GRENOBLE, VILLE GÉOPOLITIQUE ?

Ilyasse RASSOULI, Sciences po Grenoble et membre de l’association Mundeo) et  Jeffrey BUNDUKI, Sciences po Grenoble

                                                                                                                                                                                          

« Au bout de chaque rue, une montagne ». Ainsi décrivait Stendhal sa ville de Grenoble. La montagne est le relief caractéristique de Grenoble. Il joue un rôle des plus importants dans l’étude de Grenoble comme ville géopolitique. Replacée dans le cadre plus large de la métropole et du département isérois, Grenoble est dotée d’une dimension géopolitique. On entend par là son influence au-delà des frontières de la ville, son pouvoir d’image, d’attraction, la représentation que l’on s’en fait, ce qui fait qu’elle est connue et reconnue ailleurs, ses performances. En un mot, par « géopolitique de Grenoble », on entend son pouvoir. Grenoble a-t-elle du pouvoir ? Et si tel est le cas, d’où vient ce pouvoir, quels en sont ses vecteurs, mais aussi ses limites ?

 

1. Les Alpes, l’aire géopolitique de Grenoble

À Grenoble, la Bastille domine la ville. Cet ancien fort militaire en est l’emblème. Édifié entre 1823 et 1848, le dispositif de fortifications a été conçu pour parer une attaque de Grenoble, « capitale du Dauphiné », par le Dûché de Savoie, depuis la Chartreuse où s'érigeait alors la frontière entre la France et le Piémont. Le site témoigne ainsi de la dimension militaire stratégique de Grenoble à cette époque. De capitale du Dauphiné sous l’Ancien Régime, Grenoble est devenue au XXème siècle la « capitale des Alpes ». Les Alpes sont l’espace géographique dans lequel s’inscrit volontiers Grenoble, comme en témoigne ce titre symbolique de « capitale des Alpes »[1]. Cette identité alpine remonte à 1919, lorsque le ministre Etienne Clémentel avait pour projet de créer une grande région des Alpes et lui donner Grenoble comme capitale. Cette identité alpine, circonscrite à la France donc, est restée vivante jusqu’à aujourd’hui, et on peut s’interroger sur sa pertinence en dehors des frontières françaises, en l’étendant à l’ensemble du territoire alpin couvrant plusieurs pays européens. Définir l’identité de la ville au sein de cet espace transnational n’est pas dénué de tout sens. Il suffit de se rendre dans quelques villes alpines pour s’en rendre compte.

 

La ville d’Innsbruck en Autriche présente de nombreuses similitudes avec Grenoble. Peuplée de 121.000 habitants, c’est une ville universitaire et qui vit du tourisme hivernal. Ville hôte des JO d'hiver de 1964, les deux villes se sont rapprochées lorsque Grenoble organisa les JO d’hiver 1968 et sont aujourd’hui jumelées. L’avenue d’Innsbruck à Échirolles[2] rappelle cette coopération. En Italie, la ville de Bolzano présente elle aussi de nombreux points communs. Peuplée de 100.000 habitants, elle est entourée de trois massifs et un téléphérique urbain relie l’un de ses massifs et le centre ville, de même que dans la capitale des Alpes. Une ville plate, elle fait aussi le bonheur des cyclistes. Ces deux exemples, qui pourraient être étendus à d’autres villes alpines, démontrent que les Alpes accueillent des villes de taille moyenne, que le relief alpin confère une activité touristique hivernale importante  et des enjeux d’aménagement du territoire montagneux similaires. Et surtout, ils donnent à voir des similitudes dans le visuel des villes[3] et dans la pratique des habitants. Aussi, parler d’identité alpine transnationale et d’un espace géopolitique alpin fait sens.

 

Par ailleurs, les Alpes sont le support de la diplomatie touristique iséroise, notamment grâce aux nombreuses stations de ski. La plupart des hôtels du département se situent dans les massifs[4]. L’hiver, la clientèle étrangère vient principalement du Royaume-Uni (42% du total des touristes étrangers). L’été, elle vient principalement des Pays-Bas (35% du total). La clientèle française vient principalement de l’ancienne région Rhône-Alpes (32%), Ile-de-France puis PACA. Il n’est donc pas étonnant que le trafic de l’aéroport Grenoble-Isère se concentre essentiellement l’hiver[5]. La gare routière joue quant à elle le rôle de vecteur du tourisme, reliée par les aéroports de Grenoble et Lyon, de nombreux cars permettent d’accéder aux stations. Le département a lancé en janvier 2017 un slogan marketing ALPES IS (H)ERE afin de s’inscrire dans la concurrence liée au tourisme. La région alpine, espace d’appartenance de Grenoble, haut-lieu de la diplomatie touristique iséroise, n’est cependant pas un support de son influence politique.

 

Grenoble est membre depuis 2007 de l’Eurorégion Alpes-Méditerranée, qui regroupe la région Auvergne-Rhône-Alpes, Provence Alpes Côte d’Azur et en Italie le Piémont, la Vallée d’Aoste et la Ligurie. Cette coopération permet aux régions de travailler ensemble sur des thématiques communes comme l’innovation et la recherche, le tourisme, la culture ou l’environnement. Toutefois, certaines régions européennes transfrontalières sont allées plus loin et ont adopté un outil juridique créé ad hoc par le Parlement européen pour favoriser une coopération plus intégrée et plus ambitieuse entre les régions frontalières, avec le Groupement européen de coopération territoriale (GECT). Grenoble n’est pas membre de l’un des 37 GECT existants à l’échelle de l’UE. Cela ne favorise pas l’intégration politique des différentes villes de l’espace alpin et limite de fait le rôle géopolitique de Grenoble. 

 

2. Les infrastructures de transports, relais de l’influence géopolitique grenobloise

L’aéroport de Grenoble-Isère sert au trafic commercial de passager. Il est construit en 1967 dans le cadre des JO d’hiver. Il est aujourd’hui desservi par dix compagnies et offre une carte de 19 destinations, presque exclusivement sur l’Europe du Nord[6]. Grenoble-Isère a pour projet de relier de nouvelles destinations, comme le Maroc, la Grèce, la Turquie, la Sardaigne ou encore les Baléares, et devrait donc de gagner en importance. Les chiffres publiés par l’Union des aéroports français nous montrent que Grenoble se classe au 35ème rang national et est le troisième aéroport de la région Auvergne-Rhône Alpes après Lyon Saint-Exupéry et Clermont-Ferrand Auvergne[7]. Lyon Saint-Exupéry a accueilli en 2015-2016 près de 8.700.000 passagers. Avec 303.000 voyageurs en 2015-2016, l’aéroport grenoblois ne lui fait pas réellement de concurrence. Toutefois, il serait limité d’adopter ici uniquement une logique de compétition, car c’est plutôt une logique de complémentarité qui est à l’œuvre, la même entreprise[8] gérant ces aéroports.

 

Il en va de même pour la gare ferroviaire de Grenoble. Construite à l’occasion des JO d’hiver elle aussi, elle a accueilli sept millions de passagers en 2015. Les chiffres de la SNCF nous permettent de voir, sans surprise là encore, que la fréquentation est moindre que chez sa consoeur de Lyon Part-Dieu (trente deux millions de passagers en 2015) mais qu’elle fait mieux que Lyon Perrache (six millions de passagers), Chambéry et Clermont (quatre millions), St Etienne et Valence-TGV (trois millions et demi), Annecy et Valence-ville (deux millions). La gare de Grenoble constitue un important nœud ferroviaire régional plutôt que national. La dimension géopolitique en est de fait limitée. Au niveau architectural également, l’aéroport de Lyon Saint-Exupéry ou la gare de Valence-TGV sont des œuvres architecturales remarquables. Il n’en va pas de même pour l’aéroport et la gare de Grenoble, ce qui est une faiblesse pour son image de marque.

 

Symbole de Grenoble, le fleuve Isère s’étend de la frontière italienne à l’est, passe par Grenoble et se prolonge à l’ouest jusqu’aux portes de Valence, avant de se jeter dans le Rhône. Long de 286 kilomètres, il est inexploité par le transport fluvial[9]. Paradoxalement, c’est pourtant l’Isère qui a permis l’établissement humain sur la terre de Cularo. Étant donnée la faculté pour une ville de développer son commerce à travers le transport fluvial, c’est un atout inexploité pour Grenoble. Cette situation trouve une raison juridique : l’Isère a été radié de la liste des rivières navigables de France le 27 juillet 1957, en raison de sa dangerosité à la navigation. À ce titre, la pire catastrophe de l’histoire de Grenoble fut l’inondation de la ville liée aux débordements de l’Isère en 1219.

 

Le fonctionnement des transports internes à Grenoble est assez remarquable. Ville « la plus plate de France », dotée de 400 kilomètres de pistes cyclables et d’un réseau de bus et tramways denses[10], ville reconnue mondialement pour son accessibilité aux personnes handicapées, c’est un modèle pour ce qui concerne les mobilités internes au territoire grenoblois et cela confère un certain prestige à la ville, un savoir-faire reconnu à l’international, comme l’illustre la réalisation du tramway Lightrail à Phoenix (Arizona) sur le modèle grenoblois. On peut également évoquer le transport aérien, avec le téléphérique de la Bastille reliant le centre ville au massif de la Chartreuse. C’est le troisième à avoir été construit dans le monde[11]. La ville de Voreppe, à quelques kilomètres de Grenoble, est le siège de la société POMA, entreprise iséroise spécialisée dans la fabrication de systèmes de transports par câbles, qui a réalisé le téléphérique grenoblois, mais aussi les fameuses télécabines à Medellin et bien d’autres ouvrages. Il y a donc un savoir-faire isérois en matière de transports internes qui s’exporte à l’international.

 

3. Un soft power à la grenobloise : les cas du sport, de la culture et de la recherche

Le terme de soft power a été pensé et décrit par Joseph Nye dans son ouvrage Bound to Lead, paru en 1990. Cet ouvrage est apparu dans un contexte de déclin de ce que l’auteur définissait comme le hard power, c’est à dire l’affrontement direct entre Etats par le biais de la violence. Le soft power marque le passage à un affrontement plus « doux » avec l’usage d’autres formes de pouvoir davantage basées sur l’influence. À l’échelle de la ville, le soft power correspond à la capacité d’influence et d’attractivité et s’appuie sur différents éléments qui peuvent être doux au sens propre comme la réputation véhiculée par la recherche universitaire, la culture ou le sport.

 

En 1968, Grenoble accueillait les JO d’hiver. Dans le même temps, Lyon n’était pas choisi pour organiser les JO d’été de 1968. Si sa réputation n’est pas à faire concernant les sports d’hiver et de montagne, pour ce qui concerne les sports collectifs masculins plus « populaires », Grenoble n’est pas forcément sur le devant de la scène nationale. La ville dispose d’un club professionnel de rugby et de hockey qui jouent parmi l’élite et disputent des compétitions européennes, mais uniquement semi-professionnel pour le football. Cela entache son rayonnement, surtout quand l’on connaît l’importance du football pour le soft power de certaines villes qui en ont fait de véritables outils de diplomatie et d’attractivité[12]. Par ailleurs, Grenoble a aussi été laissée de côté pour l’organisation de l’EURO 2016 de football. À cela s’ajoute sa candidature non choisie pour représenter la France dans l’organisation des JO d’hiver 2018, au profit d’Annecy. Les échecs de l’EURO 2016 et des JO d’hiver 2018 ont ainsi marqué deux occasions manquées de bénéficier de retombées économiques et médiatiques.

 

Historiquement, Grenoble est reconnu à l’échelle nationale comme une ville de culture. Cela s’explique par l’importance que le maire Hubert Dubedout lui accordait, et se caractérisera au cours de ses mandats par la création d’une maison de la culture et la volonté de démocratisation de la culture[13]. Grenoble va devenir un modèle national de l’innovation culturelle, et le musée de Grenoble est aujourd’hui le symbole de l’attractivité culturelle grenobloise. Sous l'action d'Andry-Farcy, son conservateur de 1919 à 1949, il va devenir le premier musée d'art moderne et fait entrer dans ses collections les grands artistes de son temps, de Matisse à Picasso, de Bonnard à Léger. Cela permet à la ville de développer son soft power, qui s’est illustré notamment à travers des expositions ayant attiré de nombreux visiteurs, à l’image de ‘Chagall et l'avant-garde russe’ ou plus récemment ‘Kandinsky, la période parisienne’.

 

Aujourd’hui, Grenoble est mondialement reconnue pour la qualité de sa recherche[14] et ses universités[15]. La synergie entre centres de recherche, industries et universités vaut à la ville d’être régulièrement citée dans les classements internationaux comme l’une des villes les plus innovantes d’Europe et du monde. Moins connues sont les prémisses de cette excellence dans l’innovation. Il faut remonter à 1925 pour cela. La région grenobloise, grâce à ses montagnes, est particulièrement bien disposée pour créer des chutes d'eau artificielles et utiliser l'énergie hydraulique. C’est ce qui firent ainsi les industriels et ingénieurs hydrauliques, parmi lesquelles Aristide Bergès, Felix Viallet ou Joseph Bouchayer. Aussi, en 1925, Grenoble tiendra l’Exposition internationale de la Houille blanche et du tourisme pendant cinq mois pour exposer son savoir-faire hydraulique à la France et au monde entier. On parle désormais de Grenoble comme « capitale de la houille blanche », comme une ville des plus modernes, grâce à la montagne, qui révèle une nouvelle fois sa dimension stratégique. Avant cela, au XIXème siècle, Grenoble était spécialisée dans la ganterie.

 

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages

  • BLOCH Daniel (dir.), Grenoble, cité internationale, cité des innovations - Rêves et réalités, Presses Universitaires de Grenoble, 2011
  • BLOCH Daniel (sous la direction de), Réinventer la ville, regards croisés sur Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2013
  • BLOCH Daniel, LAJARGE Romain, Grenoble, le pari de la métropole, Presses universitaires de Grenoble, 2016
  • COGNE Olivier, DUCLOS Jean-Claude, IHL Olivier, LOISEAU Jacques, Grenoble en résistance (1939-1945) - Parcours urbains, Éditions Le Dauphiné Libéré, 2015
  • FAVIER René (sous la direction de), Grenoble : histoire d'une ville, Éditions Glénat, Grenoble, 2010
  • DUC Lucile, Musée de Grenoble, un itinéraire de passion, Éditions Artes-Publialp, 1994, Grenoble
  • PEISSEL Gilles, Grenoble, métamorphose d'une ville, Éditions Glénat, Grenoble, 2011
  • SOUTIF Michel, Grenoble. Carrefour des sciences et de l’industrie, Éditions Le Dauphiné Libéré, 2005.

 

Articles universitaires

  • PRADEILLES Jean-Claude. Géopolitique des transports urbains grenoblois. Mise en scène d'un quart de siècle (1973-1998) / The litics of Grenoble urban transport. In: Revue de géographie alpine, tome 85, n°4, 1997. pp. 97-112.
  • GUERREAU-JALABERT Anita. Histoire de Grenoble, publiée sous la direction de Vital Chomel. Toulouse, Privat, 1976. In-8°, 466 pages, 24 planches, 26 illustrations. (Univers de la France et des pays francophones, série Histoire des villes, 36.). In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1977, tome 135, livraison 2. pp. 396-398.

 

Sites internet

Union des aéroports français

http://www.aeroport.fr

 

SNCF Open Data – Fréquentation en gares

https://ressources.data.sncf.com/explore/dataset/frequentation-gares/?sort=nombre_personnes

 

Isère tourisme

http://www.isere-tourisme.com

 

Grenoble-Alpes Métropole

http://www.lametro.fr

 

INSEE – Statistiques sur Grenoble

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1285839

 

Office de tourisme de Grenoble-Alpes Métropole

http://www.grenoble-tourisme.com/fr/

 

 

 

[1] Mais aussi comme en témoignent les nombreuses utilisations du mot Alpes à Grenoble : le nom de la métropole Grenoble-Alpes, le nom de l’Université Université Grenoble Alpes, l’enceinte de foot et de rugby du Stade des Alpes, le centre d’exposition Alpexpo, la nouvelle stratégie marketing du département qui se décline avec le slogan « Alpes is Here ».

[2] La ville d’Échirolles est située au sud de Grenoble.

[3] Il suffit de comparer des photos de ces villes pour s’en rendre compte !

[4] Il y a 310.000 lits touristiques en Isère dont 216.000 dans les massifs selon l’Observatoire du tourisme.

[5] En hiver, on recense près de 50 vols le samedi et 25 le dimanche, contre 3 vols en semaine l’été.

[6] La seule liaison hors Europe est Tel-Aviv.

[7] En termes de destinations offertes et de fréquentation.

[8] Il s’agit de Vinci Airports.

[9] Que ce transport soit de marchandises ou de tourisme.

[10] Grenoble est la quatrième ville de France en nombre de tramways.

[11] Après celui de Rio de Janeiro au Brésil et de Cape Town en Afrique du Sud.

[12] On peut évoquer Paris avec le PSG, Barcelone, Real Madrid, Monaco, et plus proche de Grenoble, l’Olympique Lyonnais, Saint-Etienne avec « les Verts » ou encore la Juventus de Turin).

[13] On observe par exemple le développement d’un important réseau de bibliothèques.

[14] Grenoble abrite 13 centres de recherche nationaux et internationaux.

[15] Il y a près de 65.000 étudiants à Grenoble, de plus de cent nationalités différentes.