé de manifester en groupe le 21 décembre 2012 devant le Parc des Expositions à Marseille pour l’arrivée de Marylise Lebranchu alors ministre de la Décentralisation en faisant fi de leurs orientations et familles politiques respectives. La majorité des élus non marseillais refusaient la métropole, étaient en rivalité claire avec certains élus marseillais, mais refusaient surtout que la décision soit prise par les instances publiques parisiennes.

Alors que 109 maires sur 119 appelaient en 2013 au boycott du projet de métropole, les rivalités internes aux Bouches-du-Rhône parvenaient à s’estomper sur cette thématique cristallisante au point de voir régulièrement le député-maire de Martigues, Gaby Charroux (Parti Communiste Français), manifester en tenant le bras à Maryse Joissains-Masini, maire d’Aix-en-Provence et membre du parti Les Républicains.

Les revendications de ces 109 maires portaient alors principalement sur le refus catégorique de globaliser les ressources financières entre la communauté urbaine marseillaise et les autres intercommunalités avoisinantes d’une part, mais également l’angoisse de voir se développer une hégémonie territoriale par la ville de Marseille. Or, cette hégémonie ne peut que se constater d’un point de vue démographique et politique. A cette suprématie de fait, les maires des Bouches-du-Rhône opposaient des hégémonies économiques et financières, souvent matinées de problématiques foncières locales dans l’obtention de permis de construire.

Concrètement, au-delà du refus par les Maires de voir disparaître leurs pouvoirs de police, ces derniers, poussés par leurs administrés, voyaient dans la mise en place de la métropole Aix-Marseille Provence une future gestion des permis de construire qui passerait obligatoirement par la métropole. Ces permis de construire seraient par conséquent délivrés dans des temps fatalement plus longs et suivant des processus compliqués. Les rivalités axées sur la gestion des micro-territoires au sens premier du terme sont donc au cœur même de la géopolitique interne du département des Bouches-du-Rhône et des représentations des populations et de leurs élus.

Paradoxalement, dans une sorte de jeu de billard à plusieurs bandes, les paramètres géopolitiques marseillais se sont complexifiés sur la thématique métropolitaine, fruit de la loi de décentralisation de 1982 et jusqu’en 2017. L’administration politique marseillaise, politiquement ancrée à droite sous la bannière de Jean-Claude Gaudin, s’oppose à d’autres élus issus de toutes classes et familles politiques confondues, mais s’appuie sur une administration politique nationale ancrée politiquement à gauche sous le gouvernement de Manuel Valls, afin de concrétiser la métropole. Petit à petit, les préférences politiques disparaissent au profit des préférences territoriales et face à la peur croissante qu’inspire cette métropole toute-puissante.

 

La sénatrice Samia Ghali, opposante de Jean-Claude Gaudin à Marseille, ne se positionne ni comme une opposante à la métropole ni totalement favorable au projet dans la manière de faire passer la loi au forceps par le gouvernement, est un exemple de l’embarras et de l’imbroglio de rivalités que connaît la cité phocéenne sur cette thématique.

A l’échelle nationale, cette opposition pourrait se comprendre aisément : le Maire de Marseille désire la métropole pour permettre des investissements financiers dans sa ville et asseoir sa suprématie territoriale malgré les farouches oppositions locales. Pour ce faire, il se fonde en partie sur l’appui des instances politiques gouvernementales à Paris, la ville considérée par certains Marseillais comme « l’adversaire » séculaire.

Cette représentation de Paris comme ville adversaire peut remonter en partie au XVIème siècle. Durant la période sombre des guerres de religion, Marseille devient petit à petit une ville hôte pour des réfugiés et des nantis. Refusant les évolutions fiscales décidées à Paris, la population marseillaise développe une vision de plus en plus contestataire face au pouvoir royal, à tel point qu'à la fin du XVIe siècle des troupes royales se préparent pour un siège de la ville devant ses remparts. Marseille plie mais conserve son esprit contestataire jusqu’en 1652, date à laquelle la Fronde sous la minorité du jeune Louis XIV atteint son apogée dans le sud de la France, où des représentants royaux censés faire appliquer les taxes régionales, sont massacrés.

Louis XIV décide alors en 1660 une occupation militaire permanente à Marseille afin de réduire la population au silence et à l’obéissance. Depuis cette date, les Parisiens sont considérés et représentés comme des potentiels occupants et des décideurs lointains dont il est nécessaire de se méfier.

Pour autant, Marseille a besoin de Paris, y compris dans ses décisions politiques et économiques. Juguler la délinquance marseillaise ne peut passer outre l’appui des directions générales successives de la police nationale ou de la gendarmerie nationale. Et de la même manière, le développement de la région marseillaise au sens large ne peut aboutir sans décisions centrales.

La décision de créer le Commissariat à l’Energie Atomique et de l’implanter à Cadarache est prise par Paris en 1959. Les décisions d’installation du Centre d’Etude Technique de l’Equipement à Aix-en-Provence et du Schéma d’Aménagement de la Métropole Marseillaise sont également prises par Paris en 1969. La création de la zone d’industrialisation portuaire à Fos-sur-Mer remonte au début de la décennie 1970 par un choix parisien, tout comme la création du Syndicat d’Agglomération Nouvelle de l’Etang de Berre en 1972.

Euromed en 1995, les travaux d’infrastructure des lignes TGV (le trajet Marseille-Paris s’effectue de nos jours en 3 h 30 en TGV alors que le trajet Toulouse-Paris nécessite entre 5 h 30 et 6 h 45 de temps de trajet), LGV et d’ITER en région Provence-Alpes-Côte d’Azur ou encore la délocalisation du Centre d’Etudes sur les Qualifications et de l’Institut de Recherche pour le Développement, sont des choix parisiens. Et pour finir, le soutien parisien aux événements culturels d’ampleur de Marseille Provence 2013 a favorisé de manière significative la réussite de l’organisation.

Marseille s’oppose par conséquent de manière régulière à Paris, au centre décisionnaire de la capitale française, mais donne l’impression de ne pas pouvoir réellement se passer de cette relation ambivalente mais apparemment complémentaire entre les deux premières villes de France, alors que Marseille possède toutes les qualités pour orienter son prestige et sa puissance territoriale vers la zone euro-méditerranéenne.

 

III. Marseille aux portes de la zone euro-méditerranéenne

Le positionnement géographique de la cité phocéenne fait de Marseille une place forte tournée vers les autres rives de la zone euro-méditerranéenne, une sorte de « phare » de la Méditerranée.

La géographie est favorable aux Marseillais grâce à son ouverture vers la Mare Nostrum, comme l’exprimaient les Romains. L’implantation initiale de la commune en est la preuve la plus probante car les marchands phocéens avaient choisi son emplacement pour optimiser leur commerce maritime. Croisement de plusieurs cultures importées par les différentes vagues migratoires, ponctuelles ou permanentes, le territoire marseillais possède toutes les qualités pour rayonner sur toutes les rives de la mer Méditerranée.

Toutefois, la duplicité géopolitique de Marseille donne l’impression à ses observateurs de ne pas réellement savoir comment tirer profit de cet état de fait. D’un point de vue régional, Marseille demeure parfois une énigme, à tel point que des universitaires locaux ont récemment lancé l’idée de s’intéresser à la « Marseillologie ».

Marseille a toujours brillé sur l’ensemble de la Mare Nostrum en conservant la place de port principal mais est désormais devenu le 84ème port mondial pour les conteneurs et 11ème port européen. Pour la plupart des armateurs européens, le port de Marseille est devenu un simple port de distribution régionale, et doit faire face à la prépondérance croissante des ports de Gioia Tauro dans le sud de l’Italie, de Barcelone, de Malte ou de Gênes.

Les récentes décisions de faire rayonner la cité phocéenne au travers du Centre de Marseille d’Intégration en Méditerranée (CMIM) dans le magnifique bâtiment de la villa Valmer à Marseille inauguré en 2009 ou de la construction du Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM) inauguré le 7 juin 2013, sont des outils peu reconnus internationalement à l’heure actuelle. Le CMIM a pour vocation, en partenariat avec les autres pays de la Méditerranée, et selon la Banque Européenne d’Investissement, à devenir « une plate-forme pour des institutions publiques et indépendantes de la région afin de discuter de ces défis, d’apprendre des expériences de chacun et de renforcer les capacités locales, nationales et régionales ». Ses compétences portent sur l’emploi des jeunes, les différentes formes de développement et d’évolution logistique des transports et enfin l’innovation y compris technologique, mais son champ d’application n’est pour l’heure que très peu connu des Marseillais eux-mêmes.

Dans ce cadre, avec une vision plus politique, l’eurodéputé Renaud Muselier avait porté le projet d’un Grand Marseille, capable de rivaliser avec le Grand Barcelone, en intégrant les territoires urbains jusqu’à Arles, Avignon et Toulon, afin d’apporter à ce super-territoire régional une cohérence et une forte attractivité.

L’innovation entrepreneuriale fait également partie des aspects que Marseille tente de développer à l’échelle régionale. Mais là encore, les pôles de compétitivité de l’Arbois sur les hauteurs de Aix-en-Provence, dont une succursale est implantée à Nice, semblent rivaliser avec ceux de la cité phocéenne et ne permettent pas à la pépinière d’entreprise de Marseille Innovation, créée en 1996 par Christian Rey pour favoriser l’implantation et le développement des start-ups locales, de sortir réellement du lot sur l’ensemble de la zone euro-méditerranéenne.

Il est indéniable que la ville de Marseille lance un nombre conséquent de projets pour les start-ups, les Très Petites Entreprises et les PME locales. Mais contrairement à l’image que Barcelone sait renvoyer à l’échelle européenne au sujet du développement des tissus entrepreneuriaux, le prestige de Marseille reste à ce stade limité.

Car le problème de la population marseillaise est peut-être simplement identitaire, mais à différentes échelles. Ville française mais historiquement frondeuse, Marseille s’oppose régulièrement à Paris mais ne peut pas se détacher définitivement des centres décisionnaires nationaux comme le feraient des capitales de Länder allemands. Marseille s’oppose ou se sent opposée aux communes avoisinantes mais ne peut réduire son endettement et financer de nouveaux projets d’avenir sans leur soutien, au risque d’accroître encore son niveau d’endettement. Marseille est la deuxième ville de France mais ne produit proportionnellement pas autant de richesses que les autres métropoles françaises au sein de leurs propres métropoles d’équilibre. Marseille se sent méditerranéenne, riche des cultures multiples qui la composent depuis des millénaires, mais ne parvient pas toujours à les intégrer dans des plans d’urbanisme efficaces et durables, provoquant ainsi des rivalités amplifiées entre communautés. Marseille, cette ville présentée de manière anthropomorphique et parfois mythique, alors que son tissu urbain ne présente pas tous les aspects d’une ville classique, fait peur et attire à la fois, tant en France qu’à l’étranger.

Sur les autres rives de la Méditerranée, arriver à Marseille comme le firent de très nombreux Corses au XIXème siècle et au début du XXème siècle, apparaît comme une réussite ou le bout d’un tunnel aventureux. Pour d’autres, les rues de Marseille, du Vieux Port au Panier, et du Prado à la Castellane, ressemblerait à un parcours du combattant où des fusils de type Kalachnikov seraient cachés à chaque coin de rue, alors qu’il n’en est rien. La délinquance y existe certes, mais Marseille n’est ni le Chicago de la Prohibition, ni l’enfer des favelas de Rio de Janeiro.

Au nord de Marseille, la représentation classique consiste à considérer Marseille comme une cité remplie d’habitants peu enclins à travailler, alors que de l’autre côté de la Méditerranée le port de Marseille représente l’arrivée sur le continent européen, donc souvent une sorte de renouveau humain. Cette double représentation, cette double image véhiculée par les non Marseillais – image sur laquelle certains Marseillais jouent parfois, il faut le reconnaitre – dessert la cité phocéenne et son développement à long terme.

Il en devient possible de se poser la question de savoir si l’identité de Marseille et des Marseillais ne consiste simplement pas à vivre de ces rivalités et de ces rapports de forces au quotidien, non comme un goût pour les conflits, mais comme une manière d’appréhender le partage, la communication, l’enrichissement humain, quitte à pousser cette approche à son paroxysme au travers de la violence armée, qu’il n’y a pas lieu d’excuser ou de valider au travers de ces lignes.

Un autre défi ou enjeu de taille que devra relever Marseille et ses environs sera celui des migrants venus d’Afrique en traversant la mer Méditerranée. Les paramètres géopolitiques sur les territoires de la partie nord du continent africain sont tels, que ces vagues migratoires successives par bateaux depuis 2011 risquent de ne pas cesser dans un avenir proche. L’espoir de trouver un futur meilleur, mêlé à des filières puissantes d’immigration clandestine, sont des moteurs efficaces pour amplifier ces arrivées souvent mortelles de migrants, dont de très nombreux disparaissent en pleine traversée.

Mais ces vagues ne sont qu’un des pans de l’immigration régulière qu’a connue la cité phocéenne depuis sa création, et que la ville a su globalement gérer au fil des siècles. Désormais, les choix politiques des segments de population au cœur de Marseille sont dictés ou influencés par les informations véhiculées par les médias et les lanceurs d’alerte toujours plus nombreux et par les réseaux sociaux. L’administration marseillaise, et régionale plus largement, devra relever à la fois le défi de l’intégration pour certains migrants, mais également celui de la peur engendrée chez certains habitants. Car la mondialisation ne préservera pas la cité phocéenne dont l’emplacement géographique demeurera toujours favorable aux migrations de populations, mais également logiquement au commerce.

Le micro-territoire marseillais est unique. Il suffit de résider quelques temps dans cette ville ou ses abords pour sentir à la fois son unicité mais également les ruptures géographique, urbaine et sociale qui caractérisent son territoire dès que l’on quitte le Vieux Port ou les faubourgs de l’agglomération.

La mentalité marseillaise est également unique, l’accent y est unique et évolutif selon les quartiers de la ville. Tous les Marseillais ne constituent donc pas un segment de population homogène et prévisible. Cultivant l’indépendance d’esprit et parfois l’esprit frondeur, les Marseillais ou les migrants pendulaires qui viennent y travailler la journée en se repérant par rapport à la tour CMA-CGM qui surplombe l’entrée septentrionale de l’agglomération par l’autoroute A55, ne se posent pas la question du statut géopolitique de leur ville. Mais ils le vivent quotidiennement sous la protection de la Bonne Mère de Notre-Dame-de-la-Garde.

Le micro-territoire de Marseille est finalement un substrat géopolitique riche en rivalités et en rapports de forces, en luttes d’influence de tous ordres et défis toujours plus importants. Mais les Marseillais, et les populations de la région qui s’opposent également à Paris, se rassemblent souvent autour d’un même symbole qui porte l’esprit marseillais, l’Olympique de Marseille.

Mais là encore, le club de football de l’OM est un sujet géopolitique à lui tout seul et les Marseillais ne tarissent pas de commentaires à son sujet, au point de donner l’impression qu’à Marseille, tout est pleinement et en permanence géopolitique, sans même le savoir…

 

 

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